Pau­line Drey­fus, Le Dé­jeu­ner des bar­ri­cades

En mai 1968, la contes­ta­tion n’épargne pas l’hô­tel Meu­rice, au point de com­pro­mettre la re­mise du prix Ro­ger-ni­mier à un jeune auteur pro­mis à un grand ave­nir. Par Ber­nard Mor­li­no

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Par Ber­nard Mor­li­no

C’est écrit comme un car­net de bord, mais peu à peu on per­çoit une ten­sion qui nous plonge dans une sorte de ro­man po­li­cier ha­le­tant. Plus on avance, plus on est sai­si par l’am­biance. Le sus­pense est si in­tense que l’on veut en sa­voir da­van­tage, on at­tend la moindre ex­pli­ca­tion sur ce que l’on ignore. Pau­line Drey­fus (Im­mor­tel, en­fin, 2012) sait créer un lien avec le lec­teur qui nour­rit l’ima­gi­naire. Comme on re­trouve Paul Mo­rand dans son nou­veau ro­man, on est presque ten­té d’al­ler ou­vrir Jour­nal in­utile pour voir si Mo­rand cite ses ren­contres avec Pau­line Drey­fus tout en sa­chant que c’est im­pos­sible puis­qu’elle avait 7 ans à la mort de l’aca­dé­mi­cien. Ce­pen­dant, vu qu’elle est la pe­tite-fille d’al­fred Fa­bre­luce, sait-on ja­mais…

Avec son ta­lent de rendre vrai tout ce qu’elle écrit, l’écri­vaine livre un ro­man qui est en réa­li­té un re­por­tage très haut de

Ex­trait Ma nuit ori­gi­nelle Le jeune écri­vain, sans doute, s’at­ten­dait à cette ques­tion. Ou bien l’a-t-il dé­jà en­ten­due dans la bouche d’un jour­na­liste. Il lève les yeux et re­garde Aris­tide droit dans les yeux. « Il n’y a ja­mais eu pour moi ni pré­sent ni pas­sé. Tout se confond. » Pour la pre­mière fois qu’il est ar­ri­vé, il ne ba­fouille pas. « J’ai l’im­pres­sion étrange, je vous l’ac­corde, pour­suit Pa­trick Mo­dia­no, d’avoir vé­cu avant d’être né et de por­ter les marques du Pa­ris de l’oc­cu­pa­tion… C’est ma nuit ori­gi­nelle. »

gamme sur l’hô­tel Meu­rice au mo­ment des évé­ne­ments de 1968. Il y a Ro­land Du­tertre, le maître d’hô­tel en chef ; Lu­cien Gra­pier, le concierge à la ré­cep­tion; Willy, le chef de rang, et sur­tout Mme Flo­rence Gould, la mil­liar­daire amé­ri­caine qui a une suite à l’an­née. La Ca­li­for­nienne d’ori­gine fran­çaise, née Flo­rence La Caze, troi­sième épouse du mil­liar­daire Frank Jay Gould – lui-même hé­ri­tier –, te­nait sa­lon, et elle re­ce­vait aus­si bien Fran­cis Scott Fitz­ge­rald que Paul Léau­taud et Jo­sée de Cham­brun, la fille de Pierre La­val. Par­mi ses lar­gesses dans le mé­cé­nat, elle fi­nan­çait le prix Ro­ger-ni­mier, qu’elle fon­da à l’in­vi­ta­tion de Phi­lippe Huis­man et An­dré Pa­ri­naud, qui dé­si­raient ho­no­rer leur ami, dis­pa­ru le 28 sep­tembre 1962. Ils ne vou­laient pas lais­ser le mo­no­pole de l’ac­ci­dent mor­tel en voi­ture à James Dean et à Al­bert Ca­mus. Ils sou­hai­taient sur­tout qu’on se sou­vienne de l’écri­vain quand eux­mêmes se­raient morts. Le bon moyen était la créa­tion d’un prix lit­té­raire pour que le nom de Ni­mier soit as­so­cié chaque fois à un écri­vain dif­fé­rent, dans le rôle du fai­re­va­loir. Ce fut fait dès 1963.

« Dix fois le smic ! »

Le Dé­jeu­ner des bar­ri­cades ra­conte le dé­rou­le­ment de l’at­tri­bu­tion du prix Ro­ger­ni­mier 1968 avec les clients ri­chis­simes du Meu­rice exas­pé­rés de voir que le per­son­nel de l’hô­tel a été conta­mi­né par la contes­ta­tion so­ciale qui règne dans le pays. La grande pré­oc­cu­pa­tion des mil­liar­daires de pas­sage à Pa­ris, ce n’est pas de connaître le sa­laire de base d’un ou­vrier de chez Re­nault mais de sa­voir s’il y au­ra des lan­goustes au ca­viar chez Maxim’s. La « belle » clien­tèle se sent prise en otage par les em­ployés du Meu­rice qui tiennent une as­sem­blée gé­né­rale chaque ma­tin pour vo­ter ou non la re­con­duc­tion de la grève. Ja­mais les cui­si­niers et les femmes de mé­nage ne s’étaient re­trou­vés assis dans les fau­teuils de grand luxe. Mme Flo­rence Gould se moque des do­léances des maîtres d’hô­tel. Son sou­ci prin­ci­pal c’est de sa­voir si, en ce mois de mai 1968, elle va pou­voir être la maî­tresse de cé­ré­mo­nie du dé­jeu­ner qu’elle or­ga­nise chaque mois sous le nom de « Meu­ri­ciade ». Son ir­ri­ta­tion est d’au­tant plus grande que, cette fois, il s’agit de ce­lui de la re­mise du prix Ro­ger-ni­mier à Pa­trick Mo­dia­no, auteur d’un pre­mier ro­man très ap­pré­cié, La Place de l’étoile.

Le nom du lau­réat ap­pa­raît pour la pre­mière fois page 110, ce qui en­tre­tient le sus­pense. Jusque-là, Pau­line Drey­fus a l’art et la ma­nière pour nous faire re­vivre dans le me­nu dé­tail l’agi­ta­tion au­tour des pré­pa­ra­tifs du re­pas qui consa­cre­ra le ro­man­cier de bien­tôt 23 ans au­quel on va re­mettre un chèque de 5000 francs. Une co­quette somme pour qui ne roule pas sur l’or. Une goutte d’eau pour la mé­cène de 73 ans sur­nom­mée « Ma­dame Ra­cine » à cause de ses pour­boires de 50 francs et « Ma­dame Cor­neille » quand l’al­cool fait grim­per sa gé­né­ro­si­té à 100 francs. Lors­qu’une gou­ver­nante du Meu­rice ap­prend la somme of­ferte à l’élu, elle vo­ci­fère : « Dix fois le smic ! » Bien sûr, pas un mot sur le livre. Mme Gould ne l’a pas lu non plus. La littérature ne l’in­té­resse pas. Le plus im­por­tant pour elle, c’est le m’as-tu-vu. Et puis elle a l’ha­bi­tude de mé­pri­ser ceux qu’elle paie.

Le livre de Pau­line Drey­fus est un vais­seau fan­tôme où l’on croise Jacques Char­donne, Mar­cel Jou­han­deau, An­toine Blon­din et même Sal­va­dor Dalí. Par­mi les vi­vants, il y a Ber­nard Pi­vot et Pa­trick Mo­dia­no, bien sûr. La der­nière fois qu’on les a vus en­semble c’était au prix No­bel 2014. On y trouve aus­si l’ob­sé­dante thé­ma­tique des ro­mans qui ont fait la gloire de Mo­dia­no : la Col­la­bo­ra­tion. Si les murs du Meu­rice pou­vaient par­ler, on re­vi­vrait les al­lées et ve­nues de Die­trich von Chol­titz, le com­man­dant de Pa­ris sous l’oc­cu­pa­tion. Pau­line Drey­fus nous fait com­prendre que la littérature est la plus grande bouée de sau­ve­tage. Sous les pa­vés, le prix Ro­ger-ni­mier 1968.

Un vais­seau fan­tôme où l’on croise Jacques Char­donne, Mar­cel Jou­han­deau, Sal­va­dor Dalí…

LE DÉ­JEU­NER DES BAR­RI­CADES, Pau­line Drey­fus, éd. Gras­set, 232 p., 18 €.

✍ An­toine Blon­din, Mar­cel Ay­mé et la mé­cène amé­ri­caine Flo­rence

Gould à Pa­ris, en juin 1963, lors de la re­mise du pre­mier prix Ro­ger-ni­mier, un an après la mort de l’écri­vain.

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