Ca­mille Lau­rens, La Pe­tite Dan­seuse de qua­torze ans

La sta­tue de De­gas est aus­si cé­lèbre que son mo­dèle est peu connu. La ro­man­cière re­cons­ti­tue la vie de cette ado­les­cente, pe­tit rat de l’opé­ra au sort peu en­viable, et sa re­la­tion avec l’ar­tiste. On y en­tre­voit com­bien l’art peut être aus­si af­faire d’ex­pl

Le Magazine Littéraire - - Sommaire - Par Pa­tri­cia Rez­ni­kov

Par Pa­tri­cia Rez­ni­kov

Qui est Ma­rie Van Goe­them? Que nous dit sa sta­tue de cire, de che­veux et de tulle, ex­po­sée au Sa­lon des in­dé­pen­dants en avril 1881, puis ca­chée dans l’ate­lier de son créa­teur jus­qu’à la mort de ce­lui-ci, en 1917 ? Pour­quoi fit-elle au­tant scan­dale et pour­quoi nous touche-t-elle en­core au­tant au­jourd’hui ?

Ma­rie est à peine pu­bère lors­qu’elle pose pour Ed­gar De­gas dans les an­nées 1870. Pe­tit rat de l’opé­ra, elle est une ou­vrière de la danse, aux jour­nées ha­ras­santes, qui ne sait ni lire ni écrire, qui en­chaîne les heures de le­çons, de ré­pé­ti­tions pour re­ga­gner en­suite son ga­le­tas. Un ani­mal spé­cia­li­sé, nous dit Va­lé­ry, mal nour­ri, mal soi­gné, ex­ploi­té. Sa mère, blan­chis­seuse, l’a ven­due au pa­lais Gar­nier tout juste construit, comme elle l’a fait pour ses soeurs. La vie pa­ri­sienne exi­geant ses plai­sirs, ces pe­tites dan­seuses sont l’ob­jet de fas­ci­na­tion. Les « abon­nés », mes­sieurs en vue, jour­na­listes, aris­to­crates, dé­pu­tés, se pas­sionnent pour ces « De­moi­selles de l’opé­ra », qu’ils

en­tre­tiennent pour peu qu’elles soient jo­lies ou ga­lantes. Elles font rê­ver ; leurs amours, leurs frasques ins­pirent les écri­vains. Elles in­quiètent aus­si cette so­cié­té cor­se­tée et pu­ri­taine lorsque, sy­phi­li­tiques, elles de­viennent vé­né­neuses. Splen­deurs et mi­sères de ces filles dont peu font une vraie car­rière et qui fi­nissent au bor­del, tu­ber­cu­leuses et al­coo­liques. C’est par la mu­sique, qu’il adore, qu’ed­gar De­gas aborde l’opé­ra. Ce mi­san­thrope pa­ra­doxal, mi­so­gyne, an­ti­drey­fu­sard, n’au­ra de cesse de cro­quer les dan­seuses : pas­tel, huile, lu­mières, clair-obs­cur, feux de la rampe, corps gra­cieux, corps bri­sés. Une cé­ci­té pro­gres­sive l’oblige à se tour­ner vers la sculp­ture. Ce se­ra La Pe­tite Dan­seuse de qua­torze ans, qui cho­que­ra tant. Car elle n’est ni en marbre ni en bronze. Elle n’est ni belle ni éthé­rée, n’a pas l’in­sou­ciance des mo­dèles im­pres­sion­nistes. Sa grâce est par­ti­cu­lière, mys­té­rieuse, son corps sa seule va­leur. Un singe, un avor­ton! Une tête az­tèque! di­rat-on. C’est l’époque des Mi­sé­rables, de Zo­la et de Val­lès, et des théo­ries phy­siog­no­mo­niques de Lom­bro­so, qui écrit : « La pros­ti­tu­tion est la forme du crime chez la femme. » Cette fille, ce dé­chet de la so­cié­té, cri­mi­nelle en puis­sance, comment se­rait-ce de l’art? De­gas, pour qui l’oeuvre est un ob­jet de pre­mière né­ces­si­té, qui parle à pro­pos de son tra­vail de pro­duits et d’articles, n’est-il pas le pre­mier mo­derne? Dé­ran­ger, as­si­gner à l’art une fonc­tion cri­tique au ser­vice de la vé­ri­té.

Tom­beau pour Ma­rie

Ca­mille Lau­rens a choi­si la forme non fic­tion­nelle. Mais sa pré­sence dans cette quête est émi­nem­ment ro­ma­nesque. Long­temps la pe­tite dan­seuse l’a ac­com­pa­gnée. Le lec­teur suit le che­mi­ne­ment men­tal de l’auteur, son pro­ces­sus d’ap­proche, d’iden­ti­fi­ca­tion, ses doutes. La fa­bri­ca­tion de l’oeuvre, ce qui est en jeu entre l’ar­tiste et son mo­dèle, étrange couple qui rap­pelle ce­lui de l’écri­vain et de sa source, la fas­cine. S’in­vitent alors des sou­ve­nirs per­son­nels, des échos de ses rêves et de ses ob­ses­sions. Aux Ar­chives, elle lève le voile sur la mort d’un en­fant, qui fait écho à sa propre his­toire et s’ins­crit dans le fil de son oeuvre. Ne dit-on pas que c’est le su­jet qui trouve son auteur ?

Ce livre pas­sion­nant est un tom­beau pour Ma­rie et ses sem­blables, mais aus­si un mi­roir où se lit notre concep­tion de l’art et de la beau­té. Ca­mille Lau­rens nous dit à quel point la pe­tite dan­seuse a cris­tal­li­sé les ques­tions so­ciales, es­thé­tiques de son temps. Au­jourd’hui en­core, de sous ses pau­pières bais­sées, la sta­tue, énig­ma­tique, trans­for­mée en « ob­jet de pre­mière né­ces­si­té », nous re­garde et sonde nos âmes.

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