D’un grand groupe à une start-up : com­ment j’ai dis­rup­té ma car­rière

Une car­rière toute tra­cée qui ne l’était pas : de L’Oréal à l’in­ves­tis­se­ment à im­pact so­cial

Le Nouvel Économiste - - ANALYSES - HELEN BARRETT, FT

Quand Ali­sée de Ton­nac a ob­te­nu son mas­ter en ma­na­ge­ment en 2010, elle pen­sait qu’elle se­rait heu­reuse de tra­vailler pour une en­tre­prise dont elle ap­pré­ciait les pro­duits. Elle s’est di­ri­gée vers le groupe L’Oréal, où elle est de­ve­nue chef de pro­duit. Ali­sée de Ton­nac avait ap­pris l’au­to­no­mie et la ré­si­lience à l’école de ma­na­ge­ment Boc­co­ni à Mi­lan et elle pen­sait pou­voir s’épa­nouir dans un grand groupe. Pen­dant un temps, ce fut le cas. Puis après un ou deux ans, un com­men­taire d’une col­lègue l’a pré­ci­pi­tée dans une ré­éva­lua­tion ra­di­cale, non seule­ment de sa car­rière mais aus­si de sa concep­tion du tra­vail.

“Une col­lègue cal­cu­lait le nombre d’an­nées qu’il lui fal­lait en­core ef­fec­tuer avant de prendre sa re­traite” ra­conte-telle, âgée main­te­nant de 30 ans. “Elle était jeune, comme moi, de ma gé­né­ra­tion, elle tra­vaillait pour le mar­ke­ting. Mais ce genre de pro­jet ne me conve­nait pas. Ce­la me ren­dait juste triste.” Ali­sée de Ton­nac dit que la ré­flexion désa­bu­sée de sa col­lègue sur sa vie pro­fes­sion­nelle l’a for­cée à re­con­naître sa propre pro­pen­sion à évi­ter les risques pro­fes­sion­nels. “J’ai réa­li­sé à quel point j’évi­tais le dan­ger. Alors j’ai dé­mis­sion­né.”

Du­rant l’été 2012, elle ren­contre Pierre-Alain Mas­son, di­plô­mé de l’école de com­merce suisse SaintGall, qui avait l’ex­pé­rience des fu­sions et ac­qui­si­tions. Il venait de lan­cer une start-up d’in­ves­tis­se­ment à im­pact so­cial, Seed­stars, avec son co-fon­da­teur Mi­chael We­ber. L’idée était simple : un concours mon­dial d’en­tre­pre­neurs pour sé­lec­tion­ner les meilleures idées et start-up des mar­chés émer­gents, avec un grand fi­nal or­ga­ni­sé en Suisse chaque an­née. L’an der­nier, le lau­réat mon­dial du concours Seed­stars a été Acu­deen Tech­no­lo­gies, une start-up de fin­techs aux Phi­lip­pines. Le lau­réat rem­porte 500 000 dol­lars, et Seed­stars in­ves­tit dans les en­tre­prises et les in­cube. La so­cié­té in­ter­vient éga­le­ment comme consul­tant et men­tor, avec des cours d’en­tre­pre­na­riat pour des or­ga­nismes pri­vés et pu­blics. Au­jourd’hui, se­lon ses fon­da­teurs, Seed­stars est le plus grand concours de start-up pour les pays émer­gents.

Ali­sée de Ton­nac n’avait ja­mais été en contact avec des en­tre­pre­neurs et au cours d’une de leurs pre­mières réu­nions, elle a été frap­pée par l’au­to­no­mie dont jouis­saient les fon­da­teurs de Seed­stars, par la pos­si­bi­li­té qu’ils avaient de concré­ti­ser n’im­porte quelle idée. Elle les a re­joints en 2013 à l’âge de 24 ans, et elle est de­ve­nue CEO l’an­née sui­vante. Au­jourd’hui, les par­te­naires sont au nombre de quatre, elle com­prise. Elle di­rige une or­ga­ni­sa­tion pré­sente dans soixante villes au­tour du monde, qui lève en­vi­ron 100 mil­lions d’in­ves­tis­se­ments, tou­jours se­lon la so­cié­té. Ces cinq der­nières an­nées, elle a vi­si­té plus de cin­quante pays. L’in­ves­tis­se­ment à im­pact so­cial consiste à financer et dé­ve­lop­per des idées qui peuvent être évo­lu­tives, son but est de dé­ga­ger des bé­né­fices à la fois fi­nan­cier et so­ciaux, et quan­ti­fiables. L’in­ves­tis­se­ment à im­pact so­cial est tou­jours plus pré­sent dans les pro­grammes des écoles de com­merce, qui sont tou­jours plus nom­breuses à en en­sei­gner les prin­cipes, comme la Boc­co­ni (Ali­sée de Ton­nac n’a pas étu­dié cette ma­tière : “J’avais choi­si les ma­tières plus tra­di­tion­nelles. Je ne pen­sais pas de­ve­nir en­tre­pre­neuse”).

Les cours sur l’in­ves­tis­se­ment à im­pact so­cial s’ins­tallent parce qu’il pro­gresse et parce que les étu­diants de­mandent à l’étu­dier. Se­lon l’enquête An­nual Im­pact In­ves­tor Sur­vey 2018, plus de la moi­tié des per­sonnes qui ont ré­pon­du étaient de nou­veaux in­ves­tis­seurs. L’enquête réa­li­sée par Glo­bal Im­pact In­ves­ting Net­work a por­té sur 225 or­ga­ni­sa­tions dans le monde en­tier, qui ont in­ves­ti 35,5 mil­liards de dol­lars à tra­vers 11 136 ac­cords si­gnés en 2017.

Chez Seed­stars, Pierre-Alain Mas­son es­ti­mait qu’il était im­por­tant pour les par­te­naires d’ex­plo­rer le monde avant de se dé­ve­lop­per. “Et c’est ça qui m’a ac­cro­chée” re­con­naît Ali­sée de Ton­nac. “Je m’em­bar­quais dans une aven­ture, nous éla­bo­rions le concept qui se­rait notre sup­port pour construire un ré­seau de qua­li­té.”

En jan­vier 2013, elle se trou­vait à Ge­nève, prête à prendre un vol pour Mos­cou. “Il y avait tel­le­ment de choses à faire” se sou­vient-elle. “Une chose est de­ve­nue claire : si nous étions dans l’in­ves­tis­se­ment à im­pact so­cial, il fal­lait aus­si par­ti­ci­per au ren­for­ce­ment des ca­pa­ci­tés. L’in­ves­tis­se­ment à im­pact so­cial, ce n’est pas comme le ca­pi­tal­risque clas­sique. Sous beau­coup d’as­pects, ça prend bien plus long­temps.” Pour dé­mar­rer, Seed­stars a le­vé des fonds au­près de la fa­mille et des amis. “Nous n’avions pas d’ar­gent et nous de­vions trou­ver des spon­sors et créer de la va­leur. Les gens étaient in­té­res­sés parce que des Suisses frap­paient aux portes dans des villes comme Mos­cou et Buenos Aires. Dans cer­tains en­droits où nous sommes al­lés, il n’y avait rien de tout ça une se­maine plus tôt.” “Nous avions une règle : pas d’hô­tels. Nous lo­gions chez l’ha­bi­tant, sur le ca­na­pé. C’était moins cher, plus pra­tique et nous vou­lions com­prendre la culture lo­cale de chaque pays. Rien ne vaut de par­ta­ger le quo­ti­dien de quel­qu’un pour ap­prendre com­ment né­go­cier, com­ment in­ter­agir.”

L’équipe de Seed­stars a choi­si Mos­cou pour la te­nue de son pre­mier concours. Ce fut un suc­cès mais leur manque d’ex­pé­rience dans l’évé­ne­men­tiel de­vint évident. “Deux heures avant le dé­but, nous nous sommes aper­çus que nous n’avions pas pré­pa­ré un sys­tème de no­ta­tion et nous avons dû ra­pi­de­ment ré­di­ger une grille d’éva­lua­tion” se sou­vient-elle. “Nous avions ou­blié d’aver­tir un in­vi­té très im­por­tant que nous avions chan­gé le lieu de l’évé­ne­ment et cer­tains par­ti­ci­pants n’avaient pas com­pris que tout se dé­rou­lait en an­glais uni­que­ment.”

Il était évident qu’ils de­vaient confor­ter leur cré­di­bi­li­té s’ils vou­laient at­ti­rer et re­te­nir les in­ves­tis­seurs. Ali­sée de Ton­nac dit qu’ils ont adop­té “Keep it Swiss” (Res­tons suisses) comme de­vise. “Ce qui si­gni­fie que quoi qu’il ad­vienne, tout de­vait être bien fait. Tout est ques­tion de pré­pa­ra­tion et de pré­sen­ta­tion.” p

Nous étions en 2013. À ce jour, Seed­stars a fi­nan­cé 236 nou­veaux ppro­jets,j, et 90 % existent tou­jours. j À tra­vers eux, 2 100 em­plois ont été créés et leurs start-up gé­nèrent plus de 70 mil­lions de re­ve­nus par an. Un in­ves­tis­se­ment clas­sique de Seed­stars dans une start-up avoi­sine les 500 000 dol­lars, et le fonds four­nit au­tant d’ex­per­tises que d’ar­gent. Acu­deen Tech­no­lo­gies, la start-up phi­lip­pine, trans­forme les fac­tures des PME en li­qui­di­tés en re­pre­nant les dettes, et en leur four­nis­sant un fonds de rou­le­ment qui leur per­met de contour­ner les banques. Par­mi les autres en­tre­prises sou­te­nues par Seed­stars en 2017, une so­cié­té pé­ru­vienne qui contrôle la qua­li­té de l’air et une en­tre­prise jor­da­nienne de tech­no­lo­gies pour les per­sonnes sourdes, avec des ava­tars ca­pables de tra­duire en si­mul­ta­né. Seed­stars pré­voit en­suite de lan­cer un ré­seau de co-wor­king en Afrique – Côte d’Ivoire, Ni­ge­ria, Ma­roc, Afrique du Sud et Tan­za­nie. En Côte d’Ivoire, l’or­ga­ni­sa­tion tra­vaille avec le mi­nis­tère de la Jeu­nesse pour for­mer 100 en­tre­pre­neurs.

En re­pen­sant à l’époque où elle fré­quen­tait son école de com­merce, Ali­sé de Ton­nac dit re­gret­ter de ne pas avoir re­joint une as­so­cia­tion d’étu­diants ou une en­tre­prise. “À l’époque, je n’étais qu’une étu­diante. Je ne com­pre­nais pas la va­leur ou l’im­por­tance d’éla­bo­rer une stra­té­gie RH et de dé­fi­nir des va­leurs pour per­mettre la crois­sance.”

“Ce se­rait mon pre­mier conseil pour quiconque. Trou­vez des moyens de mettre en pra­tique ce que vous ap­pre­nez pour com­prendre les pièges et les as­tuces.” Et de pour­suivre: “J’étais ra­pi­de­ment en­trée dans un mar­ché où je de­vais avoir le CV par­fait, un em­ploi dans un grand groupe.” “L’idée de construire quelque chose ? Je ne m’en sen­tais pas ca­pable.”

CV 1988 Née en France, Ali­sée de Ton­nac a pas­sé la plus grande par­tie de sa vie à l’étran­ger.g Elle a ggran­di à Sin­ga­pour et aux États-Unis, a vé­cu au Bré­sil, au Cam­bodge et au Ni­ge­ria. Elle vit main­te­nant en Suisse.

2005-2008 HEC Lau­sanne, BSc Ma­na­ge­ment 2008-10 Boc­co­ni, MSc Ma­na­ge­ment in­ter­na­tio­nal

2011-2012 L’Oréal, chef de pro­duit

2013 Re­joint Seed­stars

2014 CEO de Seed­stars

“J’ai réa­li­sé à quel point j’évi­tais le dan­ger. Alors j’ai dé­mis­sion­né”

“L’in­ves­tis­se­ment à im­pact so­cial, ce n’est pas comme le ca­pi­tal­risque clas­sique. Sous beau­coup d’as­pects, ça prend bien plus long­temps.”

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