Mi­chael Spen­cer

trader de longue date de la Ci­ty Le mil­liar­daire, vé­té­ran de la fi­nance re­vient sur la li­bé­ra­li­sa­tion des mar­chés fi­nan­ciers par That­cher, le boom des banques et les scan­dales qui ont rui­né son ano­blis­se­ment

Le Nouvel Économiste - - ANALYSES - PA­TRICK JENKINS, FT

MdeMilliar­daire, risque-tout, or­ga­ni­sa­teur

fêtes dé­li­rantes: Mi­chael Spen­cer, le trader de la Ci­ty qui a tout réus­si, est tout ce­la. C’est donc sur­pre­nant de le trou­ver as­sis tran­quille­ment, avec un doux sou­rire, dans le club Os­wald de May­fair presque dé­sert. Sa seule com­pa­gnie : deux bou­teilles de grands vins rouges. Un châ­teau Haut-Brion Bor­deaux 1989,dé­jà dé­can­té,qui nous at­tend pour l’ap­pré­cier. Et un bour­gogne, un Clos SaintJacques Rous­seau 2002, au­quel nous ne tou­che­rons pas du­rant notre dé­jeu­ner.

Plus tard, Mi­chael Spen­cer me van­te­ra la “mer­veilleuse re­la­tion” qu’il a avec le Haut-Brion de­puis des dé­cen­nies, en me pres­sant de savourer son ar­chi­tec­ture élé­gante. Mais pour l’ins­tant, c’est juste un ac­ces­soire. Il se trouve que le choix de res­tau­rant par Spen­cer fait par­tie du show : Os­wald’s, le ju­meau du club plus connu de Ro­bin Bir­ley, le 5 Hert­ford Street, au­to­rise ses membres à en­tre­po­ser leurs propres vins dans les caves du club.

Le Haut-Brion, m’in­forme Spen­cer, a été ache­té pour en­vi­ron 600 livres la caisse, soit 50 livres la bou­teille, en 1990, quand le vi­gnoble les a mises en vente. Et il vaut beau­coup plus main­te­nant, je re­marque, jouant à fond mon rôle de naïf. “27000 la caisse” dit-il en sou­riant. “J’en ai en­vi­ron cinq caisses. C’est as­sez em­bar­ras­sant” ajoute-t-il, sans sem­bler le moins du monde em­bar­ras­sé. L’anec­dote de Spen­cer me rap­pelle un ‘Dé­jeu­ner avec le FT’, il y a trois ans, quand mon in­vi­té, le mil­liar­daire des mé­dias Ri­chard Des­mond, avait op­té pour un châ­teau Pal­mer à 580 livres pour cho­quer le ser­vice notes de frais du FT. “Ri­chard éva­lue son vin de cette fa­çon : si ça coûte plus cher, ça doit être meilleur, ce qui n’est pas tou­jours vrai” ré­plique Spen­cer. Je lui confie qu’il est peut-être en train de sau­ver ma car­rière en ne me fai­sant pas pré­sen­ter une note de frais de 2 300 livres, mais en four­nis­sant le vin, il contre­vient aux règles du Dé­jeu­ner avec.Tout a tou­jours été comme ça. Les af­faires de Mi­chael Spen­cer sont une longue his­toire d’ico­no­clasme brillant, chan­ceux et lu­cra­tif.

Il a dé­bu­té dans la Ci­ty à la fin des an­nées 1970 et a sur­fé sur la vague de dé­ré­gle­men­ta­tions en­clen­chée par Mar­ga­ret That­cher en 1979. Il re­con­naît “une sé­rie d’échecs” au dé­but de sa car­rière, “toutes en­tiè­re­ment de ma faute”. Spen­cer a été ren­voyé de son pre­mier tra­vail parce que, il le confesse, “ils se sont aper­çus que je pas­sais trop de temps à spé­cu­ler pour mon propre compte”. Mais bien vite,il a ex­cel­lé. Il est sor­ti d’Ox­ford avec une note fi­nale peu glo­rieuse en phy­sique (“J’ai ces­sé d’ai­mer ma ma­tière prin­ci­pale très ra­pi­de­ment”). Néan­moins, il a uti­li­sé son ba­gage uni­ver­si­taire pour at­ter­rir avec grand suc­cès dans le sec­teur à peine né des pro­duits fi­nan­ciers dé­ri­vés. “J’étais ob­sé­dé par les dé­ri­vés sur les taux d’in­té­rêt parce que le jeu sur les taux d’in­té­rêt est un jeu très ma­thé­ma­tique.” Il se re­prend. “Ce n’est pas un jeu, bien en­ten­du.”

6000 % en 20 ans

Son atout, se sou­vient-il, était de pos­sé­der un or­di­na­teur Hew­lett- Pa­ckard qui pou­vait être pro­gram­mé. “Les tra­ders concur­rents n’en avaient pas, ils ne sa­vaient pas ce que c’était. ‘Mais pu­tain, pour­quoi tu as be­soin de ça, Mi­chael’, me de­man­daient-ils.” Il leur a vite mon­tré. Par un heureux ha­sard, il tra­vaillait pour la so­cié­té Charles Ful­ton quand elle a été in­tro­duite en bourse. Il a en­gran­gé un pac­tole, as­sez pour ache­ter un ap­par­te­ment à Hol­land Park, cash, et mettre 35 000 livres de cô­té. En quelques mois, il don­na sa dé­mis­sion et ou­vrit son propre ca­bi­net de cour­tage, In­ter­ca­pi­tal. “Je me suis dit,je sais qu’ou­vrir son propre bu­si­ness est à hauts risques, mais je peux vivre avec zé­ro sa­laire pen­dant deux ans.Et à l’époque,je pen­sais vrai­ment que j’al­lais pro­ba­ble­ment échouer.”

Il n’au­rait pas pu plus se trom­per. Une vie pas­sée à la Ci­ty vient de culmi­ner avec la vente de Nex, la pla­te­forme de tra­ding née d’In­ter­ca­pi­tal et dans la­quelle Spen­cer pos­sé­dait tou­jours une par­ti­ci­pa­tion de 18 % jus­qu’à la se­maine der­nière. Au cours de ses 20 an­nées de co­ta­tion en bourse, le ren­de­ment cu­mu­lé pour les ac­tion­naires s’est ap­pro­ché de 6 000 %. La vente au Chi­ca­go Mer­can­tile Ex­change a été si­gnée et il em­poche plus de 700 mil­lions de livres, dont la moi­tié en cash, ce qui confirme son clas­se­ment dans les for­tunes de plus d’un mil­liard de livres. Comme pour sou­li­gner la fé­con­di­té de son sens des af­faires, deux des ser­veurs de Os­wald’s fondent sur nous avec des pa­niers dé­bor­dant de cèpes et nous in­vitent à com­man­der. Je suis ten­té par l’en­trée du jour, des figues et du pe­co­ri­no, et le plat du jour, des pap­par­delles aux cèpes. Spen­cer com­mande une sa­lade grecque sui­vie par un pou­let cac­cia­to­ra avec des pe­tits pois fu­més. J’en pro­fite pour je­ter un coup d’oeil au res­tau­rant : pur ro­co­co, avec des cris­taux et des mi­roirs qui semblent avoir été cueillis dans le pa­lais de Ver­sailles. Le self-ma­de­man est as­sez à l’aise dans cet antre des vieilles for­tunes.

1986, l’an­née du Big bang

L’an­née de nais­sance de In­ter­ca­pi­tal, 1986, a aus­si été l’an­née du lan­ce­ment du ‘Big Bang’ par Mar­ga­retT­hat­cher. Le dé­man­tè­le­ment des cor­po­ra­tions de la Ci­ty de Londres, des so­cié­tés de cour­tage et des ban­quiers, a fait en­trer un flot de nou­veaux clients, à sa­voir des banques géantes d’in­ves­tis­se­ment ve­nues de Wall Street. “C’était un coup de chance, oui. 1986 était su­per fa­cile. Pas de ré­gle­men­ta­tions. Pas d’adé­qua­tion de ca­pi­tal. Rien du tout. Ou­vrez votre so­cié­té, ap­pe­lez vos clients, dites : ‘Al­lô, c’est en­core moi’.” Mar­ga­retT­hat­cher était “au­da­cieuse, de quoi vous lais­ser bouche bée”, se sou­vient-il avec ad­mi­ra­tion. Il ne l’a ja­mais ren­con­trée lors­qu’elle di­ri­geait le gou­ver­ne­ment, mais de­puis ses an­nées d’uni­ver­si­té, il est lié au par­ti conser­va­teur. “Au dé­but, mon rêve était de tra­vailler à la Ci­ty pen­dant un mo­ment et puis de faire de la po­li­tique plus tard dans ma vie” dit-il. Mais quand ar­ri­va le dé­but de la qua­ran­taine, et alors que sa pe­tite so­cié­té se por­tait le mieux du monde, il ai­mait trop ce bu­si­ness pour le quit­ter. Alors Spen­cer a com­men­cé à don­ner des sommes tou­jours plus im­por­tantes au par­ti conser­va­teur. (À ce jour, le to­tal de ses dons s’élève à 4 mil­lions de livres) Nos en­trées ar­rivent. Le vin est ser­vi. Et Mi­chael Spen­cer y plonge. Un si­lence in­ter­rompt la conver­sa­tion mais il est de toute évi­dence im­pa­tient de re­vivre l’une des pé­riodes les plus brillantes de sa car­rière. À la fin des an­nées 1990 et au dé­but des an­nées 2000, sa so­cié­té a connu une crois­sance ex­po­nen­tielle, à tra­vers des ac­qui­si­tions et grâce à l’uti­li­sa­tion tou­jours plus fré­quente de pro­duits fi­nan­ciers dé­ri­vés par les en­tre­prises (pour bor­der les risques) et par les fi­liales ‘ca­si­no’ des banques d’in­ves­tis­se­ments (pour gon­fler les bé­né­fices).

Il se sou­vient avoir in­vi­té Da­vid Ca­me­ron et George Os­borne à dé­jeu­ner en 2005, alors que les conser­va­teurs se re­grou­paient après une nou­velle vic­toire élec­to­rale de To­ny Blair. “À la fin, je leur ai dit : ‘écou­tez, si vous vous pré­sen­tez à la di­rec­tion du par­ti, Da­vid, je vous sou­tien­drai. Je vous sou­tien­drai pu­bli­que­ment et bien en­ten­du, fi­nan­ciè­re­ment.’” En six mois, Ca­me­ron de­ve­nait chef des conser­va­teurs. Et une an­née à peine après, Spen­cer de­ve­nait le tré­so­rier du par­ti conser­va­teur, un rôle de col­lec­teur de fonds, à mi-temps.

La convi­via­li­té de Spen­cer a tou­jours été un des traits mar­quants de sa per­son­na­li­té. Il y a trois ans, sa fête d’an­ni­ver­saire à un mil­lion de livres, avec Rob­bie Williams comme chan­teur, est pas­sée dans la lé­gende. La pre­mière fois que j’ai ren­con­tré Spen­cer, en marge du Fo­rum éco­no­mique mon­dial de Da­vos il y a six ou sept ans, il dan­sait avec en­thou­siasme, en­tou­ré d’ad­mi­ra­teurs, pour la plu­part des femmes très belles, dans le pia­no-bar de l’Ho­tel Eu­rope, le lieu où il faut boire un der­nier verre. Mais il est aus­si très ha­bile pour le­ver des fonds. Du­rant ses an­nées de tré­so­rier du par­ti, les comptes sont pas­sés de 8 mil­lions de dé­fi­cit à 75 mil­lions de livres de sur­plus.

De l’Afrique au nord de l’An­gle­terre

Notre plat prin­ci­pal ar­rive. Spen­cer dé­coupe son pou­let quand il est frap­pé d’une brève quinte de toux. Un verre d’eau à la main, il pré­fère res­ter fi­dèle à sa ré­pu­ta­tion et lave la bou­chée of­fen­sante avec une gor­gée de vin.

En en­rou­lant mes pâtes trop sa­lées sur ma four­chette, je lui dis que le psy­cho­logue de comp­toir qui vit en moi est cu­rieux de sa­voir com­ment il est de­ve­nu ce mé­lange de contra­dic­tions : un bon vi­vant éga­le­ment connu comme un col­lec­tion­neur de grands vins et d’oeuvres d’art (son peintre fa­vo­ri est Lu­cian Freud) ; un joueur im­pé­tueux qui a sans re­lâche bâ­ti un em­pire qui vaut un mil­liard de livres ; l’in­car­na­tion de la ré­vo­lu­tion that­ché­rienne qui n’a ja­mais vrai­ment été ac­cep­té dans l’es­ta­blish­ment de la fi­nance.

Mi­chael Spen­cer est né en Ma­lai­sie en 1955. Sa mère était lin­guiste, son père, éco­no­miste pour l’ad­mi­nis­tra­tion co­lo­niale bri­tan­nique. Quand Mi­chael avait 5 ans, son père ac­cep­ta de tra­vailler pour l’ONU au Sou­dan. Mi­chael fut pa­ra­chu­té dans une vie de li­ber­té exo­tique. “J’étais un pe­tit gar­çon blanc à Kar­toum. Mes pa­rents me lais­saient to­ta­le­ment libre. J’avais un âne pour me trans­por­ter.” Ses sou­ve­nirs ne sont pas tous co­lo­rés de rose. Il men­tionne la pau­vre­té, les ma­la­dies cou­rantes telles que la lèpre. Mais de toute évi­dence, ces jours comptent par­mi les plus heureux de sa vie. Puis, à l’âge de huit ans, il fut en­voyé dans un pen­sion­nat du nord de l’An­gle­terre. “C’était hu­mide, gris, et froid.” On le voit presque fris­son­ner. “Vous ar­ri­vez, vous ne connais­sez pas un seul en­fant, vous n’avez rien de com­mun avec eux.Vous êtes ba­lan­cé là avec votre grosse va­lise et on vous dit : ‘Bon, dé­brouille-toi.’”

Sur in­ter­ven­tion de sa mère, il par­tit à Worth Ab­bey, un pen­sion­nat ca­tho­lique où, peu à peu, il s’ac­cli­ma­ta. Il res­tait un peu un out­si­der mais à la fin, noua de fermes ami­tiés avec des ca­ma­rades et des maîtres, en par­ti­cu­lier son pro­fes­seur de math, son ré­pé­ti­teur de phy­sique et l’in­ten­dant. “C’est drôle, il y a en­vi­ron dix ans, j’ai réus­si à tous les at­tra­per et à les réunir pour dé­jeu­ner. Juste pour leur dire mer­ci.”

Mi­chael Spen­cer est tout aus­si at­ten­dri par

l’Afrique. Il n’a ac­tuel­le­ment pas de contacts avec le Sou­dan, mais il pos­sède deux mai­sons au Ke­nya : une vil­la sur l’océan In­dien et un do­maine dans les mon­tagnes, où vivent 43 rhi­no­cé­ros noirs rares et un ha­ras où lui et sa femme Sa­rah élèvent des che­vaux de course. Il me confie que la plus grande par­tie de ses dons à la phi­lan­thro­pie va à des pro­jets de pré­ser­va­tion de l’en­vi­ron­ne­ment en Afrique.

Spen­cer, exi­lé dans l’es­ta­blish­ment

Nos des­serts ar­rivent : une as­siette de fro­mages pour Mi­chael Spen­cer et une sa­lade de fruits pour moi. À ce mo­ment, le ton de la conver­sa­tion change. En dé­pit de tous ses suc­cès dans la fi­nance, j’ai l’im­pres­sion que la dé­cen­nie qui s’est écou­lée de­puis la crise fi­nan­cière a fait de Mi­chael Spen­cer un exi­lé dans l’es­ta­blish­ment, plus que ja­mais.

“Bien sûr, il y a eu des re­vers, des dé­cep­tions et des pro­blèmes qui m’ont at­tris­té” ad­met-il. “Le pire, pro­ba­ble­ment” a été l’ac­cu­sa­tion se­lon la­quelle sa so­cié­té, qui s’ap­pe­lait alors ICAP, était com­plice dans le scan­dale de l’in­dice Li­dor, une ma­ni­pu­la­tion des taux d’in­té­rêt qui a se­coué la Ci­ty au len­de­main de la crise de 2008.

Les trois cour­tiers im­pli­qués ont été ac­quit­tés, mais les ré­gu­la­teurs ont in­fli­gé à sa so­cié­té une amende de 55 mil­lions de livres. Spen­cer a tou­jours nié avec vi­gueur avoir été au cou­rant des agis­se­ments des tra­ders qui ont ai­dé Tom Hayes, le ban­quier de UBS et Ci­ti­group (qui fut in­car­cé­ré) à faire mon­ter et des­cendre le Li­bor en mo­di­fiant leurs cotations bour­sières. Leur conduite a été “ex­trê­me­ment stu­pide”, dit-il. Quand on in­siste, il ad­met que l’af­faire fai­sait pro­ba­ble­ment par­tie d’un “ma­laise cultu­rel” plus dif­fus. “À la fin, il s’agit d’éthique : ‘Je fais des af­faires avec toi. Est-ce que je te fais un prix équi­table ou est-ce que j’es­saie vrai­ment de t’ar­ra­cher les yeux ?’”

Est-ce que nous n’au­rions pas dû éra­di­quer cette culture ma­chiste, ces dix der­nières an­nées ? “C’est un sport de contact. C’est un peu comme dire aux joueurs d’un match de rug­by qu’on ne peut pas dire dans le ves­tiaire que l’on va tru­ci­der l’autre quand on en­tre­ra sur le ter­rain. Le jar­gon et les ac­tions réelles sont dif­fé­rents. Mais vous avez rai­son : il y a des ques­tions cultu­relles qui doivent être ré­glées.”

Ano­blis­se­ment man­qué

Spen­cer n’a ja­mais eu lui non plus une ré­pu­ta­tion éblouis­sante de pro­bi­té. À part les écarts qu’il confesse lui-même à propos de ses dé­buts de cour­tier, il y a eu des al­lé­ga­tions de dé­lits d’ini­tié sur les ac­tions M&S avant la ten­ta­tive de prise de contrôle par Phi­lip Green en 2004, et sur ses propres ac­tions avant un aver­tis­se­ment sur les ré­sul­tats en 2010. Il a tou­jours nié et les en­quêtes n’ont rien don­né. Même si Spen­cer n’était pas im­pli­qué per­son­nel­le­ment dans l’af­faire Li­bor, il en a souf­fert.

L’ad­di­tion de tout ce­la semble avoir fait échouer sa der­nière chance de faire une car­rière po­li­tique grâce à un siège à la chambre des Lords. En 2016, lorsque Da­vid Ca­me­ron a dé­mis­sion­né de son poste de Pre­mier mi­nistre, il a cher­ché – c’était au moins la deuxième fois – à ob­te­nir une pai­rie pour Spen­cer. Une dé­ci­sion du Bu­reau du Ca­bi­net de blo­quer une no­mi­na­tion est tou­jours un ca­mou­flet. Le vo­lu­bile conteur se ren­frogne sou­dain. Est-ce un point sen­sible ? “Ce n’est pas un point sen­sible. C’est une dé­cep­tion dans ma vie.” Pour­quoi, d’après lui, lui a-t-on re­fu­sé la pai­rie ? “Je ne sais pas.” L’af­faire Li­bor a-t-elle fait ca­po­ter la no­mi­na­tion ? “Je n’en ai au­cune idée.” En a-t-il par­lé à un of­fi­ciel ? “Non. La vie est trop courte.” Donc, il s’en est re­mis ? “Oui.”

Il confirme néan­moins que de­puis la mince vic­toire de The­re­sa May à la di­rec­tion du par­ti l’an der­nier, il a ces­sé de faire des dons. Il a vo­té à contre­coeur pour res­ter dans l’Union eu­ro­péenne mais pense que les né­go­cia­tions du Brexit sont “un dé­sastre”. The­re­sa May aus­si ?“Je ne pense pas qu’elle soit un dé­sastre” dit-il avant d’ajou­ter, gé­né­reu­se­ment, que sa po­si­tion est plus dif­fi­cile que celle de n’im­porte quel Pre­mier mi­nistre, à part Wins­ton Chur­chill. Le café mac­chia­to (pour lui) et un thé à la menthe (pour moi) ar­rivent. Et après quelques ins­tants de conver­sa­tion ano­dine, il s’anime à nou­veau. Il est temps d’abor­der un autre su­jet sen­sible.

Plus tôt, il m’a as­su­ré qu’il se sent à l’avant­garde des pra­tiques de re­cru­te­ment ac­tuelles car dans les an­nées 1990, quand il dé­ve­lop­pait In­ter­ca­pi­tal, il a eu entre 15 et 20 % d’em­ployées femmes. (“On a eu des filles très brillantes qui ont très bien réus­si.”) Peut-être, mais jus­qu’à il y a quelques an­nées, il s’amu­sait avec les ‘boys’ des clubs de la Ci­ty, dont le main­te­nant hon­teux Pre­si­dents Club. Cette confré­rie a été dis­soute cette an­née, quand une enquête du FT a ré­vé­lé que cer­tains par­ti­ci­pants au ga­la an­nuel har­ce­laient sexuel­le­ment le per­son­nel ex­clu­si­ve­ment fé­mi­nin. “Oui, j’y al­lais” ad­met-il, se ré­fé­rant au ga­la de l’an­née pré­cé­dente. “J’y suis al­lé plu­sieurs fois au cours des an­nées… Mais j’ai ar­rê­té. Je n’ai pas été té­moin des dé­tails spé­ci­fiques qui ont été ré­vé­lés par la presse, mais c’était des soi­rées un peu louches. C’était une re­lique d’un temps ré­vo­lu.”

Bear ou bull ?

Après ce re­tour en ar­rière sur le pas­sé de la Ci­ty, quid de son ave­nir ? Après 40 ans pas­sés à bâ­tir sa so­cié­té, dont les trois quarts pen­dant un boom, puis pen­dant une crise puis avec le Brexit, est-il plu­tôt “bear” ou “bull” ? Il est clair que les ré­gle­men­ta­tions sé­vères d’après-crise si­gni­fient qu’il lui se­rait im­pos­sible au­jourd’hui de créer sa so­cié­té comme il l’a fait en 1986. Mais le pire, dit-il, c’est que la Grande-Bre­tagne dans son en­semble se fiche de ce qui ar­rive à la Ci­ty. “J’ai bien peur qu’en par­tie à cause de la crise fi­nan­cière, l’opi­nion pu­blique, l’opi­nion po­li­tique et l’opi­nion gé­né­rale est que nous nous mo­quons de sa­voir si la Ci­ty souffre ou non. Les gens pensent qu’on le mérite en quelque sorte. Je pense que c’est un point de vue très, très étroit d’es­prit, mal in­for­mé et stu­pide.” C’est le pro­blème avec Mi­chael Spen­cer : mal­gré tout son charme, il peut sou­vent être d’une bru­ta­li­té ra­fraî­chis­sante.

Je règle l’ad­di­tion et nous émer­geons dans Al­be­marle Street. Mi­chael Spen­cer, hôte tou­jours at­ten­tion­né, m’as­sure que mes ques­tions sur la ma­ni­pu­la­tion du Li­ber, les no­mi­na­tions pour la chambre des Lords blo­quées et les ga­las sexistes n’ont pas frois­sé sa bon­ho­mie. “Nous n’avons pas bu le clos Saint-Jacques” dit-il en agi­tant la main. “Je vous in­vi­te­rai pour la boire, une pro­chaine fois.”

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