Sem­prún, la verve et la sur­vie

Face à l’in­di­cible des camps, bien des au­teurs dé­por­tés ont dé­ployé une écri­ture dé­pouillée et ato­nale. L’écri­vain es­pa­gnol a pris le par­ti in­verse : ce­lui d’une flam­boyance ba­roque, pé­trie d’ima­gi­na­tion et de di­gres­sions.

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Par Co­rinne Be­nes­troff

Psy­cho­logue cli­ni­cienne et doc­teur en littérature fran­çaise, Co­rinne Be­nes­troff pu­blie tout juste, chez CNRS Édi­tions, sa thèse sur Jorge Sem­prún, sou­te­nue en 2013.

Il a été mi­nistre de la Culture dans le gou­ver­ne­ment de Fe­lipe Gonzáles (1988-1991).

Après la thé­ra­pie par la po­li­tique, Sem­prún a fait du style le le­vier du re­bond. Le té­moin a ré­vé­lé l’écri­vain, ce der­nier a veillé sur le té­moin.

Bu­chen­wald, 11 avril 1945, le temps chan­celle, des dé­te­nus ar­més ac­cueillent les sol­dats amé­ri­cains li­bé­ra­teurs. Si bien sûr l’ac­tion est sur­tout sym­bo­lique, ce cas unique dans les an­nales des camps té­moigne de la ré­sis­tance or­ga­ni­sée de haute lutte par les dé­te­nus an­ti­fas­cistes et com­mu­nistes. Cette ar­mée dé­pe­naillée bran­dis­sant des armes de for­tune est le sym­bole de la per­sis­tance de leur en­ga­ge­ment : la ré­sis­tance, ce coeur pal­pi­tant de l’oeuvre de Jorge Sem­prún, qui, du pre­mier ou­vrage (Le Grand Voyage, 1963) au der­nier (Exer­cices de sur­vie, 2012), évo­que­ra cet évé­ne­ment in­ouï.

Auteur d’une oeuvre éton­nante – ro­mans, es­sais, théâtre, scé­na­rios –, Jorge Sem­prún est sur­tout connu pour ses textes ré­so­lu­ment in­clas­sables sur sa dé­por­ta­tion, abor­dée au­da­cieu­se­ment par la voie du ro­man avec Le Grand Voyage, pour­sui­vie avec Quel beau di­manche, L’écri­ture ou la Vie, Le Mort qu’il faut et, fi­na­le­ment, om­ni­pré­sente dans toutes ses pro­duc­tions.

Ce brillant touche-à-tout sé­duit au­tant qu’il agace. (1) Es­pa­gnol ayant choi­si le fran­çais comme langue d’écri­ture, il re­fuse les apo­ries du té­moi­gnage en af­fir­mant que seule la fic­tion est à même de res­ti­tuer la vé­ri­té de l’ex­pé­rience, ce qui lui vau­dra bien des cri­tiques acerbes. Son écri­ture est sou­vent op­po­sée à celle de Pri­mo Le­vi ou d’imre Ker­tész. Chez lui, pas d’écri­ture blanche ato­nale, mais une flam­boyance ba­roque, des di­gres­sions phi­lo­so­phiques et lit­té­raires, un cha­ri­va­ri mé­mo­riel et tem­po­rel. Bé­né­fi­ciant d’une au­dience in­ter­na­tio­nale, de nom­breuses fois pri­mée, ob­jet d’études uni­ver­si­taires, cette oeuvre où le té­moi­gnage est tis­sé à la vie pro­pose une dé­marche in­tros­pec­tive for­mant un jour­nal cli­nique in­édit qui dé­voile l’in­tense tra­vail psy­chique ac­com­pli. En ra­con­tant sa dé­ten­tion au KL Bu­chen­wald, où il fut à 20 ans le ma­tri­cule 44904 pré­po­sé à l’ar­beitss­ta­tis­tik (pla­ni­fi­ca­tion du tra­vail), il dé­crit les ac­tions (fal­si­fi­ca­tions des listes, sa­bo­tages, sub­sti­tu­tions d’iden­ti­té) de la Ré­sis­tance clan­des­tine du camp, dont il fit par­tie, les exer­cices de sur­vie (so­li­da­ri­té, culture) pro­mus pour « sau­ver l’homme du déses­poir » (Bo­ris Tas­litz­ky). Comment sur­vivre dans l’en­fer concen­tra­tion­naire? En ré­sis­tant. Avec quels moyens ? Le cou­rage de l’ima­gi­na­tion, la force de la convic­tion, le dé­sir de vaincre le na­zisme.

L’ima­gi­na­tion de l’in­ima­gi­nable

Les com­pé­tences uti­li­sées – hy­per­vi­gi­lance, connais­sances lin­guis­tiques, ar­tis­tiques, ma­nuelles –, ayant per­mis à des ci­toyens or­di­naires de vivre des vies gi­gognes, sont mo­bi­li­sées et fé­dé­rées en ré­ac­tion au trau­ma­tisme

de l’oc­cu­pa­tion (De­nis Pes­chans­ki). « Il faut faire quelque chose! », cette « su­bli­ma­tion mise en acte » (Da­niel La­gache), vé­ri­table im­pé­ra­tif ca­té­go­rique, a struc­tu­ré les pro­ces­sus de ré­si­lience (ca­pa­ci­té de re­bon­dir après un trau­ma­tisme, en­traî­nant une mé­ta­mor­phose) dont Jorge Sem­prún, en au­toa­na­ly­sant scru­pu­leux, dé­voile la fa­brique se­crète. La « mi­no­ri­té ap­pré­ciable » (Ger­maine Til­lion), qui dé­ci­da de tout ris­quer quand tout sem­blait per­du, agit comme ceux qui veulent ré­si­lier le « contrat avec le mal­heur » (Bo­ris Cy­rul­nik).

L’en­ga­ge­ment, fil rouge du par­cours de l’écri­vain, s’ins­crit dans le li­gnage de pa­rents op­po­sés au fran­quisme. Il se cris­tal­lise dans la su­bli­ma­tion de trau­mas suc­ces­sifs – mort de la mère, guerre d’es­pagne, exil –, se ré­vèle dans l’ac­tion ré­sis­tante en Bour­gogne, à Bu­chen­wald, dans la clan­des­ti­ni­té du Par­ti com­mu­niste es­pa­gnol, et se pour­suit à tra­vers l’oeuvre-hom­mage à la Ré­sis­tance, dia­logue in­in­ter­rom­pu avec les dis­pa­rus, autre fa­çon de pour­suivre l’ac­tion po­li­tique.

En ar­pen­teur de l’his­toire, il in­ter­roge le pa­ra­doxe Wei­mar/bu­chen­wald, cherche « la ré­gion cru­ciale de l’âme où le Mal ab­so­lu s’op­pose à la fra­ter­ni­té » (An­dré Mal­raux) dans le sur­gis­se­ment de l’im­pré­dic­tible. Comme Jacques Lus­sey­ran, il a ren­con­tré à Bu­chen­wald la per­sis­tance de la beau­té et de la fra­ter­ni­té. Oui, alors que les ca­davres s’amon­cellent, que la ter­reur règne, cer­tains par­tagent l’in­dis­pen­sable, sa­cri­fient l’in­té­rêt in­di­vi­duel au pro­fit du col­lec­tif. Si cer­tains lui re­prochent son sta­tut de dé­te­nu pri­vi­lé­gié et, à tra­vers lui, re­jouent le pro­cès de la « maî­trise » des camps par les com­mu­nistes, son lec­to­rat a pu dé­cou­vrir la sin­gu­la­ri­té de l’ex­pé­rience concen­tra­tion­naire, les affres du re­tour, l’exis­tence d’un moi plu­riel au pré­sent du pas­sé.

Après la thé­ra­pie par la po­li­tique, Jorge Sem­prún a fait du style le le­vier du re­bond. Spi­rales nar­ra­tives, mises en abyme, em­boî­te­ments tex­tuels oxy­mo­riques, langues en­tre­la­cées lui ont per­mis d’ins­tal­ler in vi­vo les troubles du mal des camps en en fai­sant un ob­jet cultu­rel par­ta­geable et sal­va­teur. Le té­moin a ré­vé­lé l’écri­vain, ce der­nier a veillé sur le té­moin. Grâce à « l’ima­gi­na­tion de l’in­ima­gi­nable », en s’ap­puyant sur ses frères d’ombre, il a ain­si tres­sé ré­sis­tance et ré­si­lience.

Dans le camp de Bu­chen­wald, des­sin de Bo­ris Tas­litz­ky, 1944.

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