PMA-GPA : le bu­si­ness plan est prêt

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES -

La ges­ta­tion pour au­trui (GPA) est une pro­créa­tion mé­di­ca­le­ment as­sis­tée (PMA) par­mi d’autres. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té. Irène Thé­ry, so­cio­logue proGPA, dé­cla­rait éga­le­ment en 2014 dans son rap­port au mi­nis­tère des Af­faires so­ciales et de la San­té : « La GPA est sans discussion pos­sible une des pra­tiques qui re­lèvent de l’AMP » (as­sis­tance mé­di­cale à la pro­créa­tion). De fait, les dif­fé­rentes formes d’as­sis­tance mé­di­cale à la pro­créa­tion – trai­te­ment hor­mo­nal, in­sé­mi­na­tion ar­ti­fi­cielle, fé­con­da­tion in vi­tro ou in­jec­tion in­tra-cy­to­plas­mique (ICSI) – n’ont pas pour but de soi­gner des corps ma­lades, mais de se sub­sti­tuer tech­ni­que­ment à la pro­créa­tion. Ce­la est par­ti­cu­liè­re­ment vrai dans le cas des PMA pour des femmes seules ou ho­mo­sexuelles ; ce­la l’est a for­tio­ri dans le cadre d’une GPA. Ce­la pour­rait même s’ap­pli­quer au cas des couples hé­té­ro­sexuels in­fer­tiles, que la PMA ne per­met pas, à pro­pre­ment par­ler, de gué­rir. Quoi qu’on en pense, la PMA est un ser­vice bien plus qu’un soin.

Faut-il alors com­prendre ce ser­vice comme un « ser­vice pu­blic », re­le­vant de la solidarité na­tio­nale, ou bien comme un « ser­vice clients », dépendant d’une en­tre­prise pri­vée ? Dans le pre­mier cas, il s’agit de sa­voir si l’in­fer­ti­li­té qui ré­sulte des choix de vie d’une per­sonne, jus­ti­fie une prise en charge par la col­lec­ti­vi­té. En tant que ci­toyenne, je suis donc concer­née. Dans le se­cond cas, il convient d’ad­mettre que la pro­créa­tion de­vient une pra­tique com­mer­ciale par­mi d’autres : en tant que femme, fille et mère, je suis concer­née. Dans les deux cas, le pro­blème n’est pas in­di­vi­duel, mais po­li­tique.

Si une femme, « en rai­son de sa vie amou­reuse » (Mar­lène Schiap­pa), ne peut conce­voir d’en­fant, la so­cié­té et la mé­de­cine doivent-elles le lui pro­cu­rer ? Ré­pondre po­si­ti­ve­ment, comme le pro­pose le gou­ver­ne­ment, c’est re­dé­fi­nir le rôle de la solidarité na­tio­nale, dé­sor­mais char­gée de prendre en charge, non plus seule­ment les ma­la­dies, mais les frus­tra­tions. Si pour l’ins­tant seuls les couples hé­té­ro­sexuels in­fer­tiles ont ac­cès à la PMA, c’est en rai­son de leur in­fer­ti­li­té, pas de leur sexua­li­té. Fi­nan­cer leur PMA à des femmes qui sont bio­lo­gi­que­ment fer­tiles, alors même qu’un Fran­çais sur trois re­nonce à se soi­gner faute d’ar­gent, et que le nombre de ma­ter­ni­tés a été di­vi­sé par trois en qua­rante ans, c’est dé­tour­ner de l’ar­gent pu­blic à des fins pri­vées.

La solidarité na­tio­nale n’a pas à four­nir des pres­ta­tions tech­niques, mais à prendre soin des plus fra­giles. Si l’on rem­bourse les soins aux ma­lades, c’est en ver­tu du droit à la san­té éta­bli par l’OMS. De quel droit sub­ven­tion­ner des pro­créa­tions ar­ti­fi­cielles pour des femmes qui sont en bonne san­té ? Au nom de quel droit, si­non un droit à l’en­fant ? Et voi­là comme une per­sonne de­vient non plus su­jet, mais ob­jet de droit. Comment s’éton­ner que l’en­fant et sa mère de­viennent en­suite l’ob­jet d’une tran­sac­tion com­mer­ciale dans le cadre de la GPA ?

« Notre seule bous­sole, c’est l’in­té­rêt de l’en­fant », pré­tend Mar­lène Schiap­pa. Quel est cet in­té­rêt, exac­te­ment ? Le droit d’être conçu ? On fait de la pro­créa­tion un droit, pour en­suite consi­dé­rer l’in­té­rêt d’un en­fant qui n’existe pas en­core. C’est as­su­mer que seul compte l’en­fant in­ten­tion­nel, c’est-à-dire l’en­fant en tant que pro­jet, c’est-à-dire l’in­té­rêt de l’adulte. Par quelque bout qu’on la prenne, l’ex­ten­sion de la PMA consacre un droit à l’en­fant, po­ten­tiel­le­ment in­con­di­tion­nel et illi­mi­té. Si la bio­lo­gie n’est plus un cri­tère, au nom de quoi pri­ver une cé­li­ba­taire sexa­gé­naire de la joie d’être mère ?

Le bu­si­ness plan est prêt, avec ses élé­ments de lan­gage, son ca­len­drier, ses porte-pa­role mé­dia­tiques et ses re­pré­sen­tants de com­merce. « Cha­cun a le droit d’ex­pri­mer ses propres doutes ou in­ter­ro­ga­tions », concède hy­po­cri­te­ment Mar­lène Schiap­pa. Le droit des op­po­sants se ré­dui­rait à ça : po­ser de ti­mides ques­tions, en s’ex­cu­sant d’avoir des doutes. Ain­si s’im­pose un si­mu­lacre de dé­bat pour un scé­na­rio écrit d’avance, qui est cen­sé dé­bou­cher sur un consen­sus non seule­ment sur la PMA, mais, à court terme, sur la GPA elle-même. D’ailleurs, « l’opi­nion est prête », nous as­sène-t-on. C’est dire qu’elle a été pré­pa­rée, de son­dages biai­sés en re­por­tages lar­moyants.

Alors tout est-il joué ? Seuls les to­ta­li­ta­rismes trans­forment l’ave­nir en des­tin. La dé­mo­cra­tie est l’art de main­te­nir ou­verts les pos­sibles, alors que le tech­no-li­bé­ra­lisme semble être notre seul ho­ri­zon. Il est en­core temps de re­fu­ser qu’on fa­brique des en­fants sur com­mande. Contre une tech­nique qui déshu­ma­nise, il est en­core temps de pro­mou­voir une mé­de­cine qui soigne.

« Si une femme, en rai­son de ses choix pri­vés, ne peut conce­voir d’en­fant, la so­cié­té et la mé­de­cine doivent-elles le lui pro­cu­rer ? La solidarité na­tio­nale se­rait alors char­gée de prendre en charge, frus­tra­tions» outre les ma­la­dies, les

*An­cienne élève de l’École nor­male su­pé­rieure et pro­fes­seur de phi­lo­so­phie.

MA­RIANNE DU­RA­NO L’is­sue des États gé­né­raux de la bioé­thique, qui s’ouvrent ac­tuel­le­ment, est connue d’avance, s’in­quiète l’agré­gée de phi­lo­so­phie*.

AL­BIN MI­CHEL, 282 P., 19 €.

Mon corps ne vous ap­par­tient pas

Ma­rianne Du­ra­no

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