Gar­der les pieds sur Terre

Un écri­vain co­lom­bien voit dans la vi­gi­lance éco­lo­gique la ré­sis­tance es­sen­tielle au xxie siècle, à la croi­sée du lo­cal et du glo­bal. Dans son pays, alors qu’une guerre de cin­quante ans s’achève, les tra­fics de res­sources na­tu­relles ex­plosent.

Le Magazine Littéraire - - Sommaire - Par Héc­tor Abad

Par Héc­tor Abad

Nom­breux sont les scan­dales qui en­tourent les pre­miers mois de gou­ver­ne­ment d’un homme d’af­faires nord-amé­ri­cain pro­prié­taire de ca­si­nos, or­ga­ni­sa­teur de concours de beau­té, pro­fi­teur de femmes, spé­cu­la­teur im­mo­bi­lier et pro­fes­sion­nel de ban­que­routes frau­du­leuses : no­mi­na­tion de fa­na­tiques po­li­tiques aux postes les plus im­por­tants, re­la­tions cu­rieuses avec la Rus­sie, pour ne pas dire plus, ten­ta­tive de dé­man­tè­le­ment du très mo­deste sys­tème de santé me­né à bien par Oba­ma. Ce qui pré­cède a, néan­moins, une im­por­tance re­la­tive, car ses consé­quences sont sur­tout in­ternes et ne concernent que les États-unis. En re­vanche, il y a une po­li­tique dé­li­rante du gou­ver­ne­ment Trump dont les consé­quences au­ront une por­tée mon­diale : il s’agit de son re­fus sys­té­ma­tique de re­con­naître le ré­chauf­fe­ment glo­bal comme un ef­fet de l’ac­ti­vi­té hu­maine, et en par­ti­cu­lier de la consom­ma­tion ir­ra­tion­nelle de com­bus­tibles pour le trans­port, le chauf­fage ou la pro­duc­tion d’éner­gie. Ce « né­ga­tion­nisme », ajou­té à d’autres moins graves, mais tout aus­si an­ti­scien­ti­fiques et obs­cu­ran­tistes, comme la né­ga­tion de l’évo­lu­tion et des ef­fets po­si­tifs de la vac­ci­na­tion, est ir­res­pon­sable et peut avoir des ef­fets dé­vas­ta­teurs sur l’éco­lo­gie de la pla­nète, avec pour tous un risque de ca­ta­clysmes apo­ca­lyp­tiques dans les pro­chaines dé­cen­nies.

C’est pour ce­la que je pro­pose la « ré­sis­tance éco­lo­gique » comme la plus ur­gente de toutes, parce qu’elle est en même temps po­li­tique, lit­té­raire (car elle concerne notre fa­çon d’ima­gi­ner le fu­tur), in­di­vi­duelle et col­lec­tive, lo­cale et glo­bale, et par consé­quent vi­tale pour tous les pays et toutes les per­sonnes. Comme cette ré­sis­tance est glo­bale, mais qu’elle doit s’exer­cer lo­ca­le­ment dans chaque pays (« il faut culti­ver notre jar­din »), je don­ne­rai mon pays comme exemple, car c’est ce que je connais le mieux, et y trans­pa­raissent des formes de ré­sis­tance lo­cales à la dé­vas­ta­tion de Gaïa, de notre ha­bi­tat, de ce vais­seau spa­tial en mou­ve­ment qu’est notre pla­nète.

En cette ter­rible an­née bis­sex­tile 2016, la Co­lom­bie a été peut-être la seule bonne nou­velle po­li­tique de la Terre. Dans un monde où sur­gissent des conflits eth­niques, ter­ri­to­riaux ou re­li­gieux un peu par­tout, la Co­lom­bie si­gnait un ac­cord de paix, et le pré­sident du pays, San­tos, re­ce­vait le prix No­bel à Os­lo. Plus de cin­quante an­nées de conflit ar­mé ne nous avaient lais­sé que sang, des­truc­tion et dou­leur. Une fois ce conflit bien ou mal ter­mi­né, nous avons pu voir, pa­ra­doxa­le­ment, qu’il res­tait bien quelque chose de bon en Co­lom­bie (un pays d’un mil­lion deux cent mille ki­lo­mètres car­rés) après cinq dé­cen­nies de guerre ir­ré­gu­lière : dans une bonne moi­tié du ter­ri­toire il n’y avait pra­ti­que­ment au­cun être hu­main. Sur­tout dans les fo­rêts de l’ama­zo­nie et du Pa­ci­fique et dans les mon­tagnes les plus écar­tées des Andes. Un voya­geur en Amé­rique du Sud ne pour­ra trou­ver de pays plus vert, plus in­tact et pri­mi­tif, plus sau­vage, que la Co­lom­bie.

Mise à sac de la fo­rêt ama­zo­nienne

La peur de la gué­rilla, des nar­co­tra­fi­quants ou des pa­ra­mi­li­taires, l’ab­sence qua­si to­tale de l’état, le manque d’in­ves­tis­se­ments na­tio­naux ou in­ter­na­tio­naux ex­pliquent le com­plet aban­don d’une grande par­tie de la cam­pagne co­lom­bienne. Et la na­ture, qui ne connaît au­cun re­pos (d’au­tant moins dans un pays où il pleut tou­jours et où le so­leil est au zé­nith toute l’an­née), a en­va­hi les champs là où ils avaient été culti­vés, ou a sui­vi son cours nor­mal là où les hommes n’étaient pas en­core ar­ri­vés avec leur soif de pro­grès et de dé­ve­lop­pe­ment. Mais il a suf­fi d’ap­prendre que la Co­lom­bie n’était plus un pays aus­si dan­ge­reux et violent pour que les yeux avides du monde en­tier, et des Co­lom­biens eux-mêmes, vissent dans cette nou­velle fron­tière in­ex­plo­rée mille op­por­tu­ni­tés pour leur cu­pi­di­té, pour

Écri­vain, jour­na­liste et tra­duc­teur co­lom­bien, Héc­tor Abad est membre du co­mi­té édi­to­rial du jour­nal El Es­pec­ta­dor. Il est no­tam­ment l’auteur de Tra­hi­sons de la mé­moire (2009), L’ou­bli que nous se­rons (2010) et La Se­crète (2014), pu­bliés chez Gal­li­mard.

« Si la ma­chine veut faire de nous un ins­tru­ment de l’in­jus­tice en­vers au­trui, alors je vous le dis, en­frei­gnez la loi. » La Dé­so­béis­sance ci­vile, Hen­ry Da­vid Tho­reau

l’ex­ploi­ta­tion des res­sources, pour les in­ves­tis­se­ments. Comme tou­jours dans l’his­toire hu­maine, ce sont les bû­che­rons qui ar­rivent en pre­mier. Sur les côtes du Pa­ci­fique, face aux fo­rêts du Chocó, ce ne sont plus les ba­teaux de pêche chi­nois qui s’ap­prochent, mais des tra­fi­quants ca­na­diens de bois pré­cieux. Et l’on voit des­cen­dant les fleuves jus­qu’à la mer les troncs cen­te­naires, grands comme des ba­leines, rem­plis­sant les porte-conte­neurs qui les trans­por­te­ront vers les ébé­nistes du pre­mier monde. Des bois durs, noirs, rouges, blancs, mauves, qui fe­ront les dé­lices des col­lec­tion­neurs d’ob­jets et de meubles rares. Pour pou­voir ex­ploi­ter la terre, il faut tou­jours cou­per les arbres les plus grands et brû­ler ce qui reste.

Tan­dis que ce­la se passe dans le si­lence et la contre­bande, les ca­bi­nets d’avo­cats se mettent au tra­vail. Le gou­ver­ne­ment pré­cé­dent, lors­qu’il re­pous­sa la gué­rilla dans les zones les plus éloi­gnées de la fo­rêt, dé­cla­ra que le pays était dé­sor­mais un ter­ri­toire libre de vio­lence et que le mo­ment était ve­nu d’ex­ploi­ter les ri­chesses in­cal­cu­lables de l’el­do­ra­do. La vente des titres mi­niers fut ou­verte, et les vo­races com­pa­gnies sud-afri­caines, chi­noises, ca­na­diennes, nord-amé­ri­caines et eu­ro­péennes ache­tèrent pour une bou­chée de pain des li­cences d’ex­ploi­ta­tion du sous-sol en mil­liers et mil­liers de ki­lo­mètres car­rés. Cer­tains ache­tèrent qua­si au ha­sard, en po­sant l’in­dex sur la carte les yeux fer­més, des mil­lions d’hec­tares. Les titres étaient ven­dus à si bas prix qu’il suf­fi­sait de trou­ver de l’ar­gile ou du sable (pour ne rien dire de l’or, du ni­ckel, du char­bon, du pé­trole, du col­tan, du cuivre, du gaz na­tu­rel, du pla­tine, de l’ar­gent ou des éme­raudes) pour ne pas perdre l’in­ves­tis­se­ment. La na­tion est pro­prié­taire du sous-sol et peut vendre ces li­cences. Et ces li­cences sont comme des lettres au por­teur, elles peuvent se re­vendre au plus of­frant à la Bourse des va­leurs.

Tan­dis que ces com­pa­gnies ins­tal­laient leurs tours de fo­rage dans les ré­gions les plus pro­met­teuses se­lon l’ana­lyse sa­tel­li­taire des géo­logues, les mi­neurs ar­ti­sa­naux bré­si­liens mirent à sac, sans au­cune li­cence, les ri­vières au­ri­fères de la fo­rêt ama­zo­nienne. Ils les peu­plèrent de barques, dragues, mer­cure, broyeurs de mé­tal, ils ins­tal­lèrent des pis­cines pour la­ver le sé­di­ment des eaux flu­viales et com­men­cèrent à pol­luer la fo­rêt vierge. Par­fois, afin de pré­ser­ver les li­cences d’ex­ploi­ta­tion dé­jà ven­dues aux étran­gers, le gou­ver­ne­ment uti­li­sa les mêmes avions, hé­li­co­ptères et bombes qu’il avait em­ployés pour com­battre la gué­rilla et bom­bar­da la ma­chi­ne­rie des Bré­si­liens et des mi­neurs ar­ti­sa­naux co­lom­biens.

Vint alors le meilleur, qui est tou­jours le pire. Dans cer­taines ré­gions où les fer­miers et les pay­sans avaient été dé­pla­cés par des dé­cen­nies de vio­lence, alors qu’ils pen­saient qu’ils pou­vaient se consa­crer à la contem­pla­tion du pay­sage, à l’éle­vage et à l’ex­ploi­ta­tion à basse échelle, la grande nou­velle se pro­pa­gea dans quelques vil­lages : An­glo­gold Ashan­ti (ou n’im­porte quelle autre en­tre­prise trans­na­tio­nale) avait trou­vé de l’or, de l’or, de l’or, ou de l’ar­gent, de l’ar­gent, de l’ar­gent, ou du ni­ckel, du ni­ckel, du ni­ckel, ou du cuivre, du cuivre, du cuivre, sur le ter­ri­toire. Ou quelque chose comme ça. Ils al­laient être riches, riches en­fin.

À quoi sert l’or?

Là où l’on pro­duit des oeufs, du lait, du ca­fé, de la viande, des pommes de terre, du maïs et du riz, là donc viennent d’ar­ri­ver les nou­velles com­pa­gnies mi­nières qui an­noncent qu’il y a de l’or. De l’or. Et ici vous al­lez de­voir m’ex­cu­ser et me lais­ser po­ser une ques­tion naïve, can­dide : À quoi sert l’or ? Je crois que sur l’or on pour­rait écrire un des cha­pitres les plus hal­lu­ci­nants de l’his­toire in­ter­mi­nable de la bê­tise hu­maine. Fon­da­men­ta­le­ment, l’or est un mé­tal in­utile. Ré­sis­tant, brillant, sans doute, mais sauf pour les cou­ronnes den­taires, quelques quan­ti­tés mi­nimes dans les mi­cro­cir­cuits et des bi­joux qui n’ont d’autre fi­na­li­té que d’ex­hi­ber de la ri­chesse, l’or ne sert qu’à être thé­sau­ri­sé dans les caves des banques cen­trales du monde. S’il était utile, on l’en sor­ti­rait et on l’em­ploie­rait à quelque chose, mais l’or passe son temps ran­gé en lin­gots en­tas­sés qui dorment pro­té­gés sous des voûtes blin­dées, se­crètes et sur­veillées. Sa va­leur n’est pas réelle, mais sym­bo­lique.

Plus en­core, sa va­leur dé­coule de la nos­tal­gie d’autres siècles, quand l’or, parce qu’il était rare et ne pou­vait être cor­ro­dé par au­cun pro­duit chi­mique, ser­vait de mon­naie, de va­leur d’échange. Mais quel sens ce­la a-t-il au­jourd’hui où l’ar­gent est une sé­rie d’al­go­rithmes, de pro­grammes élec­tro­niques so­phis­ti­qués qui se dé­placent de l’air à la stra­to­sphère et aux sa­tel­lites, et des sa­tel­lites aux banques, et des banques à ma page web, où je viens de payer grâce à une sé­rie de chiffres et de clés (non pas avec des pé­pites d’or) un abon­ne­ment an­nuel au Ma­ga­zine lit­té­raire ? Je sais que, sans l’or de l’amé­rique, l’eu­rope n’au­rait pas dé­ve­lop­pé sa puis­sance im­pé­riale et com­mer­ciale. Mais cinq siècles ont pas­sé, et c’est comme si nous ne nous en étions pas ren­du compte. L’or, mes amis, n’est plus né­ces­saire.

Et pour­tant, la plu­part des pays riches – et au­cun éco­no­miste n’a ja­mais bien su m’ex­pli­quer pour­quoi – ont de grandes ré­serves de ce mé­tal. Les États-unis, 8 000 tonnes ; l’al­le­magne, 3 000 ; l’ita­lie et la France, 2 500 cha­cune ; la Rus­sie, 1 600 ; la Suisse, 1 000. Quelques rares pays sen­sés ont ven­du leurs ré­serves en or et ont in­ves­ti le re­ve­nu dans des choses plus im­por­tantes, utiles et ren­tables. Mais les gens or­di­naires res­semblent aux pays. Ne se­rait-ce qu’aux États-unis il y a 83 000 tonnes d’or ré­par­ties sur les cous, les doigts, les poi­gnets et les poi­trines, mais sur­tout dans des coffres-forts et des ca­chettes. Pour­quoi ? Pour rien, ou pour sen­tir une sorte de sé­cu­ri­té illu­soire. Beau­coup de gens meurent sans ré­vé­ler où ils gardent leur or et em­portent dans la tombe le se­cret de cette folle pas­sion hu­maine qui n’a rap­por­té que des morts, des guerres, des sac­cages, des vols, de la des­truc­tion, des crimes éco­lo­giques et des gé­no­cides. Mais alors, s’il y en a tant, pour­quoi l’or est-il si cher ? Eh bien ! Parce que les pays riches et les gens riches ont dé­ci­dé de gar­der par-de­vers eux l’or et qu’il de­vait être cher. Point barre. Bien qu’il ne serve plus à rien.

Je re­viens à la Co­lom­bie, mon riche pays tro­pi­cal, ex­por­ta­teur d’or et d’éme­raudes (dites-moi donc à quoi

L’OEIL

D’EL Ro­to. Auteur de BD né à Ma­drid en 1947, il des­sine pour la presse, et no­tam­ment pour El País.

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