Le rire, fron­deur ou sui­veur ?

Si le rire est ca­pable de re­mettre en cause les au­to­ri­tés ins­ti­tuées, il peut aus­si ver­ser dans la fla­gor­ne­rie et la conni­vence, ci­men­ter le pou­voir en en­tre­te­nant les pré­ju­gés do­mi­nants : l’in­sai­sis­sable in­so­lent se fait alors bouf­fon du roi.

Le Magazine Littéraire - - Sommaire - Par Jean-mi­chel Ribes

Par Jean-mi­chel Ribes

Auteur dra­ma­tique, met­teur en scène et ci­néaste, Jean-mi­chel Ribes di­rige le Théâtre du Rond-point, à Pa­ris, de­puis 2002. Il a co­or­don­né la pu­bli­ca­tion en deux tomes du Rire de ré­sis­tance (Beaux-arts éd./ Th. du Rond-point, 2007 et 2010).

Ami du diable, frère du scan­dale, fier­té des faibles, trappe à bê­tises, tueur de cha­grin, ter­reur du juge, re­pousse-rai­son, feu de l’émeute, sur­saut de l’âme, bour­reau des cons, jour dans la nuit, trace d’en­fance, bon­heur fri­vole, plai­sir in­fâme, contre­poi­son, brû­leur d’en­nui, cri de dé­tresse, se­coueur de viande, fête de soi, libre en éclats, nous te sa­luons Le Rire !

Le sé­rieux for­ti­fie les idées. Il les so­li­di­fie même, jus­qu’à ce qu’elles fi­nissent par bou­cher la pen­sée. Cho­les­té­rol de l’ima­gi­naire, le rire le fen­dille par à-coups, jus­qu’à ce que la lu­mière passe de nou­veau.

Lors de la der­nière cam­pagne pré­si­den­tielle, ma­ré­ca­geuse à sou­hait et quo­ti­dien­ne­ment ri­di­cule, les po­li­tiques ont ri­va­li­sé d’au­dace dans l’art de la co­mé­die, dé­pas­sant de loin par­fois les pro­phé­ties les plus ex­trêmes de Guy De­bord sur la so­cié­té du spec­tacle. Les pri­maires, qui se sont dé­rou­lées dans un dé­cor et une dra­ma­tur­gie dignes de « Ques­tions pour un cham­pion », ont of­fert aux sept mer­ce­naires can­di­dats, qu’ils fussent de droite ou de gauche, le cadre idéal pour in­ter­pré­ter voire sur­jouer leurs pro­grammes et convic­tions di­verses.

Gros plans, re­gards sombres, sou­rires pa­thé­tiques, ten­ta­tives de pa­nache, rires ap­puyés, ef­fets de col, charme ner­veux… On fi­nis­sait par en rire. Quant à ceux qui re­fu­sèrent de par­ti­ci­per à cette pièce cho­rale, crai­gnant que le pre­mier rôle au­quel leur ta­lent, leur cha­risme, voire leur ado­ra­tion d’eux-mêmes les des­ti­naient ne pût su­bir l’af­front de se mê­ler à ce trou­peau de fi­gu­rants bra­mant une ca­co­pho­nie d’ar­rière-plan (il n’y a qu’un Gé­rard Phi­lipe, qu’un John Wayne, qu’un Mar­cel­lo Mas­troian­ni), ils choi­sirent donc la for­mule seul en scène, exer­cice certes ris­qué mais qui per­met de s’as­su­rer qu’on ne re­garde et n’en­tend que soi et qui donne à l’ego une telle jouis­sance qu’il faut par­fois l’ho­lo­gram­mi­ser pour lui per­mettre de dé­ployer l’im­mense di­men­sion qu’il vient d’at­teindre.

Des ac­teurs donc, des ac­teurs et en­core des ac­teurs. Le po­li­tique est sou­dain conscient que Mo­lière mal joué est un mau­vais auteur et que le pro­gramme le plus no­va­teur, s’il est por­té sans grâce ca­thar­tique, res­semble aus­si­tôt à un in­au­dible ra­mas­sis d’idées re­mâ­chées. À l’an­nonce des ré­sul­tats du pre­mier tour, après avoir été cho­qué par l’im­pos­si­bi­li­té de Jean-luc Mé­len­chon d’an­non­cer qu’il fe­rait bar­rage à l’ex­trême droite, j’ai été frap­pé par son at­ti­tude ; sa dé­cep­tion n’était en rien celle d’un chef de grand par­ti, mais plu­tôt celle d’un co­mé­dien bles­sé qui après avoir triom­phé sur scène ve­nait de lire une mau­vaise cri­tique dans le jour­nal, re­tour­nant im­mé­dia­te­ment bou­der dans sa loge. La théâ­tra­li­té de cette élec­tion fut per­ma­nente jus­qu’à culmi­ner à la pha­rao­nique mise en scène du nou­veau jeune pré­sident de la Ré­pu­blique tra­ver­sant la cour du plus beau pa­lais des rois de France avec une dé­marche mit­ter­ran­do-gaul­lienne tran­quille et su­perbe.

Molles pé­ta­rades

Je suis per­sua­dé que la clow­ne­rie à la­quelle nous avons as­sis­té pen­dant ces di­verses cam­pagnes vient du fait que les po­li­tiques, conscients des af­faires qui sa­paient quo­ti­dien­ne­ment leur pa­role, ont choi­si eux-mêmes de ré­sis­ter à leur propre dé­chéance en nous fai­sant rire. Pour une fois ils se sont ser­vis du rire de ré­sis­tance pour ten­ter d’échap­per à leur mé­dio­cri­té en la ri­di­cu­li­sant. « Le rire est le propre de l’homme », clame Ra­be­lais, mais il peut en être aus­si le sale, et de ré­sis­tant de­ve­nir col­la­bo.

Par je ne sais quel sou­dain aban­don de sa na­ture re­belle, à moins qu’il ne s’agisse d’une pous­sée de can­deur d’âme un peu cré­tine, le rire rend par­fois vi­site à ses ad­ver­saires : évêques consti­pés, bour­geois coif­fés en brosse, sa­vants uni­ver­sels, ar­tistes ci­vi­li­sés, mi­li­taires em­plu­més et autres din­dons qui font com­merce d’ordre et de bonne conscience dans la basse-cour d’un monde où rien ne doit crot­ter leur

« Le rire est le propre de l’homme », clame Ra­be­lais, mais il peut en être aus­si le sale, et de ré­sis­tant de­ve­nir col­la­bo.

ver­tu bien ci­rée. Amu­sé sans doute par l’in­té­rêt que lui portent, tout à coup, princes et pré­lats de l’ordre, le rire se laisse ca­res­ser en des­sous de la cein­ture et, par in­ad­ver­tance, lui sort du cul une blague nau­séa­bonde. Elle en­chante aus­si­tôt l’au­di­toire bien-pen­sant. On en re­de­mande. Éton­né par le suc­cès de cette mi­nable fla­tu­lence, le rire se net­toie avec force le bas-ventre en en pé­tant en­core quelques-unes. On s’es­claffe de plus belle. En­core ! En­core! Le rire ac­cepte et fait de nou­veau chan­ter ses tripes. C’en est fait, le rire est dans la cage. On ferme à double tour. On l’en­graisse, on le gâte. Bien­tôt il s’af­faisse, s’abaisse, s’en­dort.

Peu à peu, l’in­sai­sis­sable in­so­lent se mue en bouf­fon lé­chant le cul du roi des mé­diocres et, à la de­mande de son maître, en­va­hit ra­dios, té­lé­vi­sions, théâtres, livres et ci­né­mas, y ré­pan­dant farces hon­teuses et pé­ta­rades molles dont s’en­ivrent sans joie ceux qui veulent ou­blier qu’on leur a ôté l’es­prit. Ils sont nom­breux, les pauvres !

Rire du pou­voir. Rire aux ordres. Rire col­la­bo. Quel at­ten­tat peut l’abattre ? Quel as­sas­sin ? In­utile d’en­voyer l’ar­mée des pen­seurs lu­cides, ana­lystes, so­cio­logues et autres dé­cryp­teurs des ma­la­dies du monde, elle suc­com­be­ra au pre­mier ca­lem­bour. Seul un rire lé­ger, qui vole, jailli de notre en­vie de vivre libres, au­ra la peau du traître.

À gorge dé­ployée, de Ro­land To­por, 1975.

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