Sté­phane Au­de­guy, Une mère

Le ro­man­cier par­vient à faire le portrait de sa mère ré­cem­ment dis­pa­rue en te­nant en res­pect le pa­thos. Il ne s’agit pas de faire lé­gende ou de pré­tendre à la psy­cho­lo­gie, mais de des­si­ner une sil­houette re­pré­sen­ta­tive de son époque. Par Her­vé Au­bron

Le Magazine Littéraire - - Sommaire - Sté­phane Au­de­guy est l’auteur de cinq ro­mans.

Par Her­vé Au­bron

De Sté­phane Au­de­guy on peut dif­fi­ci­le­ment dire que c’est un écri­vain en­clin à s’épan­cher. De­puis La Théo­rie des nuages (2005), son pre­mier ro­man, il a même plu­tôt tra­vaillé contre ce­la. S’il y a, chez lui, sou­vent beau­coup de per­son­nages et de pé­ri­pé­ties, l’ombre por­tée de l’af­fect y est ré­duite au mi­ni­mum, comme s’il s’agis­sait tou­jours d’en­tre­te­nir à cet égard une lu­mière zé­ni­thale, ou bien une nuit noire. Ce n’est qu’un dis­cret li­se­ré dans l’étoffe de ses textes, al­lant et ve­nant entre pré­ci­sion des dé­tails et ten­ta­tion de la vue aé­rienne – la théo­rie des nuages, donc. Sans doute l’af­fect, pour Sté­phane Au­de­guy, risque-t-il tou­jours de ver­ser dans l’af­fec­ta­tion. Sans doute aus­si a-t-il pu à tort être per­çu comme un ani­mal à sang froid, pour­quoi pas por­té sur la mi­san­thro­pie.

Et voi­ci qu’il écrit sur sa mère, en un court texte en­ta­mé le soir de la mort de celle-ci et ache­vé un mois après, sans doute pour évi­ter toute sur­charge dé­co­ra­tive. Pas un « tom­beau », dit-il, mais une « élé­gie ». C’est d’au­tant plus émou­vant qu’il ne dé­roge pas à sa ré­ti­cence pas­sée : c’est une dé­cla­ra­tion d’amour qui tient en res­pect le pa­thos. Il ne s’agit pas d’édi­fier la lé­gende d’une femme ex­cep­tion­nelle. Plu­tôt une sorte de tra­vail au po­choir, une sil­houette qui se dé­tache peu à peu. Comme il pro­jet­te­rait de la pein­ture au­tour de sa main, Sté­phane Au­de­guy cherche à ré­vé­ler en né­ga­tif la force de qui, née fille en 1937, qui plus est po­lo­naise en France, est tout de même par­ve­nue à « vivre sa vie » – le ci­né­phile y in­siste. Douée à l’école, ten­tée par la mé­de­cine, Sa­bine Sobs­zak est de­ve­nue comme il se de­vait sté­no­dac­ty­lo, a ser­ré les dents pen­dant les vingt an­nées d’un couple avec le « si­nistre » et ab­sent gé­ni­teur de l’écri­vain, a fi­na­le­ment re­fait sa vie avec un pé­diatre ai­mant. Au­tour de cette sil­houette se des­sine, par­fois à la mine, par­fois à l’aqua­relle, une époque, les an­nées 1960-1980, et ce qu’il en était des femmes alors dans les classes po­pu­laires et moyennes, les pe­san­teurs per­sis­tantes de leur condi­tion, les ap­pa­rentes fri­vo­li­tés qui sont au­tant de plai­sirs conquis. Une mère, non la mère ou ma mère. Sa­bine est re­pré­sen­ta­tive d'un temps et de son goût, « bi­be­lots, co­li­fi­chets, ba­bioles », l’écri­vain se dé­par­tant de toute iro­nie à ce pro­pos.

Ja­mais il ne fe­ra l’af­front à sa mère de pré­tendre sa­voir quels étaient ses dé­si­rs et pen­sées. Il se tient à ce qu’il a tou­jours pra­ti­qué, et qu’il a ré­af­fir­mé dans son livre pré­cé­dent, His­toire du lion Per­sonne, la bio­gra­phie d’un ani­mal : « Si les lions par­laient, nous ne pour­rions pas les com­prendre. Ou du moins pas da­van­tage que nous ne com­pre­nons les hommes. » Ex­quise dé­li­ca­tesse de l’auteur en­vers sa mère : il sait qu’elle l’a ai­mé et qu’il l’a ai­mée, mais pour le reste elle est lui presque aus­si opaque qu’un lion. « Je m’at­tache ici à une tâche pré­cise : que peut-on sa­voir d’une femme quand elle se trouve être votre mère ? » Des riens, sim­ple­ment des riens. « Il n’y a pas d’iro­nie du sort, parce qu’il n’y a pas de sort ; et quand nous croyons que le monde se moque de nous, nous le sur­es­ti­mons gra­ve­ment, et nous avec. » On re­trouve là le fa­ta­lisme de Sté­phane Au­de­guy, qui sous-tend sa ré­ti­cence au pa­thos et qui, loin de jus­ti­fier un con­for­table re­la­ti­visme, d’amol­lir son écri­ture, exige d’elle un maxi­mum : ce n’est pas rien de sai­sir des riens.

D’une mère, on sa­lue­rait la pu­deur, si le terme n’était gal­vau­dé. À cô­té de la sil­houette ma­ter­nelle trans­pa­raît un autre fan­tôme – ce­lui de l’en­fant qu’a été l’écri­vain, et dont il ne sait pas beau­coup plus. Il a no­tam­ment un geste très fort : il re­pro­duit l’un des poèmes cu­cul la pra­line qu’il a faits alors pour sa mère, en­trouvre sa cotte de mailles et ex­pose son flanc, cette af­fec­ta­tion pué­rile qu’il fuit dé­sor­mais mais qui l’ame­na peut-être, ori­gi­nai­re­ment, à l’écri­ture. C’est aus­si, rap­por­té, un ba­nal bou­quet de pâ­que­rettes cueillies pour sa ma­man. Il est pos­sible que, dans son es­prit, son propre texte ne vaille ni plus ni moins. Un rien, une mi­nus­cule of­frande où se cache du ver­tige, toutes ces in­fimes brises qui nous font trem­bler comme des pâ­que­rettes au vent.

« Il n’y a pas d’iro­nie du sort, parce qu’il n’y a pas de sort. »

UNE MÈRE, Sté­phane Au­de­guy, éd. du Seuil, « Fic­tion & Cie », 162 p., 16 €.

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