La langue, un ter­ri­toire à af­fran­chir

Le Magazine Littéraire - - Dossier Contexte Et Réseaux Spinoza - Par Hen­ri Krop

Amis de Spinoza, Lo­de­wijk Meyer et Adriaan Koer­bagh ad­mi­raient ses idées phi­lo­so­phiques, mais par­ti­ci­paient aus­si à un pro­jet plus gé­né­ral d’éman­ci­pa­tion bour­geoise pen­dant le Siècle d’or des Pays-bas. Ils croyaient que l’éga­li­té linguistique était in­dis­pen­sable et, pour ce­la, ils tra­dui­saient des oeuvres éru­dites et des dic­tion­naires. Meyer, par exemple, a pour­sui­vi les ac­ti­vi­tés de tra­duc­tion de son de­mi-frère, Allart Kók. Dans un poème pu­blié en pré­am­bule à la tra­duc­tion d’une lo­gique sco­las­tique en néer­lan­dais, il sou­ligne les avan­tages d’un tra­vail uni­ver­si­taire en langue ver­na­cu­laire : le néer­lan­dais, « une langue libre et belle », se­rait « plus clair que le la­tin, en­ta­ché par le grec ». De plus, il consi­dère que la li­ber­té po­li­tique et la li­ber­té cultu­relle de la Ré­pu­blique néer­lan­daise vont de pair ; dans les temps an­ciens, les Néer­lan­dais dé­fen­daient bec et ongles leur « langue ma­ter­nelle » et leur li­ber­té. Meyer dé­ve­loppe éga­le­ment un ar­gu­ment prag­ma­tique : si cha­cun fai­sait de la science dans sa propre langue, ce­la li­bé­re­rait les écoles de l’obli­ga­tion d’en­sei­gner aux élèves « des mots ar­ti­fi­ciels qui sur­chargent leur mé­moire ». À ses yeux, l’ap­pren­tis­sage des langues clas­siques est une pure et simple perte de temps ; on pour­rait ga­gner des an­nées pour ex­plo­rer des choses en­core in­con­nues. En par­ti­cu­lier, les jeunes pour­raient étu­dier di­rec­te­ment les prin­cipes des ma­thé­ma­tiques, ce qui se­rait pro­fi­table à l’avan­ce­ment des autres sciences. Par ce plai­doyer pour la langue vul­gaire, Meyer fait sienne une tra­di­tion en­ta­mée à la fin du xvie siècle par des sa­vants hu­ma­nistes tels que le ma­thé­ma­ti­cien Si­mon Ste­vin ou le ju­riste Hu­go Gro­tius.

Les pu­bli­ca­tions de Meyer concentrent ses ef­forts dans deux dis­ci­plines. La pre­mière est le droit : les Néer­lan­dais or­di­naires de­vraient pou­voir consul­ter des textes ju­ri­diques sans l’aide d’un pro­fes­sion­nel. La se­conde est la théo­lo­gie : en 1655, Meyer a réa­li­sé une tra­duc­tion en néer­lan­dais de la Ch­ris­tia­na theo­lo­gia de M. F. Wen­de­li­nus (1634) et, un an plus tard, une autre de la Me­dul­la theo­lo­giae de William Ames (1628), deux ma­nuels ré­for­més par­fai­te­ment or­tho­doxes. Ce­pen­dant, Meyer sou­ligne qu’il en­tend don­ner aux gens or­di­naires l’ac­cès à cette « dé­lec­table science » afin qu’ils puissent at­teindre la fé­li­ci­té sans dé­pendre de théo­lo­giens pro­fes­sion­nels. Il abor­de­ra cette ques­tion dans son livre ex­plo­sif sur la cri­tique bi­blique, La Phi­lo­so­phie in­ter­prète de l’écri­ture sainte (en la­tin, 1666), que les au­to­ri­tés néer­lan­daises cen­su­re­ront en 1674, en même temps que le Trai­té théo­lo­gi­co-po­li­tique de Spinoza.

Mais l’ins­tru­ment le plus im­por­tant de son pro­gramme d’éman­ci­pa­tion est un lexique de termes scien­ti­fiques, in­ti­tu­lé Ne­der­landsche Woor­den­schat, dont Meyer cor­rige la

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