Les écri­vains LISENT-ILS EN­CORE ?

Le Magazine Littéraire - - L’édito -

Un écri­vain est d’abord un lec­teur. Mé­moires, bio­gra­phies et jour­naux in­times nous ont suf­fi­sam­ment ren­sei­gnés sur l’in­fi­ni com­pa­gnon­nage de tout écri­vain bien né avec les livres des autres pour qu’on en doute. En­core faut il dis­tin­guer les clas­siques des contem­po­rains. Cer­tains ne lisent que les pre­miers, d’autres n’en ont que pour les se­conds, plus rares sont ceux qui vont des uns aux autres. On en connaît même, tels Pas­cal Qui­gnard et Pierre Mi­chon, qui se pré­sen­te­raient vo­lon­tiers comme « lec­teur » plus que comme « écri­vain » si ce­la ne prê­tait à confu­sion. Les plus lu­cides sur leurs propres li­mites savent que leur ca­pa­ci­té à re­nou­ve­ler leur stock syn­taxique s’épuise, craignent que leur cu­rio­si­té ne s’émousse et que leur ima­gi­naire ne tourne en rond. L’at­ti­tude d’un Georges Si­me­non, qui se vou­lait an­ti-in­tel­lec­tuelle, consti­tue un cas ex­trême : lec­teur com­pul­sif de Bal­zac et des grands Russes, Dos­toïevs­ki, Go­gol, Tche­khov, dans sa jeu­nesse, il a ces­sé de lire par la suite afin de ne pas su­bir d’in­fluence dans son écri­ture et ne s’est re­mis à la lec­ture qu’à la fin de sa vie, après avoir dé­fi­ni­ti­ve­ment po­sé sa plume. Si­non, pour la plu­part, les écri­vains ne cessent de s’abreuver à toutes les sources, comme en té­moignent leurs exer­cices d’ad­mi­ra­tion.

Un créa­teur sa­tu­ré de l’oeuvre des autres en se­rait bri­dé et comme re­te­nu dans son élan.

Peu amène avec An­got et Des­pentes

Si l’on y re­vient au­jourd’hui, c’est qu’une in­ter­view d’an­toine Com­pa­gnon au quo­ti­dien es­pa­gnol El País nous y in­vite sous le titre : « Je me de­mande si les écri­vains d’au­jourd’hui lisent en­core ». Or, po­ser la ques­tion, c’est dé­jà y ré­pondre. On suit le pro­fes­seur au Col­lège de France, his­to­rien de la lit­té­ra­ture, spé­cia­liste de Bau­de­laire et de Proust, lors­qu’il sou­tient qu’au­tre­fois les écri­vains se fai­saient plus spon­ta­né­ment les pas­seurs de leurs glo­rieux an­ciens ; les édi­teurs les sol­li­ci­taient sou­vent pour pré­fa­cer les ré­édi­tions, et il est re­gret­table que cette fonc­tion ait dis­pa­ru. On le suit en­core quand il dé­plore l’ab­sence des écri­vains fran­çais dans le dé­bat d’idées et la dis­pute po­li­tique, do­maines aban­don­nés aux seuls in­tel­lec­tuels. En re­vanche, on ne le sui­vra pas lors­qu’il dé­clare : « Je ne crois pas que des au­teurs comme Ch­ris­tine An­got et Vir­gi­nie Des­pentes soient de grandes lec­trices […]. Ce qu’elles font, de même que Mi­chel Houel­le­becq, n’a rien de nou­veau. C’est dans la grande tra­di­tion na­tu­ra­liste du xixe siècle. » Et l’uni­ver­si­taire de pré­ci­ser que, cet été, il a lu le pre­mier tome de la tri­lo­gie Ver­non Su­bu­tex. Mais qu’est-ce qui lui per­met d’af­fir­mer que cette au­teur lit peu ou pas et que son écri­ture n’est pas ir­ri­guée par des fleuves sou­ter­rains ? L’ab­sence de ré­so­nance de ses lec­tures dans ses ro­mans? Le dé­faut de ci­ta­tions di­rectes ou d’in­ter­tex­tua­li­té? Ses per­son­nages ne sont ef­fec­ti­ve­ment guère en­clins à convo­quer le fan­tôme de James Joyce; quant à son style, il ne re­flète pas vrai­ment un in­time com­merce avec Sté­phane Mal­lar­mé ; le contraire se­rait éton­nant s’agis­sant de l’his­toire d’un dis­quaire qui passe son temps sur In­ter­net et n’en fi­nit pas de squat­ter chez les uns et les autres, croi­sant un tra­der co­caï­no­mane, une mu­sul­mane voi­lée, des sans-abri, un ma­ri violent, une man­ne­quin trans­sexuelle bré­si­lienne… Ap­pe­lons ce­la du na­tu­ra­lisme punk ! Mais ce se­rait abu­sif d’en dé­duire quoi que ce soit quant à la culture lit­té­raire de l’au­teur. Que le pro­fes­seur Com­pa­gnon se ras­sure sur ce point : étant voi­sin de Vir­gi­nie Des­pentes à la table des Gon­court chez Drouant, je puis lui as­su­rer qu’elle est une lec­trice com­pul­sive et que ses rap­ports de lec­ture sont d’une acui­té et d’une pro­fon­deur qui en re­mon­tre­raient à bien des cri­tiques ins­tal­lés.

Gar­dons-nous des ro­mans culti­vés ! À la ré­flexion, au­tant l’idée qu’un ar­tiste puisse être in­culte du pas­sé de son art a quelque chose de pa­thé­tique, au­tant un créa­teur sa­tu­ré de l’oeuvre des autres en se­rait bri­dé et comme re­te­nu dans son élan. On ai­me­rait si sou­vent chan­ger de contem­po­rains, on a si sou­vent été floué par les fausses va­leurs, que rien ne nous ras­sure comme celles qui ont été fil­trées par le temps et y ont ré­sis­té. Des vrais clas­siques d’avant jus­qu’aux clas­siques mo­dernes du xxie siècle. Il y a là de quoi te­nir une vie et même un peu plus sans être dé­çu ni ras­sa­sié.

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