Jean-ma­rie Blas de Ro­blès, Dans l’épais­seur de la chair,

Un nar­ra­teur tom­bé à l’eau fait la planche en at­ten­dant les se­cours et pense à son père, entre Se­conde Guerre mon­diale et guerre d’al­gé­rie. L’écri­vain dé­laisse les ré­cits exo­tiques et luxu­riants pour se re­plier dans l’al­côve des sou­ve­nirs fa­mi­liaux. Par P

Le Magazine Littéraire - - Sommaire - Jean-ma­rie Blas de Ro­blès

Par Pierre-édouard Peillon

En ou­ver­ture de L’île du Point Ne­mo, le pré­cé­dent ro­man de Jean-ma­rie Blas de Ro­blès, le lec­teur as­sis­tait à la ba­taille de Gau­ga­mèles op­po­sant Alexandre le Grand à Da­rius. Trois pages épiques et tour­billon­nantes, in­ter­rom­pues par un brusque chan­ge­ment d’échelle : le com­bat n’était qu’une mise en scène réa­li­sée par un opio­mane som­no­lant à l’aide de 25 000 sol­dats de plomb. Ce ren­ver­se­ment contient à lui seul l’art de Blas de Ro­blès : une cer­taine fougue lu­dique com­po­sée d’élans et de té­les­co­pages entre plu­sieurs ni­veaux de ré­cits, une sé­rie d’in­ter­fé­rences entre la réa­li­té et la fic­tion ca­pables de trans­for­mer la nar­ra­tion en un as­cen­seur fou glis­sant convul­si­ve­ment d’un étage à un autre. Dans l’épais­seur de la chair est par­fois sai­si de se­cousses si­mi­laires, mais le nou­veau ro­man de l’auteur de Là où les tigres sont chez eux forme da­van­tage une pa­ren­thèse in­time, une sorte de cha­pelle ro­mane qui, mal­gré son charme, n’at­teint pas les mêmes som­mets que les mo­nu­ments ba­roques aux­quels nous a ha­bi­tués Blas de Ro­blès.

Bar­bo­tage inquiet

Le titre de cette nou­velle li­vrai­son, une bio­gra­phie ro­man­cée du père de l’écri­vain, dit as­sez bien la dif­fé­rence de ter­ri­toire où elle s’ins­crit. Exit l’exo­tisme d’un lieu fan­tas­mé « où les tigres sont chez eux », nul ap­pel du grand large vers le point de l’océan le plus éloi­gné de toute terre émer­gée ; il ne s’agi­ra pas cette fois d’al­ler au-de­là mais « dans l’épais­seur de la chair », d’en­trer plu­tôt que de s’éva­der. D’ailleurs, c’est de l’im­mo­bi­li­té que naît le ré­cit : tom­bé à l’eau et in­ca­pable de re­mon­ter à bord de son pe­tit ba­teau de pêche, le nar­ra­teur flotte à proxi­mi­té de sa barque et passe le temps en fai­sant dé­fi­ler dans sa tête l’his­toire de son père. Les sou­ve­nirs font la planche sur la Mé­di­ter­ra­née. Al­ter­nant avec le bar­bo­tage inquiet du nar­ra­teur, pas cer­tain d’être un jour se­cou­ru, un ro­man fa­mi­lial dé­roule la vie ro­ma­nesque de Ma­nuel Cor­tès – al­ter ego du père de l’écri­vain. Né au sein d’une fa­mille de bis­tro­tiers es­pa­gnols ins­tal­lée à Si­di-bel-ab­bès, Ma­nuel en­ta­ma des études de mé­de­cine et s’en­ga­gea en 1942 aux cô­tés des Al­liés, re­vint s’ins­tal­ler dans sa ville na­tale en tant que chi­rur­gien avant d’être contraint à l’exil. De la Se­conde Guerre mon­diale aux der­niers spasmes de l’al­gé­rie fran­çaise, le ro­man tra­verse plu­sieurs époques agi­tées tout en main­te­nant une écri­ture étanche aux tu­multes.

Pour l’écri­vain, Dans l’épais­seur de la chair a été conçu comme une an­nexe dans son oeuvre, un havre douillet. Re­plié sur l’his­toire d’une fa­mille, le ro­man res­semble à la scène où la mère du nar­ra­teur ra­conte la fuite d’al­gé­rie à ses jeunes en­fants dans une salle mu­ni­ci­pale bruyante : « Et bien que sa voix se per­dît, pa­reille aux autres dans l’inex­tri­cable ré­seau de bruits qui sa­tu­raient la pièce, Fla­vie créa pour eux une bulle étanche ca­pable d’ac­cueillir les ânon­ne­ments de la mé­moire. […] Le lo­to de Flas­sans bat­tait son plein, mais la fa­mille Cor­tès était ailleurs. » Somme toute, ce ro­man in­verse la dé­marche ha­bi­tuelle de l’écri­vain : au lieu d’être l’agen­ceur ma­li­cieux d’un « inex­tri­cable ré­seau » comme dans ses chefs-d’oeuvre faits de ca­ram­bo­lages entre époques, per­son­nages et ré­cits, il mol­le­tonne ici la vie de son père. Il construit pu­di­que­ment une dé­li­cate es­thé­tique d’al­côves avec ses pa­ra­graphes nu­mé­ro­tés – sou­ve­nirs com­par­ti­men­tés, ex­po­sés sur le mode de pho­tos dans un al­bum fa­mi­lial.

Dis­sé­mi­nés à tra­vers le ro­man, un cer­tain nombre de « pro­jets » ex­posent des pistes po­ten­tielles. Par­mi ces nom­breux che­mins non em­prun­tés, on peut no­tam­ment lire : « Pro­jet : […] Dé­plier la bio­gra­phie de mon père jus­qu’à ce qu’elle donne sens à toutes les autres, y com­pris la mienne. » Dans l’épais­seur de la chair n’est pas ce livre, mais un bou­quet de bour­geons. Ce qui pro­voque par­fois une pointe de frus­tra­tion si on veut bien le com­pa­rer aux buis­sons hir­sutes et luxu­riants que Jean-ma­rie Blas de Ro­blès sait si for­mi­da­ble­ment culti­ver.

✍ Jean-ma­rie Blas de Ro­blès, auteur no­tam­ment du mo­nu­men­tal Là où les tigres sont chez eux (2014).

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