Le der­nier maître hui­lier du Morvan

Le Journal du Centre - - La Une - Jean-Phi­lippe Ber­tin jean-phi­lippe.ber­tin@cen­tre­france.com

Jo­seph Joa­chim sa­vait qu’un jour l’huile se­rait un bien es­sen­tiel à notre (bonne) san­té. Mais la der­nière hui­le­rie du Morvan a fer­mé ses portes dans les an­nées soixante-dix.

Ceux qui l’ont vi­si­té ont en­core, en eux, les par­fums qui em­bau­maient l’at­mo­sphère d’une odeur de noix grillées. C’était, il y a quelques dé­cen­nies quand à la nais­sance des gorges de Nar­vau, la rue des Mou­lins éta­lait sa pit­to­resque beau­té comme la poé­tique porte d’un Lormes four­millant en­core de vie.

C’était la que tour­nait, in­fa­ti­gable, la pierre de gra­nit d’une tonne et de­mie, de la der­nière hui­le­rie de Morvan. L’hui­le­rie de Jo­seph Joa­chim.

En amont de la ri­vière il y avait un mou­lin à fa­rine, un autre plus en aval. Rien que dans cette com­mune, on en dé­nom­brait cinq à cette époque. C’était en 1929, l’an­née où Jo­seph Joa­chim, re­pre­nait, à 21 ans, l’hui­le­rie de son père qui ve­nait de dé­cé­der.

Ma­de­leine An­dré, sa fille, garde pré­cieu­se­ment le sou­ve­nir du tra­vail de ce maître hui­lier : « Il fai­sait de l’huile de na­vette, une plante à fleur jaune qui don­nait de pe­tites graines bleues, l’oeillette, une sorte de pa­vot rose dont la graine grise est en­core plus fine que celle de la na­vette. Bien sûr, il y avait l’huile de noix et celle de noi­sette mais aus­si, pen­dant la guerre et les an­nées qui sui­virent, l’huile de ca­me­line pour brû­ler dans les lampes à huiles ». Le vi­sage de Ma­de­leine An­dré s’illu­mine d’ailleurs dès que l’on évoque l’hui­le­rie : « Mon père ver­sait les graines ou les noix sur la meule de pierre. Après, une fois écra­sées, il les met­tait dans une grande mar­mite en fonte, chauf­fée par­des­sus à la char­bon­nette et aux co­quilles de noix. Une fois cuite, cette pâte était mise dans les presses, l’huile sor­tait et ne res­tait plus que les tour­teaux qui étaient uti­li­ sés pour en­grais­ser les vaches. Ceux d’oeillette ser­vaient d’ap­pât pour la pêche, les bro­chets en raf­folent. ». Et de pour­suivre : « À la fin l’huile était fil­trée et le ré­si­du qu’on ap­pe­lait “creu­cie” ser­vait, mé­lan­gé avec de la soude, à faire du sa­von pen­dant la guerre ».

Rien ne se perd, tout se trans­forme. Presque de quoi vivre en au­tar­cie. Ma­de­leine en est per­sua­dée d’ailleurs : « Mon père sa­vait qu’on se soi­gne­rait avec des huiles ». Pour le maître hui­lier qui af­fir­mait qu’il exis­te­rait un jour une huile pour chaque ma­la­die, l’im­pro­bable pré­dic­tion est de­ve­nue réa­li­té.

Au­jourd’hui la dié­té­tique s’agré­mente de ces pro­duits dont on semble dé­cou­vrir, mal­gré leur sé­cu­laire uti­li­sa­tion, les bien­faits pour notre corps. À l’époque Jo­seph Joa­chim pos­sé­dait même une pe­tite éta­gère où les pe­tits bi­dons s’ali­gnaient sous l’éti­quette “huile de ré­gimes” et sur la­quelle les in­di­ca­tions contre le cho­les­té­rol, le dia­bète ou les es­to­macs pa­res­seux (sic) s’af­fi­chaient.

« Il y a des mé­tiers qui ont dis­pa­ru que l’on ne re­ver­ra ja­mais, je crois que ce­lui­là pour­rait re­ve­nir dans l’air du temps… ». La fille du maître hui­lier sait, avec un brin de nos­tal­gie, que son père avait rai­son. Con­trai­re­ment à notre jour­na­liste qui en fit le por­trait dans Le Jour­nal du Centre en 1963, re­gret­tant qu’un jour les nou­velles gé­né­ra­tions (au­jourd’hui sexa­gé­naires) ne connaî­traient ja­mais ces sa­veurs… Des sa­veurs na­tu­relles et éco­lo­giques, car le mo­teur de ces mou­lins reste la ri­vière. Même si l’élec­tri­ci­té ali­men­tait l’hui­le­rie lor­moise. « C’était né­ces­saire, car c’était le pre­mier mou­lin sur le ruis­seau qui avait le droit d’eau ».

Une double source d’éner­gie qui per­mit de du­per l’oc­cu­pant al­le­mand : « Ils ve­naient re­gar­der la consom­ma­tion des comp­teurs et es­ti­mer la pro­duc­tion, ex­plique Ma­de­leine An­dré. Mais pen­dant la nuit mon père fai­sait tour­ner la roue, dont le bruit était cou­vert par ce­lui de l’eau, pour une pro­duc­tion ré­ser­vée à la ré­sis­tance ». Ce qui faillit lui coû­ter très cher.

Quand aux graines, la ma­tière pre­mière, elles étaient pro­duites dans un rayon de 30 km, au point de mo­de­ler de cou­leurs flo­rales le pay­sage.

Au­jourd’hui, les presses de Jo­seph Joa­chim tournent tou­jours, quelque part entre Yonne et Nièvre, dans une autre hui­le­rie… Une autre his­toire qui pour­rait se ré­écrire. ■

LORMES. En haut, Jo­seph Joa­chim dans son ate­lier en 1963. Le der­nier maître hui­lier du Morvan dé­fen­dait l’idée que les bien­faits de sa pro­duc­tion se­raient un jour re­con­nus. Au centre, l’hui­le­rie, que l’on peut tou­jours voir en ar­ri­vant à Lormes et dans...

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.