Ré­pli­quer à l’is­la­misme

Face au dji­ha­disme, l’em­pire du dé­ni de­meure en Oc­ci­dent : nous ne vou­lons pas com­prendre qu’un en­ne­mi nous a dé­cla­ré une guerre et qu’il fau­drait dé­fi­nir ce qui doit être dé­fen­du – sans quoi nous lais­sons le champ aux ex­trêmes.

Le Magazine Littéraire - - Sommaire - Par Alexan­dra Lai­gnel-la­vas­tine

Par Alexan­dra Lai­gnel-la­vas­tine

Une guerre se gagne d’abord dans les es­prits. Or, face à la me­nace dji­ha­diste qui en­san­glante l’eu­rope, l’es­prit n’y est tou­jours pas. Nous as­sis­tons même, en ce dé­but de siècle, à un phé­no­mène bien étrange. Les Fran­çais se savent en guerre de­puis « Char­lie », mais ils ne veulent pas le sa­voir : ils veulent avoir la paix ! C’est le prin­cipe du dé­ni, le fa­meux « Je sais bien, mais quand même ». Nos ca­té­go­ries men­tales sont certes bous­cu­lées par le fléau pla­né­taire qui nous tombe des­sus au nom d’al­lah, de sur­croît do­té d’un ou­til de re­cru­te­ment et de pro­pa­gande jusque-là in­con­nu dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té. Or on peine en gé­né­ral à voir ce qu’on peine à conce­voir. Mais il y a autre chose : le cou­rage.

D’où le pre­mier des im­pé­ra­tifs : re­nouer en nous­mêmes avec le « souffle com­bat­tant » dont par­lait le poète Paul Ce­lan de fa­çon à bien vou­loir ad­mettre qu’une guerre nous a été dé­cla­rée (ce n’est pas ras­su­rant), à nom­mer l’en­ne­mi (ce n’est pas plai­sant) et à mo­bi­li­ser la vo­lon­té po­li­tique de le mettre hors d’état de nuire. L’en­jeu ? À re­fu­ser de voir plus loin que le bout du ba­lai avec le­quel on glisse la pous­sière sous le ta­pis, la doxa po­li­ti­que­ment cor­recte, pour qui un tueur is­la­miste est avant tout un chô­meur dis­cri­mi­né, a dé­jà contri­bué à por­ter Ma­rine Le Pen au se­cond tour de la pré­si­den­tielle. À s’obs­ti­ner dans cette voie, la même vul­gate risque, avec beau­coup de lâ­che­té et quelques cen­taines de morts sup­plé­men­taires, d’en­cou­ra­ger nos so­cié­tés à bas­cu­ler dans une hos­ti­li­té in­dis­cri­mi­née en­vers les mu­sul­mans en gé­né­ral – le rêve de Daech. Et peut-être aus­si ce­lui de nos bien-pen­sants de ser­vice, en­fin au­to­ri­sés, dans cette hy­po­thèse, à re­jouer une Eu­rope vent de­bout contre le fas­cisme.

Comment com­battre l’ex­tra­or­di­naire puis­sance du dé­ni sur les es­prits, qui, de­puis deux ans, nous conduit à

Alexan­dra Lai­gnel-la­vas­tine est phi­lo­sophe, es­sayiste et jour­na­liste. Après La Pen­sée éga­rée. Is­la­misme, po­pu­lisme, an­ti­sé­mi­tisme. Es­sai sur les pen­chants sui­ci­daires de l’eu­rope (Gras­set, 2015, prix de la Li­cra), elle vient de pu­blier Pour quoi se­rions-nous en­core prêts à mou­rir? (Cerf).

os­cil­ler, en toute in­con­sis­tance, entre l’aveu­gle­ment et l’ef­froi ? Le dé­ni idéo­lo­gique du réel, qui sur­vit à tous les car­nages, res­te­ra à coup sûr le plus dif­fi­cile à abattre en ce qu’il re­lève de la pen­sée ma­gique. Il part en ef­fet de l’axiome se­lon le­quel le Mal ne sau­rait en au­cun cas sur­gir du camp du Bien, ce­lui des an­ciens « dam­nés de la terre ». Les faits dé­mentent chaque jour la per­ti­nence de ce « grand ré­cit » hors de sai­son ? Ses apôtres ré­pondent en leur in­ter­di­sant toute in­cur­sion dans l’uni­vers de leurs croyances. L’es­sen­tiel ? Ne sur­tout pas avoir à pen­ser cet is­la­mo-fas­cisme qui ne cadre pas avec leur ca­té­chisme bi­naire. Et rien ne vient ja­mais af­fo­ler leurs ra­dars im­bé­ciles.

Vic­ti­mi­sa­tion des bour­reaux

Jus­qu’aux bains de sang de jan­vier 2015, nous avons donc eu droit au « ter­ro­risme dit is­la­miste » d’edwy Ple­nel et de tant d’autres. Une mé­chante hal­lu­ci­na­tion ra­ciste. Puis sur­vint « Char­lie ». Très em­bê­tant. Le sa­lut se trou­ve­ra alors dans l’in­ver­sion. C’est ain­si que, quatre mois plus tard, il ne s’agis­sait dé­jà plus de com­battre le dji­ha­disme, mais le « laï­cisme ra­di­cal ». À suivre l’évan­gile se­lon Em­ma­nuel Todd, Qui est Char­lie ? – le best-sel­ler du prin­temps –, nous avions mal vu. Ouf ! Les vrais au­teurs des car­nages n’étaient pas les sombres in­di­vi­dus que l’on sait, mais les is­la­mo­phobes. Sur­tout les ca­thos, for­cé­ment res­pon­sables quand ce sont des is­la­mistes qui mas­sacrent. Conclu­sion : les bour­reaux se­raient en fait des vic­times – de l’ex­clu­sion et de la France cou­pable. Tout est bon, dans cette op­tique, pour ne pas ap­pe­ler un chat un chat et pour sug­gé­rer que les crimes dji­ha­distes ne sont pas des crimes, mais des consé­quences. Le pays est at­ta­qué de face : ti­rons-lui dans le dos! C’est ce que Jacques Jul­liard, l’icône de la deuxième gauche, ap­pelle le « par­ti col­la­bo ». Quant à la France mo­bi­li­sée du 11 Jan­vier, elle s’est ren­dor­mie aus­si sec.

Autre concen­tré chi­mi­que­ment pur du dé­ni, ou comment ne pas voir ce que l’on voit : les agres­sions du nou­vel an 2016 à Co­logne, dont plu­sieurs cen­taines de femmes furent vic­times de la part de mi­grants fraî­che­ment ac­cueillis. La po­lice, pré­sente sur le par­vis de la ca­thé­drale, n’a rien com­pris ni rien en­ten­du. Quant à la presse, il fau­dra deux ou trois jours pour qu’elle me­sure la gra­vi­té des évé­ne­ments. Puis les morts ont eu fâ­cheu­se­ment ten­dance à se mul­ti­plier, de sorte que le dé­ni pur et simple a com­men­cé à fri­ser l’in­dé­cence. Pour sau­ver la face, la bien-pen­sance a cette fois re­cou­ru à divers dis­po­si­tifs de re­pli plus ou moins so­phis­ti­qués.

Il a donc fal­lu mi­ni­mi­ser : nous avions des « actes iso­lés » et des « loups so­li­taires » quand nous étions dé­jà confron­tés à une meute. Con­for­table, mais faux. De­puis, le loup a fi­ni par re­ga­gner sa ta­nière. À dé­faut, il conve­nait d’eu­phé­mi­ser – ah ! nous les avons tant ai­més, « les

Dif­fi­cile de ré­sis­ter si l’on consi­dère que la vie est la va­leur su­prême. Pour moi l’es­prit de ré­sis­tance est in­car­né par les vé­té­rans US des guerres d’irak, qui s’op­posent à Trump, gros­sis­saient les rangs d’oc­cu­py Wall Street en 2013, ou ont sou­te­nu la lutte des La­ko­tas contre le « Black Snake » l’an­née der­nière.

en­fants per­dus du dji­had » ! Ou de psy­chia­tri­ser : ce fut la cé­lèbre « poi­gnée de dés­équi­li­brés ». De­puis l’été meur­trier 2016, on a même vu éclore des genres hy­brides. Le mas­sa­creur de Nice ? Un « ra­di­ca­li­sé spon­ta­né ». L’agres­seur d’or­ly, ce déshé­ri­té qui avait loué un ap­par­te­ment près des Champs-ély­sées ? Il avait fu­mé un joint, ce pour­quoi il a éprou­vé le be­soin d’al­ler « fu­mer » son pro­chain toutes af­faires ces­santes. À moins que nous ayons af­faire à des « ni­hi­listes » ? Ce se­rait bien, des ni­hi­listes…

Un rendez-vous avec nous-mêmes

En déses­poir de cause, et après avoir doc­te­ment sou­te­nu au cours des an­nées 2000 que l’idéo­lo­gie is­la­miste re­fluait, cer­tains de nos pieux so­cio­logues se sont sur­pas­sés après le Ba­ta­clan. On ap­pré­cie­ra en par­ti­cu­lier la trou­vaille d’oli­vier Roy ex­pli­quant que « ce n’est pas l’is­lam qui se ra­di­ca­lise » – ah ! ça non, au grand ja­mais ! – « c’est la ra­di­ca­li­té qui s’is­la­mise »! Mal­heu­reu­se­ment pour nous, nos en­ne­mis ne sont ni fous ni ni­hi­listes. Ils sont is­la­mistes. Ils adhèrent fa­na­ti­que­ment à une idéo­lo­gie cri­mi­nelle et ré­tro­grade à vi­sée to­ta­li­taire, ani­mée par un pro­jet de conquête et de des­truc­tion de l’eu­rope. L’ana­chro­nisme of­fri­rait-il une is­sue ? Oui. Nous se­rions dans les an­nées 1930 et les mu­sul­mans d’au­jourd’hui oc­cu­pe­raient la place hier dé­vo­lue aux Juifs per­sé­cu­tés. C’est ain­si qu’après le car­nage de Nice le pré­fet du Rhône osa com­pa­rer l’ap­pa­ri­tion d’un tag in­sul­tant sur une mos­quée aux pré­mices de la Nuit de cris­tal en Al­le­magne, rap­pro­chant du même coup les te­nants de l’« is­la­mo­pho­bie » en France – com­bien de morts et de bles­sés, dé­jà ? – des cri­mi­nels na­zis…

Pour s’ar­ra­cher à ce pi­toyable dé­ni, une seule voie s’offre à nous. Il s’agi­rait en­fin de se de­man­der pour quoi – pour quels idéaux, pour quel bien su­pé­rieur et au nom de quel hé­ri­tage – nous se­rions en­core prêts à nous battre et, le cas échéant, à mou­rir. En ce­la, les is­la­mistes nous ont don­né rendez-vous avec nous-mêmes car c’est cette in­ter­ro­ga­tion qui fait de nous des hommes (et des femmes) vi­vants et de­bout. C’est dire si elle n’a rien de mar­tial ni de ra­di­cal. Elle est mi­ni­male, sur­tout face à un ad­ver­saire qui pos­sède, lui, de la trans­cen­dance mor­ti­fère et mons­trueuse à re­vendre. On se sou­vient qu’en 2002, et avec une cruelle iro­nie, Phi­lippe Mu­ray in­vi­tait dé­jà les dji­ha­distes à « craindre le cour­roux » du consom­ma­teur et de « l’homme en ber­mu­da des­cen­dant de son cam­ping-car ». Il an­non­çait la suite en ces termes : nous se­rons as­su­ré­ment les plus forts car nous sommes les plus morts! Si nous vou­lons faire men­tir cette sombre pro­phé­tie, il se­rait donc grand temps de nous po­ser la seule ques­tion qui vaille : à sa­voir quel « sa­cré laïc » – quelles va­leurs uni­ver­selles non né­go­ciables, dont on es­time qu’elles nous en­gagent ab­so­lu­ment – nous en­ten­dons op­po­ser à nos ad­ver­saires. On ou­blie que, dans une dé­mo­cra­tie qui ne prend plus ses ordres ni du ciel ni de la tra­di­tion, nos va­leurs fon­da­trices ne se main­tiennent, dans l’ab­so­lu, qu’en ver­tu de notre éven­tuelle dis­po­ni­bi­li­té à leur sa­cri­fier quelque chose. Sa­cré et sa­cri­fice pro­cèdent de la même éty­mo­lo­gie. Là est notre seule trans­cen­dance, ce par quoi nous for­mons en­core un « nous », une ci­vi­li­sa­tion. Et le seul moyen de dé­blayer en nous­mêmes un es­pace sous­trait aux ef­fets dé­lé­tères de la peur, donc du dé­ni. Le phi­lo­sophe dis­si­dent de Prague Jan Pa­toč­ka, as­sas­si­né par la po­lice po­li­tique en 1977, ne di­sait pas autre chose sur son lit de mort quand il af­fir­mait qu’une vie qui n’est pas dis­po­sée à se sa­cri­fier à son sens se sa­borde et sombre dans l’in­si­gni­fiance.

Le par­ti des co­ols et des sym­pas

Voi­là tou­te­fois ce que notre époque n’est plus à même de pen­ser. Après la tue­rie du Ba­ta­clan, les Pa­ri­siens ont ain­si es­ti­mé que les fous d’al­lah avaient vou­lu « tuer la vie ». Ils ont donc cru bon de ri­pos­ter en se conviant le ven­dre­di sui­vant à la ter­rasse des ca­fés bran­chés pour trin­quer au vivre et au vivre en­semble – et non pas, bien sûr, au bien­vivre en­semble, qui sup­pose un cer­tain nombre d’exi­gences et de condi­tions. Or le­ver le coude ne re­lève de rien de grand en l’homme. Et, avant de re­prendre ses droits, la vie doit d’abord se re­prendre elle-même. Ce­la si­gni­fie qu’à ceux qui nous tuent on ne sau­rait se conten­ter de ré­pli­quer par la plate et fes­tive cé­lé­bra­tion tous azi­muts du vivre. On se re­dresse et on se ré­ap­pro­prie nos rai­sons d’être.

Dans les ma­quis de la Se­conde Guerre mon­diale, les ré­sis­tants, les vrais, ne sa­vaient qu’une chose : qu’il existe des prin­cipes plus es­sen­tiels que la vie brute, ce pour­quoi ils s’es­ti­maient ap­pe­lés à en ré­pondre per­son­nel­le­ment, quitte à se ris­quer eux-mêmes. Les bo­bos, eux, en­tendent mon­trer aux dji­ha­distes que, par chez nous, la vie est d’em­blée la va­leur su­prême. Ils ne com­prennent pas que ré­sis­ter à l’em­prise du dé­ni im­plique que l’on sache aus­si ré­sis­ter à l’em­pire de la quo­ti­dien­ne­té, aux si­rènes des plats pays du pe­tit bon­heur au jour le jour. Ce contre­sens est d’au­tant plus re­dou­table qu’il passe in­aper­çu et émane du par­ti des co­ols et des sym­pas. Mais, si la vie est tout, elle n’est rien. En­fin plus grand-chose : elle s’ava­chit, se vide de sa sub­stance et se mu­tile à chaque pas. Dans ces condi­tions, au­tant rendre les armes tout de suite. Du reste, les dji­ha­distes ont par­fai­te­ment sai­si que là est notre ventre mou.

L’OEIL DE Mi­chel Ki­ch­ka. Illus­tra­teur et car­too­niste, il enseigne aux Beaux-arts de Jé­ru­sa­lem. Deuxième gé­né­ra­tion. Ce que je n’ai pas dit à mon père (Dar­gaud) évoque ses re­la­tions avec son père, res­ca­pé des camps.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.