DÉSORDRE VER­TUEUX

Par­fois, nous de­vrions ap­prendre à lais­ser les choses telles qu’elles sont

Le Nouvel Économiste - - LA UNE - TIM HARFORD, FT

Ma fille va est sur le point d’avoir un nou­veau bu­reau. Pour li­bé­rer l’es­pace né­ces­saire, nous avons été obli­gés de nous frayer un che­min dans la chambre d’une fille de 12 ans. Nous avons trou­vé un puzzle à de­mi-fi­ni de Noël der­nier ; trois py­ja­mas dif­fé­rents rou­lés en boule et aban­don­nés dans dif­fé­rents lieux ; des em­bal­lages de bon­bons d’Hal­lo­ween. Plus in­quié­tant : il y avait aus­si des em­bal­lages de frian­dises re­mon­tant à Pâques.

J’ai fait de mon mieux pour consi­dé­rer avec lar­gesse d’es­prit la dé­cou­verte d’un nou­vel éco­sys­tème sous mon toit. Parce

Parce que j’en suis ar­ri­vé à pen­ser que beau­coup de lieux marchent beau­coup mieux s’ils sont lais­sés tran­quilles du­rant une longue pé­riode de lé­ger lais­ser-al­ler Si un lé­ger lais­se­ral­ler fonc­tionne bien pour le bu­reau de votre col­lègue, et si ça marche pour un im­meuble en­tier, alors, pour­quoi pas à plus grande échelle ? Par exemple un quar­tier d’une ville ?

que j’en suis ar­ri­vé à pen­ser que beau­coup de lieux marchent beau­coup mieux s’ils sont lais­sés tran­quilles du­rant une longue pé­riode de lé­ger lais­ser-al­ler. Pen­sez par exemple au bu­reau type. Cer­tains re­couvrent leur es­pace de tra­vail de tout, de­puis de vieux jour­naux jus­qu’à des tasses sales. D’autres sont im­pec­cables, jus­qu’à la ma­nie (pour ma part, je fluc­tue de l’un à l’autre). Je ne dis pas que les bu­reaux mal ran­gés rendent plus pro­duc­tifs, même si cer­taines études l’af­firment. Je dis juste qui si le bu­reau de votre col­lègue est en désordre, alors, lui ou elle de­vrait être au­to­ri­sé(e) à le lais­ser tel quel. Mon opi­nion vient d’une étude conduite par deux psy­cho­logues, Alex Has­lam et Craig Knight. Il y a quelques an­nées, ils ont mis en place un es­pace de bu­reaux puis ont de­man­dé à des co­bayes d’y pas­ser une heure à ef­fec­tuer des tâches ad­mi­nis­tra­tives. Has­lam et Knight vou­laient com­prendre ce qui ren­dait les gens pro­duc­tifs et contents au bu­reau. Ils ont tes­té quatre amé­na­ge­ments lors d’un es­sai aléa­toire. Le pre­mier était mi­ni­ma­liste : chaise, bu­reau, murs nus. Le se­cond était adou­ci par quelques ta­bleaux de bon goût et des plantes vertes. Là, les em­ployés se sen­taient mieux et tra­vaillaient mieux.

Un pro­blème a sur­gi avec le troi­sième et le qua­trième amé­na­ge­ment. Les em­ployés étaient in­vi­tés à dis­po­ser les ta­bleaux et les plantes à leur goût avant de s’ins­tal­ler pour tra­vailler. Cer­tains étaient lais­sés en paix, d’autres étaient dé­ran­gés par un ex­pé­ri­men­ta­teur qui en­trait dans l’ex­pé­rience avec un pré­texte pour tout chan­ger.g Évi­dem­ment, ce­la a ren­du les gens fous. “J’ai eu en­vie de vous frap­per” a avoué un des co­bayes plus tard. Don­ner aux em­ployés la pos­si­bi­li­té d’amé­na­ger leur es­pace de tra­vail à leur goût les rend plus pro­duc­tifs. Si on leur ar­rache cette li­ber­té, la pro­duc­ti­vi­té col­lec­tive dé­cline et cer­tains se sentent vrai­ment mal.

Le prin­cipe du “lé­ger lais­se­ral­ler” pour­rait bien être vrai à plus grande échelle. Rap­pe­lez­vous du Buil­ding 20, l’une des construc­tions les plus cé­lèbres du cam­pus du Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy. Ce bâ­ti­ment était le ré­sul­tat de l’ur­gence du­rant la guerre. Il a été des­si­né en un après-mi­di au prin­temps 1943, puis hâ­ti­ve­ment édi­fié avec du contre­pla­qué, des par­paings et de l’amiante. Il n’y avait même pas d’agré­ment sé­cu­ri­té en cas d’in­cen­die, en échange de la pro­messe de dé­truire le tout dans les six mois sui­vant la fin de la guerre. Mais le bâ­ti­ment a sur­vé­cu, pous­sié­reux et mal­com­mode, jus­qu’en 1998. Du­rant toutes ces an­nées, il a hé­ber­gé non seule­ment les cher­cheurs qui étu­diaient le ra­dar au Rad Lab (neuf d’entre eux ont eu un prix No­bel) mais aus­si l’une des pre­mières hor­loges ato­miques, un des pre­miers ac­cé­lé­ra­teurs de par­ti­cules et l’une des pre­mières chambres ané­choïques – peut-être celle où le com­po­si­teur John Cage a com­po­sé son mor­ceau le plus cé­lèbre, ‘4’33’. Noam Chom­sky a aus­si ré­vo­lu­tion­né la lin­guis­tique dans ce lieu. Et Ha­rold Ed­ger­ton y a pris ses photos en stro­bo­sco­pie de balles de re­vol­ver fai­sant ex­plo­ser des pommes. La Bose Cor­po­ra­tion et ses en­ceintes acous­tiques sont nées dans le Buil­ding 20, comme le cal­cu­la­teur DEC ; comme le mou­ve­ment des ha­ckers, via le Club de mo­dé­lisme de trains mi­nia­tures. Le Buil­ding 20 a été un suc­cès parce qu’il était pas cher, af­freux et se­mait la confu­sion. Les cher­cheurs et les dé­par­te­ments de re­cherche qui ob­te­naient un meilleur sta­tut dé­mé­na­geaient dans des bâ­ti­ments flam­bant neufs ou de beaux vieux bâ­ti­ments : le genre d’en­droits où les col­lègues pro­tes­taient si vous en­fon­ciez un clou dans une porte. Dans le Buil­ding 20, tous les pro­jets bi­zarres étaient je­tés dans le bain où ils se bous­cu­laient les uns les autres, et ils n’hé­si­taient pas une se­conde à plan­ter quelque chose dans une porte. Ou, d’ailleurs, à sous­traire un ou deux étages au bâ­ti­ment, comme Jer­rold Za­cha­rias, pour y ins­tal­ler son hor­loge ato­mique.

Si un lé­ger lais­ser-al­ler fonc­tionne bien pour le bu­reau de votre col­lègue, et si ça marche pour un im­meuble en­tier, alors, pour­quoi pas à plus grande échelle ? Par exemple un quar­tier d’une ville ?

Jus­qu’à un cer­tain point, oui : même les villes se portent mieux quand on les laisse tran­quilles. Bien sûr, les nids-de-poule doivent être ré­pa­rés, les pou­belles ra­mas­sées et des bornes pour re­char­ger les voi­tures élec­triques ins­tal­lées. Mais dans son livre ‘The Death And Life of Great Ame­ri­can Ci­ties’, Jane Ja­cobs dé­fend l’idée que les villes ont déses­pé­ré­ment be­soin de vieux im­meubles, pas seule­ment de chefs-d’oeuvre d’ar­chi­tec­ture éblouis­sants, mais d’“un so­lide contin­gent d’im­meuble ba­nals, or­di­naires, sans in­té­rêt, dont quelques vieux bâ­ti­ments dé­la­brés”.

Son rai­son­ne­ment : les villes ont tou­jours be­soin de nou­velles ex­pé­riences, d’ac­ti­vi­tés éco­no­miques mar­gi­nales. “Les bars de quar­tier… De bonnes li­brai­ries… Des stu­dios de peintre, des ga­le­ries… Des cen­taines d’en­tre­prises or­di­naires…” Tous ont be­soin d’un lo­cal bon marché. Il n’y a rien de mal à construire de nou­veaux bâ­ti­ments, pré­cise Mme Ja­cobs (ce qui est frus­trant pour ceux qui la consi­dèrent comme une icône du Not In My Back Yard). Mais ils ne doivent pas être construits par­tout à la fois. Quelque chose doit res­ter né­gli­gé, dé­cré­pit, si­non la ville n’a pas de ter­reau d’où de nou­veaux bour­geons peuvent émer­ger.

Il faut tou­jours trou­ver un équi­libre. Tous les vieux im­meubles ont un jour été neufs. Tous les bu­reaux ont be­soin d’un coup d’éponge de temps en temps. Et ma fille suit en ce mo­ment un pro­gramme à long terme de ran­ge­ment de chambre sous su­per­vi­sion. Mais le lais­ser-al­ler est sou­sé­va­lué. Par­fois, nous de­vrions ap­prendre à lais­ser les choses telles qu’elles sont.

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