Éric Rein­hardt, La Chambre des époux

Dix ans après, l’écri­vain ra­conte la lutte de sa femme contre le cancer tan­dis qu’il tra­vaillait à son ro­man Cen­drillon. Confor­mé­ment à leur pacte, la sor­tie du livre coïn­ci­da avec la vic­toire sur la ma­la­die. Belle his­toire, mais qui donne lieu à une me­ri

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Par Alexis Bro­cas

La littérature per­met aux illu­mi­nés de faire par­ta­ger leurs illu­mi­na­tions – mais, hé­las ! ce­la ne marche pas à tous les coups, et il ar­rive aux meilleurs d’échouer. Éric Rein­hardt et sa femme ont ain­si af­fron­té une de ces mon­tagnes exis­ten­tielles propres à en­glou­tir les pas­sants : un cancer du sein. Dès lors ils ont noué une sorte de pacte : Éric écri­rait son ro­man, Mar­got sui­vrait son trai­te­ment ; en sep­tembre, le ro­man pa­raî­trait, et le cancer par­ti­rait. Et ça a fonc­tion­né : le ro­man était Cen­drillon (2007), l’un des meilleurs de son auteur, et Mar­got a sur­vé­cu. La vie a triom­phé – Glo­ria ! et pour­vu que ça dure –, mais cer­taines vic­toires exis­ten­tielles ré­sistent à la conver­sion lit­té­raire.

Co­mique in­vo­lon­taire

Ce n’est pas – dans les pre­mières pages de La Chambre des époux – une ques­tion d’exa­gé­ra­tion ro­ma­nesque. Cette rage de vivre, cet op­ti­misme obli­ga­toire, cet « hé­roïsme im­pé­ra­tif », nous les avons vus chez d’autres couples confron­tés au dra­gon mu­ta­gène. C’est un pro­blème d’écri­ture – et nous n’au­rions ja­mais cru de­voir sou­li­gner ce­la un jour à pro­pos de cet auteur, ex­cellent sty­liste. Mais voi­là, pour ce livre, il a trem­pé sa plume dans les états ex­trêmes vé­cus face à la ma­la­die. Il nous parle de­puis un monde où les élé­ments tendent vers l’ab­so­lu. Qui ignore l’hu­mour. Et l’at­teint par­fois in­vo­lon­tai­re­ment. Ain­si quand il tente de créer la « beau­té la plus ir­ré­cu­sable pos­sible » par l’écri­ture : bon cou­rage Éric, nous ne sommes pas sûrs que la « beau­té ir­ré­cu­sable » existe de ce cô­té-là de la ma­tière. Ou quand il in­flige son trop-plein d’émo­tions à une ser­veuse. Ou en­core quand, vi­si­ble­ment com­plè­te­ment pau­mé, il s’éprend d’une sur­vi­vante du cancer en la­quelle il se met à voir « la vie même » (un monde d’ab­so­lus, on vous avait pré­ve­nus). Et quand il tente de dé­mê­ler cette pul­sion des sen­ti­ments qui l’unissent à son épouse : « […] c’était Mar­got que je dé­si­rais et avec qui j’avais en­vie de faire l’amour quand ce soir­là je dé­si­rais Ma­rie. » Ne pas ap­pli­quer cette mé­thode à la conduite au­to­mo­bile (c’était à gauche que je vou­lais tour­ner tout en pre­nant le sens in­ter­dit à droite). Ajou­tons que l’auteur ne manque ja­mais de nous si­gna­ler une de ses érec­tions – c’est la vie, c’est le corps, c’est si beau ! Et qu’il nous livre, à l’in­té­rieur du livre, le ro­man qu’il n’a pas écrit mais au­rait dû une fois sa femme re­mise. Il se se­rait ap­pe­lé « Une seule fleur » et trans­pose, foin de mo­des­tie, l’his­toire sur un com­po­si­teur adu­lé, sa femme et une res­ca­pée croi­sée à Mi­lan, avec la­quelle il au­ra une his­toire d’amour au bord du pré­ci­pice. Ne nous rions pas des pages sur l’adu­la­tion dont le mu­si­cien fait l’ob­jet : tout écri­vain a le droit de nour­rir ce genre de rêves. La plu­part les cachent. On se de­mande pour­quoi. Même illu­mi­né par une fo­lie pas­sa­gère qui peine à em­por­ter d’autres coeurs que le sien, Éric Rein­hardt reste un ex­cellent écri­vain. Ce­la saute aux yeux quand il ra­conte un mal­heu­reux pas­sage à une table ronde – où un auteur écos­sais en sur­vê­te­ment sale part en pi­lo­tage au­to­ma­tique sur Joyce et où Rein­hardt doit ré­pondre à cette ques­tion du pu­blic : « […] il faut peut-être ar­rê­ter d’écrire si ça vous cause une telle souf­france non ? Il ne fau­drait pas ar­rê­ter d’écrire pour vous sen­tir un peu mieux? Qu’est-ce que vous en pen­sez ? » C’est le contraire qu’on a en­vie de lui dire. Creuse Éric. Suis ton sillon. Si ta Chambre des époux fuit du toit, c’est juste que tu t’es trom­pé sur les pro­prié­tés des ma­té­riaux. Mais tu sais pro­duire des « phrases ma­giques ». Et la pièce contient de jo­lies vues. Un dia­logue dé­li­cat sur la sexua­li­té et la ma­la­die. Cer­tains mo­ments entre Ni­co­las (le com­po­si­teur) et Ma­rie (sa maî­tresse très ma­lade) où l’émo­tion par­vient à pas­ser sa pe­tite tête entre deux blocs de ten­dresse non dé­gros­sis. De son com­bat réus­si, Éric Rein­hardt rap­porte un ro­man à moi­tié ra­té. Mieux va­lait ça que l’in­verse. Car, comme l’écri­rait Guillaume Mus­so, le triomphe de la vie vaut toutes les réus­sites lit­té­raires.

Cer­taines vic­toires exis­ten­tielles ré­sistent à la conver­sion lit­té­raire.

✍ Éric Rein­hardt a pré­cé­dem­ment si­gné L’amour et les Fo­rêts.

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