Scoo­ters élec­triques : la concur­rence aux trousses de Bird et de Lime

SPEED-TO­MAR­KET

Le Nouvel Économiste - - LA UNE - TIM BRAD­SHAW À SAN FRAN­CIS­CO, FT

Quand Bird a lan­cé la lo­ca­tion de ses scoo­ters élec­triques dans les rues de Los An­geles l’an der­nier, les in­ves­tis­seurs pa­riaient sur le plus gros suc­cès dans les nou­veaux modes de trans­ports de­puis Uber. La va­lo­ri­sa­tion de Bird est mon­tée jus­qu’à 2 mil­liards de dol­lars cet été. C’était avant que Bird et ses fi­nan­ceurs dé­couvrent un autre point com­mun avec Uber : l’exis­tence de co­pies.

En Eu­rope et en Amé­rique la­tine, les start-up du sec­teur lèvent des di­zaines de mil­lions de dol­lars – avec par­fois très peu ou pas du tout d’ex­pé­rience de la ges­tion d’une so­cié­té de trans­ports – dans l’es­poir de s’im­plan­ter avant l’ar­ri­vée de leurs concur­rents d’outre-At­lan­tique sur leur mar­ché.

“Nous sommes as­sez am­bi­tieux” dit par exemple Law­rence Leu­sch­ner,

La vi­tesse avec la­quelle Bird et son concur­rent de la Si­li­con Val­ley, Lime, ont gran­di – et avec la­quelle leur va­lo­ri­sa­tion a grim­pé – fait pas­ser les scoo­ters élec­triques pour un mar­ché fa­cile

le pa­tron de Tier, à Ber­lin. Tier a le­vé 25 mil­lions d’eu­ros deux se­maines seule­ment après avoir mis dans les rues ses pre­miers scoo­ters, le mois der­nier. “Notre ob­jec­tif est de le­ver en­core plus d’ar­gent à l’ave­nir parce que ce mar­ché est su­per grand.”

La vi­tesse avec la­quelle Bird et son concur­rent de la Si­li­con Val­ley, Lime, ont gran­di – et avec la­quelle leur va­lo­ri­sa­tion a grim­pé – fait pas­ser les scoo­ters élec­triques pour un mar­ché fa­cile : n’im­porte qui peut louer un scoo­ter élec­trique pour quelques dol­lars via une ap­pli­ca­tion sur son té­lé­phone mo­bile. Les deux loueurs ont dé­bar­qué dans plus de cent villes et cam­pus d’uni­ver­si­té en moins de deux ans, avec, par­tout, des cen­taines de scoo­ters.

Mais au­jourd’hui, alors qu’ils se tournent vers l’in­ter­na­tio­nal à la pour­suite d’un suc­cès pla­né­taire qui jus­ti­fie­rait leur va­lo­ri­sa­tion de “li­corne” [so­cié­té va­lo­ri­sée à plus de un mil­liard de dol­lars, ndt], ils se trouvent nez à nez avec des scoo­ters concur­rents, dé­jà en cir­cu­la­tion dans les rues de Ma­drid, Vienne, ou Mexi­co.

Il y a deux mois, Grin, au Mexique, a le­vé 45 mil­lions de dol­lars. Au Bré­sil, Yel­low en a le­vé 63. Se­lon les in­ves­tis­seurs, une dou­zaine, voire plus, d’autres start-up sont en train de le­ver des ca­pi­taux dans toute l’Eu­rope, l’Amé­rique la­tine et l’Asie. De plus, la so­cié­té es­to­nienne Taxi­fy, le Uber lo­cal, a lan­cé sa fi­liale de scoo­ters à Pa­ris, sous la marque Bolt. La plu­part uti­lisent exac­te­ment le même mo­dèle de scoo­ter, fa­bri­qué en Chine par Seg­way-Ni­ne­bot, comme les Amé­ri­cains Bird et Lime. Les concur­rents ont pu aus­si clo­ner fa­ci­le­ment leur ap­pli­ca­tion GPS pour trou­ver, dé­ver­rouiller et louer un scoo­ter.

Il y a quelques an­nées seule­ment, la crois­sance ra­pide de Uber et Lyft pour les VTC avait pro­vo­qué la même ba­taille mon­diale et fait sur­gir des concur­rents comme Di­di en Chine, Ola en Inde, Grab en Asie du Sud-Est. Beau­coup ont mis la clef sous la porte de­puis et des mil­lions de dol­lars se sont éva­po­rés dans le néant. Mais quelques-uns sont de­ve­nus les lea­ders sur leur mar­ché et ont réus­si à battre Uber à son propre jeu.

Les co­pieurs ont tou­jours été une constante de l’uni­vers In­ter­net. Ils sont par­ti­cu­liè­re­ment ré­pan­dus dans le e-com­merce, là où les bar­rières à l’en­trée sont faibles. Cer­tains loueurs de scoo­ters es­pèrent re­nou­ve­ler le suc­cès de Ci­tyDeal, un clone de la so­cié­té eu­ro­péenne Grou­pon, fon­dé par les frères Oli­ver et Marc Sam­wer et re­ven­du à Grou­pon lui­même en 2010. L’in­cu­ba­teur ber­li­nois Ro­cket In­ter­net, des frères Sam­wer, est de­ve­nu tris­te­ment cé­lèbre dans la Si­li­con Val­ley pour sa ca­pa­ci­té à co­pier ra­pi­de­ment des ser­vices de e-com­merce, ou de li­vrai­sons, ou de voyages. Ils ont entre autres créé les li­vrai­sons De­li­ve­ry He­ro et le site de shop­ping Za­lan­do.

“Tout le monde a vu ce que les frères Sam­wer ont fait en Al­le­magne il y a dix ans” dit Mark Sus­ter, par­te­naire chez Up­front Ven­tures, à Los An­geles, qui a in­ves­ti dans Bird. “Plus per­sonne ne veut jouer à ce jeu-là à nou­veau. C’est pour ça que les so­cié­tés comme Bird veulent tel­le­ment se lan­cer dans le monde en­tier ra­pi­de­ment.”

Cette se­maine, Bird est de­ve­nu le pre­mier loueur de scoo­ters élec­triques de Londres, alors que ses deux-roues n’y ont pas de sta­tut ju­ri­dique sur les voies pu­bliques. Le ser­vice n’est dis­po­nible que dans des pro­prié­tés pri­vées comme le Parc olym­pique à l’est de Londres mais de cette fa­çon, la so­cié­té amé­ri­caine prend une lon­gueur d’avance sur un mar­ché clé et a une pos­si­bi­li­té d’in­fluen­cer les ré­gu­la­teurs.

“Speed to mar­ket [être ra­pi­de­ment sur le mar­ché, ndt] : je ne di­rais pas que c’est tout, mais c’est 75 % du jeu” dit M. Leu­sch­ner de Tier. L’ap­pli­ca­tion mo­bile de Tier montre que ses scoo­ters sont dis­po­nibles à Vienne, mais aus­si à Ma­drid et Sa­ra­gosse en Es­pagne. M. Leu­scher as­sure que Tier a l’in­ten­tion de s’ins­tal­ler dans d’autres villes dans les se­maines à ve­nir, et que le plan à plus long terme est d’être pré­sent “dans toutes les grandes villes, et au-de­là”.

Pour fi­nan­cer ce dé­ploie­ment ra­pide, Tier a sol­li­ci­té Nor­th­zone, un des pre­miers in­ves­tis­seurs de Spo­ti­fy, le site eu­ro­péen de mu­sique en ligne. C’est le plus grand tour de table de sé­rie A de l’en­tre­prise en 22 ans d’exis­tence. “Ou on y al­lait à fond, ou pas du tout” dit Paul Mur­phy, par­te­naire chez Nor­th­zone. “Je pense que l’Eu­rope est ppar­fai­tef ppour ce bu­si­ness. À mon avis, elle va faire pas­ser le­marp ché amé­ri­cain pour pe­tit.”

Il sou­ligne la fa­mi­lia­ri­té des Eu­ro­péens avec la bi­cy­clette et la ppro­li­fé­ra­tion des ppistes cy­clables.y Aux États-Unis, la voi­ture do­mine tou­jours. Les dé­ci­deurs po­li­tiques en Eu­rope ont fait une prio­ri­té de la “mi­cro-mo­bi­li­té” et pro­meuvent plus éner­gi­que­ment les vé­hi­cules élec­triques.

M. Leu­sch­ner, qui d’abord fon­dé le site ReBuy de pro­duits élec­tro­niques d’oc­ca­sion, fait le pa­ri que les gou­ver­ne­ments eu­ro­péens pré­fé­re­ront des en­tre­pre­neurs lo­caux à des nou­veaux ve­nus ar­ro­gants de la Si­li­con Val­ley ou de Chine. “Comme nous sommes Eu­ro­péens et que nous com­pre­nons as­sez bien la culture eu­ro­péenne, nous pen­sons que nous sommes tout près de nouer des par­te­na­riats avec des villes” dit-il. “Les mu­ni­ci­pa­li­tés ont peur après le fias­co qu’elles ont connu avec les bi­cy­clettes chi­noises de lo­ca­tion.”

Les chi­nois Ofo et Mo­bike avaient mis des mil­liers de vé­los à louer dans dans les rues des villes du conti­nent eu­ro­péen. Le van­da­lisme et les vols les ont pris de court, et ils ont fi­ni par je­ter l’éponge dans de nom­breux pays. Con­trai­re­ment aux vé­los, les scoo­ters doivent être re­char­gés tous les jours, ce qui ajoute une couche sup­plé­men­taire de com­plexi­té. Aux yeux des in­ves­tis­seurs, avoir l’ex­pé­rience de la ges­tion d’un ré­seau de char­geurs et de mé­ca­ni­ciens donne un avan­tage à Bird et Lime sur les nou­veaux en­trants.

Les nou­veaux opé­ra­teurs sous-es­timent aus­si l’im­por­tance des éco­no­mies d’échelle pour ache­ter des scoo­ters, ajoutent-ils, à un mo­ment où les fa­bri­cants chi­nois ont du mal à ré­pondre à la de­mande. Le fon­da­teur de Yel­low au Bré­sil, Eduar­do Mu­sa, pense au contraire qu’il peut re­tour­ner cette si­tua­tion à son avan­tage. M. Mu­sa a fon­dé Ca­loi, une marque bré­si­lienne de vé­los, et il a l’in­ten­tion de construire une usine de scoo­ters au Bré­sil l’an pro­chain. p

“Être ca­pable de vrai­ment com­prendre et maî­tri­ser l’ap­pro­vi­sion­ne­ment est fon­da­men­tal, je pense, à moyen et long terme” dit-il. “Peu de so­cié­tés dans le monde ont cette ap­proche.”

Il es­time que la pré­ci­pi­ta­tion sur ce mar­ché va se re­tour­ner contre cer­taines so­cié­tés. Elles payent trop cher des scoo­ters qui peuvent tom­ber en panne en quelques mois. Cer­tains vont jus­qu’à les im­por­ter de Chine par avion. “Ce n’est tout sim­ple­ment pas sou­te­nable. Je ne vois pas quel est l’avan­tage d’être le pre­mier si vous ne pou­vez pas du­rer. Le prix des ac­tifs est trop éle­vé.”

Les in­ves­tis­seurs qui pa­rient sur ces ac­teurs lo­caux es­pèrent que le mar­ché de­vien­dra aus­si frag­men­té que ce­lui des VTC après Uber. “Con­trai­re­ment à beau­coup de mar­chés dans la tech, il n’y a pas de dy­na­mique win­ner-takes-all [le ga­gnant rafle toute la mise, ndt]. Il y au­ra de mul­tiples ga­gnants” pré­voit M. Mur­phy de Nor­th­zone.

Mais de son cô­té, M. Sus­ter, qui fi­nance Bird, as­sure que pour que ce­la se concré­tise, les in­ves­tis­seurs qui pa­rient sur d’autres opé­ra­teurs doivent “croire que la France a son propre mo­teur de re­cherche et que le Bré­sil a son propre Fa­ce­book”.

“Ce n’est pas un mar­ché où l’on peut en­trer sans être gros” dit-il. “Ils vont être sur­pris par la dif­fi­cul­té pour être bé­né­fi­ciaire.”

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