... mais qui se trouve des frères chré­tiens

Le Magazine Littéraire - - Dossier Contexte Et Réseaux Spinoza - Par An­drew Coo­per Fix

Le pa­ra­doxe est le sui­vant : Be­ne­dict Spinoza, consi­dé­ré comme le plus grand phi­lo­sophe ra­tio­na­liste du xviie siècle, était un juif ban­ni qui fré­quen­tait de près un groupe néer­lan­dais re­li­gieux et phi­lo­so­phique an­ti­con­fes­sion­nel, com­mu­né­ment ap­pe­lé les col­lé­giants. Qui étaient ces chré­tiens dis­si­dents ? D’abord, il faut re­mar­quer que les col­lé­giants n’étaient pas des in­no­va­teurs, mais plu­tôt des pas­seurs entre plu­sieurs idées phi­lo­so­phiques com­plexes et une so­cié­té nour­rie aux lettres ver­na­cu­laires. Ces hommes, for­més à l’uni­ver­si­té, avaient le ta­lent de com­mu­ni­quer dans la langue de la po­pu­la­tion édu­quée, dont ils connais­saient les codes. Ils contri­buèrent ain­si gran­de­ment à trans­for­mer la vi­sion du monde la plus tan­gible car par­ta­gée – vé­hi­cu­lée par l’élite jus­qu’à l’homme du peuple.

Fon­dé à Ri­jns­burg, le mou­ve­ment des col­lé­giants pra­ti­quait une forme de to­lé­rance très large en ma­tière de re­li­gion, car il ac­cueillait dans ses séances de lec­ture (les col­lèges, donc) toute per­sonne in­té­res­sée, in­dé­pen­dam­ment de sa confes­sion. Dans une époque de fa­na­tisme re­li­gieux et d’au­to­ri­ta­risme in­tel­lec­tuel, l’es­prit des col­lé­giants eut sur Spinoza un im­pact in­dé­niable. En re­tour, la phi­lo­so­phie contro­ver­sée de Spinoza, en par­ti­cu­lier sa laï­ci­té ra­tion­nelle, a eu une in­fluence ma­jeure sur plu­sieurs per­son­nages cen­traux dans l’his­toire des col­lèges, si bien que les col­lé­giants ont contri­bué à dif­fu­ser ses concep­tions nou­velles au­près du grand pu­blic néer­lan­dais non la­ti­niste.

À l’ori­gine, le mou­ve­ment col­lé­giant est is­su d’une scis­sion, au sein de l’église ré­for­mée néer­lan­daise, entre des strictes bi­bli­cistes, par­ti­sans d’une in­ter­pré­ta­tion lit­té­rale du texte sa­cré, et des croyants plu­tôt ins­pi­rés par l’hu­ma­nisme, fa­vo­rables à l’adap­ta­tion du mes­sage bi­blique au monde mo­derne. En 1619, lorsque le par­ti ul­traor­tho­doxe prit le contrôle de l’église néer­lan­daise, beau­coup de cal­vi­nistes plus li­bé­raux – qu’on ap­pelle les « re­mon­trants » du fait d’une plainte (ou « re­mon­trance ») dé­po­sée par eux au­près des ma­gis­trats d’am­ster­dam – se réunirent pour for­mer le cercle des col­lé­giants, où se re­trou­vaient les hommes les plus larges d’es­prit. Ils ac­cueillirent alors par­mi eux des croyants de nom­breuses obé­diences re­li­gieuses, y com­pris des « men­no­nites », qui, se­lon l’en­sei­gne­ment de Men­no Si­mons, n’ac­cep­taient le bap­tême et les cultes que comme les signes ex­té­rieurs d’un en­ga­ge­ment per­son­nel in­time, et même des Po­lo­nais im­mi­grés, ap­pe­lés « so­ci­niens » parce qu’ils sui­vaient l’en­sei­gne­ment de Faus­to So­cin, le­quel niait, en par­ti­cu­lier, que Dieu fût trois per­sonnes, Père, Fils et Saint-es­prit.

Dans les col­lèges, un large éven­tail d’idées phi­lo­so­phiques et re­li­gieuses étaient dé­bat­tues : Ga­le­nus Abra­ham­sz, lea­der men­no­nite d’am­ster­dam, y dé­fen­dait une forme de pié­tisme ; Pie­ter Ser­ra­rius, im­mi­gré d’ori­gine an­glaise, y in­car­nait une branche mil­lé­na­riste, an­non­çant l’avè­ne­ment imminent d’un cin­quième Royaume gui­dé par le Mes­sie; Jan Dio­ny­sius Ver­burg, sur­nom­mé « le Ca­ton chré­tien », re­pré­sen­tait une va­riante hu­ma­niste, ins­pi­rée des phi­lo­sophes la­tins. En­fin, on trou­vait par­mi eux des hommes in­fluen­cés par le car­té­sia­nisme (et bien­tôt par le spi­no­zisme), dont Pie­ter Bal­ling, Ja­rig Jel­lesz et Jan Bre­den­burg.

Pie­ter Bal­ling (mort en 1664) était le meilleur ami de Spinoza par­mi les col­lé­giants. En 1664, il pu­bliait un tra­vail re­mar­quable in­ti­tu­lé Het Licht op den Kan­de­laar (« La Lu­mière sur le can­dé­labre »), qui pré­sen­tait la fi­gure unique de la phi­lo­so­phie des col­lé­giants sous la forme d’un « ra­tio­na­lisme spi­ri­tuel ». Dans ce livre, il com­pare la lu­mière in­té­rieure de la vé­ri­té di­vine – une concep­tion ty­pi­que­ment spi­ri­tua­liste – avec l’idée car­té­sienne de la lu­mière in­té­rieure de l’en­ten­de­ment – une no­tion to­ta­le­ment ra­tion­nelle. En ce­la, Pie­ter Bal­ling semble avoir été très in­fluen­cé par les pre­mières idées car­té­siennes

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