IL FAIT AUS­SI FLAM­BER LE MAR­CHÉ DE L’ART

Le Magazine Littéraire - - Dossier Spinoza Son Actualité -

Le dé­faut d’image aug­mente sou­vent la fas­ci­na­tion du pu­blic pour les au­teurs. Dans le cas de Spinoza, les deux seuls por­traits au­then­ti­fiés – une gra­vure pro­po­sée par l’édi­teur Jan Rieu­wertsz à par­tir de 1678 en sup­plé­ment aux Ope­ra post­hu­ma

et une pein­ture ano­nyme da­tée entre 1680 et 1700, au­jourd’hui conser­vée à la bi­blio­thèque de Wol­fenbüt­tel, en Al­le­magne – ont été réa­li­sés à titre post­hume. Par sur­croît de mal­heur, une coif­fure en oreilles de co­cker, des yeux glo­bu­leux et éteints, laissent les spi­no­zistes en dé­faut d’une re­pré­sen­ta­tion plus adé­quate de leur idole. Ce n’est donc pas sans in­té­rêt que l’an­nonce faite en 2013 par la ga­le­rie Kunst­za­len A. Vecht d’avoir dé­cou­vert un nou­veau por­trait, réa­li­sé du vi­vant de Spinoza, a été re­çue. Ayant ac­quis pour 3 000 eu­ros une ac­cep­table pein­ture de 47 x 40 cm in­ti­tu­lée Por­trait d’homme de­vant une sculp­ture,

si­gnée du peintre Ba­rend Graat (1628-1709), chez Ader Nord­mann à Pa­ris, Cons­tant Vecht vou­lut à toute force l’iden­ti­fier comme un por­trait de Spinoza à 30 ans, vers les an­nées 1660. En consé­quence, l’oeuvre ré­ap­pa­rut en 2016 à la foire de Maas­tricht en vente pour… 2,5 mil­lions de dol­lars. Le mé­ca­nisme ain­si mis en route res­semble au cas de La Fuite en Égypte,

de Pous­sin, étu­dié par Ber­nard La­hire dans Ce­ci n’est pas qu’un ta­bleau. L’in­ter­ven­tion conjointe des ga­le­ries, des ex­perts, des uni­ver­si­taires, des ins­ti­tu­tions mu­séales, des mé­dias, etc., est une ma­nière éprou­vée de trans­for­mer une pein­ture d’abord ju­gée ba­nale en une oeuvre in­es­ti­mable. Dans le cas de Spinoza, que faut-il en pen­ser? Avant de cher­cher une preuve d’au­then­ti­ci­té, il semble né­ces­saire de faire ici la dif­fé­rence entre plu­sieurs ma­nières de s’ar­ri­mer au vrai : celle de l’his­to­rien, celle de l’ama­teur, celle du ci­toyen. Que dit l’his­to­rien? Il doit rap­pe­ler que les por­traits pul­lulent aux Pays-bas au XVIIE et que la jeu­nesse do­rée d’am­ster­dam en raf­fole ; on pour­rait donc trou­ver des cen­taines de can­di­dats pour l’iden­ti­fi­ca­tion de ce por­trait. Par ailleurs, nous sa­vons que Spinoza, après avoir été cri­blé de dettes, n’a guère d’ar­gent à cette époque ; il est donc im­pro­bable que le jeune homme se soit payé son image en pein­ture. En­fin, les textes de Spinoza – son goût de la dis­cré­tion, son re­jet de l’at­ta­che­ment à sa per­sonne – n’en­cou­ragent pas cette iden­ti­fi­ca­tion. La pos­ture du sa­vant consiste donc à re­je­ter l’au­then­ti­fi­ca­tion. Mais que ré­pond en moi l’ama­teur ? Il pense re­con­naître dans cette image des traits (yeux, nez, bouche) as­sez proches des images post­humes de Spinoza. Il peut in­ter­pré­ter la sta­tue en ar­rière-plan comme une al­lé­go­rie de la vé­ri­té, consi­dé­rer que la page blanche sym­bo­lise l’oeuvre se­crète, ou à ve­nir, etc. Pour­tant, ces in­ter­pré­ta­tions chargent d’un dé­sir – ce­lui de re­con­naître Spinoza – une oeuvre qui pour­rait re­ce­voir des in­ter­pré­ta­tions contraires. En­fin, en tant que ci­toyen, il me semble que nous de­vons nous sou­ve­nir que cette image est pré­sen­tée au pu­blic dans un es­prit mer­can­tile. En au­then­ti­fiant cette image, un uni­ver­si­taire ris­que­rait, à terme, d’en­cou­ra­ger une col­lec­tion pu­blique à ac­qué­rir une oeuvre dont le prix est au­jourd’hui exor­bi­tant. Ce se­rait un vé­ri­table échec dé­mo­cra­tique, car cette cer­ti­tude quant à la va­leur de l’image, ce sa­cri­fice au sou­ve­nir du grand homme, té­moignent d’un mal­en­ten­du. Ce n’est pas parce que Spinoza est ad­mi­rable que son image est sa­crée ! C’est l’in­verse : en sa­cra­li­sant les images, nous trans­for­mons les phi­lo­sophes en saints. De ce point de vue, jouer le jeu de l’au­then­ti­fi­ca­tion, c’est prendre ac­ti­ve­ment part à un mé­ca­nisme que les sa­vants de­vraient tout sim­ple­ment dé­non­cer, lais­sant à leurs plus jeunes étu­diants les élans ido­lâtres que Spinoza leur ins­pire. M. R.

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