Ro­bert Des­nos vu par Gaëlle No­hant, Lé­gende d’un dor­meur éveillé

La ro­man­cière GAËLLE NO­HANT re­trace la vie du franc-ti­reur sur­réa­liste, qui n’hé­si­ta pas à contes­ter l’au­to­ri­ta­risme d’an­dré Bre­ton et fut un ré­sis­tant ac­tif. Ceux qui ne le connaissent pas ne l’ou­blie­ront plus, les autres l’ai­me­ront en­core da­van­tage.

Le Magazine Littéraire - - Sommaire - Par Ber­nard Mor­li­no

Par Ber­nard Mor­li­no

Gros plan sur les Halles, là où s’amu­sait Ro­bert Des­nos (1900-1945) au mi­lieu des fruits et des lé­gumes pro­po­sés par les com­mer­çants qui com­po­saient l’uni­vers de son père, man­da­taire pour la vo­laille et le gi­bier. Lu­cien Des­nos, bour­reau de tra­vail ve­nu de l’orne, de­vint ad­joint au maire du 4e ar­ron­dis­se­ment. Le fils a tou­jours gar­dé un bon sou­ve­nir des an­nées pas­sées dans une guir­lande de noms : Au Père Tran­quille, rues de la Grande-truan­de­rie, Cloche-perce, du Roide-si­cile, des Blancs-man­teaux, du Re­nard et des Mau­vais-gar­çons. Il ap­prit que la tour Saint-jacques était un ves­tige de l’église Saint-jacques-la-bou­che­rie, non loin de l’an­cienne rue de la Vieille-lan­terne, où l’on re­trou­va Gé­rard de Ner­val pen­du à une grille. Sa to­po­gra­phie in­time au­ra tou­jours pour contours le quar­tier de l’église Saint­mer­ri. Gran­dir dans une telle al­chi­mie du verbe a dé­ve­lop­pé sa dis­po­si­tion à voir au­de­là des ap­pa­rences, celles qui fai­saient se cô­toyer les pros­ti­tuées et les pères de fa­mille par­tis pour faire la ja­va.

Créa­tion sous hyp­nose

Gaëlle No­hant fait un bond dans le temps pour nous pro­je­ter dans le Pa­ris des sur­réa­listes, avec An­to­nin Ar­taud, qui mon­tait sur les tables, hur­lant : « Je suis Hé­lio­ga­bale ! », pen­dant que Jacques Pré­vert af­fû­tait sa plume. Le pre­mier rendez-vous avec An­dré Bre­ton est ra­té : Des­nos, M. Jour­dain de la mo­der­ni­té, pen­sait ne rien de­voir à son aî­né parce qu’il était sur­réa­liste avant même le dé­but du mou­ve­ment. En sep­tembre 1922, il pu­blie dans Littérature nou­velle ver­sion, quand Sou­pault laisse à Bre­ton la di­rec­tion de la re­vue. Des­nos, qui n’a pas été de l’aven­ture da­da, au­rait bien ai­mé faire les quatre cents coups avec les da­daïstes ani­més par la vo­lon­té de contes­ter le pou­voir des vieilles gloires, mais le poète ap­par­tient à la deuxième vague du sur­réa­lisme.

Le livre de Gaëlle No­hant a plu­sieurs pro­ta­go­nistes : Ale­jo Car­pen­tier, qui a fui la dic­ta­ture cu­baine, la chan­teuse Yvonne George, muse qui ini­tie Des­nos à l’opium, et sur­tout You­ki (Lu­cie Ba­doud), l’ex-com­pagne de Fou­ji­ta ; mais il ne s’agit pas d’un ro­man, plu­tôt d’une bio­gra­phie à l’amé­ri­caine. Tous ces gens ont exis­té, et l’on ne peut pas faire n’im­porte quoi avec eux. Le men­tir-vrai de Gaëlle No­hant est tou­jours rac­cord avec l’his­toire. Elle est plus une ro­man­cière qui a écrit une bio­gra­phie qu’une bio­graphe de­ve­nue ro­man­cière. Ceux qui ne connaissent pas Ro­bert Des­nos vont ap­prendre à le connaître et ne l’ou­blie­ront plus ja­mais, et ceux qui le connais­saient dé­jà un peu vont l’ai­mer en­core da­van­tage. Les écri­vains dont la vie est en plein ac­cord avec l’oeuvre se comptent sur les doigts de la main. Des­nos n’a ja­mais ava­lé de cou­leuvres. Ce n’était pas non plus un char­meur de ser­pents : le ser­pent, c’était lui avec son re­gard fixe si in­tense.

Le titre Lé­gende d’un dor­meur éveillé vient de la pé­riode des séances hyp­no­tiques, en au­tomne 1922. Des­nos pré­ten­dait s’en­dor­mir sur com­mande pour ra­con­ter une his­toire en état d’hyp­na­go­gie. Il se di­sait ca­pable d’en­trer en com­mu­ni­ca­tion avec Vic­tor Hu­go ou Lau­tréa­mont. An­dré Bre­ton or­ga­ni­sa des séances de som­meil rue Fon­taine, où il convo­qua tous ses dis­ciples, cu­rieux de po­ser des ques­tions au dor­meur, qui leur ré­pon­dait dans une lu­mière ta­mi­sée. Man Ray a pho­to­gra­phié Des­nos al­lon­gé, seul ou en­tou­ré par les cu­rieux. Pour Bre­ton, Des­nos était ce­lui qui ap­pro­chait le plus la « vé­ri­té sur­réa­liste », soit l’es­prit de l’ex­pé­rience de l’écri­ture au­to­ma­tique qu’il par­ta­gea avec Phi­lippe Sou­pault lors des Champs ma­gné­tiques (1919). Le co­au­teur ne par­ta­geait pas cet en­thou­siasme et at­tri­buait à Des­nos un grand ta­lent d’im­pro­vi­sa­teur de rêves éveillés pour lais­ser libre cours « à un ly­risme per­son­nel ». De son cô­té, Ara­gon sa­lua la mode des « noyés en plein air ». Le moins sur­pris fut Re­né Cre­vel, qui nour­ris­sait aus­si une at­ti­rance pour le spi­ri­tisme. Les séances de som­meil mé­dium­nique se dé­rou­lèrent dans la pé­riode sur­réa­liste de Ro­bert Des­nos, at­ti­ré par les fonds ma­rins, la nuit.

Au même mo­ment pa­rais­sait en France la pre­mière tra­duc­tion d’in­tro­duc­tion à la psy­cha­na­lyse. À la ma­nière de Sig­mund Freud, qui re­liait l’in­cons­cient au lan­gage, Des­nos in­vi­tait ses amis à in­ter­pré­ter en di­rect ses rêves. À l’ori­gine, le sur­réa­lisme est une créa­tion sans le contrôle de la rai­son afin d’ex­plo­rer le cer­veau. C’est exac­te­ment

ce que fai­sait Des­nos dans des zones d’ombre dont on ne re­vient par­fois pas : au sein des ar­tistes, il y a eu une épi­dé­mie de sui­cides. Des­nos était ca­pable d’or­ga­ni­ser une séance de som­meil mé­dium­nique dans un res­tau­rant. Ara­gon se sur­prit à voir « pas­ser comme un souffle de la mort » sur le vi­sage de Des­nos en état ca­ta­lep­tique. Un soir, Bre­ton eut peur quand le « co­baye », tête ren­ver­sée, les pau­pières closes, tint con­ver­sa­tion avec… Ro­bes­pierre !

Cu­rieux de tout, Des­nos avait plu­sieurs pôles d’in­té­rêt : mu­sique, théâtre, cinéma et ra­dio. Auteur de scé­na­rios, il écrit aus­si dans la presse, ce qui dé­plaît à Bre­ton, col­lec­tion­neur en­ga­gé par le cou­tu­rier Jacques Dou­cet pour ache­ter des ma­nus­crits. Très in­dé­pen­dant, Des­nos n’ac­cep­ta pas de su­bir les ordres de Bre­ton, qui pra­ti­quait l’ex­clu­sion dès que l’on s’op­po­sait à lui. De sur­croît, Des­nos, pas adepte du mar­xisme, n’ap­pré­cia pas qu’en 1929 Bre­ton po­li­tise le sur­réa­lisme. Dé­çu, il pu­blia un ar­ticle in­cen­diaire, « Troi­sième ma­ni­feste du sur­réa­lisme » (1930) : « J’en­tends et vois en­core Bre­ton me di­sant : “Cher ami, pour­quoi faites-vous du jour­na­lisme? C’est idiot. Faites comme moi, épou­sez une femme riche !” » Bras ar­mé de Bre­ton, Ara­gon ac­cu­sa Des­nos de s’adon­ner aux « mes­sages té­lé­pa­thiques » parce qu’il n’avait pas ap­pré­cié ces pro­pos : « An­dré Bre­ton ten­tait de me faire pas­ser pour un lâche, parce que, au lieu de réa­li­ser des bé­né­fices sur les oeuvres des peintres, je fai­sais les chiens écra­sés dans un jour­nal. » Les rè­gle­ments de comptes étaient mon­naie cou­rante.

Une ourse sur le bras

La der­nière par­tie du livre de Gaëlle No­hant est consa­crée à la pé­riode de l’oc­cu­pa­tion. Au Flore, le 30 mars 1942, le poète fon­ça sur Alain Lau­breaux, qui avait de­man­dé dans Je suis par­tout que Vi­chy im­pose aux Juifs de por­ter l’étoile jaune aus­si en zone libre. Des­nos dit ses quatre vé­ri­tés au « sa­lo­pard » et le « gifle plu­sieurs fois ». Ce fut la ren­contre du cou­rage contre la lâ­che­té. Des actes de ré­sis­tance, le ser­gent du 436e ré­gi­ment de pion­niers à Nantes en ac­com­plit beau­coup. Quand le jour­nal Au­jourd’hui pas­sa dans le camp des vi­chystes, au ser­vice du « Ma­ré­chal Du­co­no », Des­nos y res­ta pour re­cueillir des in­for­ma­tions qu’il fit pas­ser à son ré­seau de ré­sis­tance (AGIR). Sa pré­sence consis­tait à « mi­ner » la rédaction, « mine de rien ». En mars 1941, il étrilla Cé­line, qui ve­nait de pu­blier Les Beaux Draps : « Ses co­lères sentent le bis­trot. » L’an­ti­sé­mite ran­gea le cri­tique lit­té­raire dans le camp « phi­loyoutre ». Des­nos re­fu­sait d’as­sis­ter au dé­clin de la France sans bou­ger. Beau­coup le di­saient juif.

En camp de concen­tra­tion, le poète conti­nue à pra­ti­quer la di­vi­na­tion.

Il lais­sait dire, par so­li­da­ri­té pour ses amis. Après son ar­res­ta­tion par la Ges­ta­po, le 22 février 1944, il est en­voyé à Com­piègne puis dé­por­té à Au­sch­witz, à Bu­chen­wald, à Flos­sen­burg, puis en Saxe et à Te­rezín. Dans les camps de concen­tra­tion, il pra­ti­quait la chi­ro­man­cie au­près des pri­son­niers. Des­nos avait un ta­touage sur le bras fait par Fou­ji­ta – une ourse. Sur l’autre le ma­tri­cule ta­toué par les na­zis : 185443. Ma­lade, il était le souffre-dou­leur de co­dé­te­nus de droit com­mun ar­ri­vés d’ukraine.

At­teint par le ty­phus, Ro­bert Des­nos meurt en Tché­co­slo­va­quie, le 8 juin 1945, à 5 h 30. Ses cendres furent ra­pa­triées pour les ob­sèques au ci­me­tière du Mont­par­nasse le 24 oc­tobre. Louis Ara­gon n’a pas vou­lu prendre la pa­role car il avait été in­juste en­vers Des­nos, au­quel il consa­cra un su­blime poème : « La com­plainte de Ro­bert le Diable ». Des­nos est mort un mois après la ca­pi­tu­la­tion na­zie. Il a connu une ul­time joie dans le camp li­bé­ré par les So­vié­tiques. Deux Tchèques, volontaires pour soi­gner les dé­por­tés, ont été très at­ten­tifs au mou­rant dès qu’ils ont lu sur sa feuille de tem­pé­ra­ture : « Des­nos Ro­bert, fran­çais ». Les jeunes lec­teurs n’avaient rien pour le soi­gner mais ils l’ont veillé jus­qu’à sa mort. Le poète a su qu’il mou­rait en homme libre.

Ro­bert

Des­nos, lors d’une séance de som­meil hyp­no­tique. Il se di­sait ain­si ca­pable de com­mu­ni­quer avec Hu­go ou Lau­tréa­mont.

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