Les « non ! » de Cos­ta-ga­vras

Grèce des co­lo­nels, Tché­co­slo­va­quie sta­li­nienne, dic­ta­tures la­ti­no-amé­ri­caines... À tra­vers l’his­toire du se­cond xxe siècle, le ci­néaste s’est at­ta­ché à maints per­son­nages ré­sis­tant à des ré­gimes au­to­ri­taires.

Le Magazine Littéraire - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par Pierre As­sou­line

En­tre­tien avec Pierre As­sou­line

Comment ré­siste-t-on face à tout ce qui nous as­saille dans la vie quo­ti­dienne ? Il faut com­men­cer par le dé­but et se de­man­der comment on ré­siste dé­jà à soi-même, à ses en­vies, aux ap­pels. Dès mes dé­buts, j’y ai été confron­té. Je vou­lais faire un cer­tain type de cinéma. Après le suc­cès tant pu­blic que cri­tique de Com­par­ti­ment tueurs, on m’a pro­po­sé de si­gner avec une grosse com­pa­gnie amé­ri­caine, de m’ins­tal­ler dans une villa à Los An­geles, de si­gner un contrat pour mes cinq pro­chains films, d’être bien payé, de tra­vailler avec cinq scé­na­ristes et de faire mon pro­chain film avec le meilleur des cinq. Mais ça ne m’in­té­res­sait pas. C’était très ten­tant. Mais je vou­lais tour­ner en France, mon pays d’adop­tion. Après mes films sui­vants, à chaque fois, la pro­po­si­tion est re­ve­nue, et j’ai tou­jours ré­pon­du non. Le type de films que j’en­vi­sa­geais, et qui cor­res­pon­dait à mon idée du cinéma, je ne pou­vais le faire qu’en France. Quand Har­ry Saltz­man, le pro­duc­teur des James Bond, est ve­nu me voir en me de­man­dant ce que je vou­lais faire après Com­par­ti­ment tueurs, je lui ai ré­pon­du : « La Condi­tion hu­maine, d’après Mal­raux. » Ça ne lui di­sait rien… Je lui ai ra­con­té : la ré­sis­tance à l’op­pres­sion, etc. Ça ne s’est pas fait, mais l’en­vie m’est res­tée, ce qui m’a fait adap­ter plus tard Un homme de trop, de Jean-pierre Cha­brol, sur de jeunes ma­qui­sards qui fuient le STO et la ré­pres­sion pen­dant l’oc­cu­pa­tion et de­viennent des ré­sis­tants en cours de route. Ils s’ap­puient sur le plus haut et le plus noble usage du non.

La Grèce était loin de moi, je l’avais lais­sée der­rière moi. Je sa­vais va­gue­ment qui était Lam­brá­kis. Un jour, c’était un ven­dre­di, mon frère me donne à lire Z, ro­ma­nen­quête de Vas­si­lis Vas­si­li­kos sur son as­sas­si­nat, l’édi­tion ori­gi­nale grecque puis­qu’il n’avait pas en­core été tra­duit. Le di­manche, je re­çois un ap­pel de Jorge Sem­prún : « Il y a eu un putsch mi­li­taire à Athènes ! » Il fallait faire quelque chose. Alors je me suis lan­cé dans le film comme si j’avais écrit un mes­sage sur un mur, ma­nière de dire non au ré­gime des co­lo­nels. Si la si­tua­tion avait été nor­male, je ne suis pas sûr que je l’au­rais fait, en tour­nant sur place. Dans mon film, l’idée de ré­sis­tance est in­car­née par le juge, in­ter­pré­té par Jean-louis Trin­ti­gnant : c’est un homme de droite, is­su d’une fa­mille tra­di­tio­na­liste, qui ré­siste aux pres­sions de toutes parts par res­pect de la vé­ri­té. Les autres ré­sistent aus­si, mais ce sont des mi­li­tants en­ga­gés, alors que le juge ré­siste contre lui-même au risque de mettre en pé­ril son ave­nir si pro­met­teur.

Je connais­sais des com­mu­nistes qui sa­vaient ce qui s’était pas­sé en Tché­co­slo­va­quie mais qui fai­saient le dos rond, et d’autres qui ten­taient d’agir. Dans toutes les po­lé­miques par­fois mus­clées qu’il y avait alors en France entre pro et an­ti, je res­tais spec­ta­teur car, étant étran­ger,

Il faut aus­si sa­voir ré­sis­ter aux cer­ti­tudes, aux dogmes, au fa­na­tisme des idées.

je ris­quais d’être ex­pul­sé. Cette dis­tance m’a ai­dé à mieux com­prendre et à ré­sis­ter au pou­voir d’at­trac­tion du Par­ti com­mu­niste sur ma gé­né­ra­tion. Un soir de Noël, chez l’ac­trice Fran­çoise Ar­noul, Claude Lanz­mann a par­lé avec une grande fer­veur d’un livre qu’il ve­nait de lire : L’aveu, d’ar­tur Lon­don. Son en­thou­siasme fut com­mu­ni­ca­tif. Je l’ai lu dès le len­de­main et j’ai aus­si­tôt pro­po­sé à Jorge Sem­prún de l’adap­ter : il connais­sait l’his­toire de ce « pro­cès » par l’un des condam­nés, qu’il avait connu à Bu­chen­wald. On a vé­cu ce film comme une ca­thar­sis.

Ar­tur Lon­don, in­ter­pré­té par Yves Mon­tand, se sou­met pour des rai­sons tant phy­siques qu’idéo­lo­giques ; puis il in­carne l’es­prit de ré­sis­tance lors­qu’il sort, qu’il quitte son pays pour la France et qu’il dé­cide d’écrire et de pu­blier son livre contre l’avis de son en­tou­rage. Il a eu ce cou­rage tout en conser­vant ses idéaux com­mu­nistes de la grande ré­vo­lu­tion russe pré­sta­li­nienne, ce qui est aus­si en l’es­pèce une forme de ré­sis­tance.

Dans État de siège, les jeunes ré­vo­lu­tion­naires in­carnent la ré­sis­tance aux ré­gimes an­ciens, contre la pré­sence état­su­nienne en Amé­rique la­tine. Ils se sont au­to­dé­truits par leur vio­lence, sauf les Tu­pa­ma­ros en Uru­guay, dont la ligne m’in­té­res­sait jus­qu’à ce que la vio­lence l’em­porte sur les convic­tions.

Amen. Il faut aus­si sa­voir ré­sis­ter aux cer­ti­tudes, aux dogmes, au fa­na­tisme des idées. Des amis proches m’y ont ai­dé, Ch­ris Mar­ker, Yves Mon­tand, Si­mone Si­gno­ret… En me pous­sant à ap­pro­fon­dir, ils ont in­tro­duit le doute dans mon tem­pé­ra­ment mé­di­ter­ra­néen un peu trop tran­ché et m’ont em­pê­ché d’être trop sûr de ce que je di­sais. J’ai ap­pris à ré­sis­ter à ma propre as­su­rance.

Jean-louis Trin­ti­gnant mène l’en­quête sur l’as­sas­si­nat d’un dé­pu­té de l’op­po­si­tion dans

Z (1969).

Yves Mon­tand in­ter­prète le Tché­co­slo­vaque Ar­tur Lon­don, ac­cu­lé par le ré­gime sta­li­nien à avouer des crimes qu’il n’a pas com­mis (L’aveu, 1970).

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