Les Amé­ri­cains de­vraient prendre plus de va­cances

Trop tra­vailler pré­sente beau­coup d’in­con­vé­nients

Le Nouvel Économiste - - ANALYSES -

Les Amé­ri­cains ont fê­té Thanks­gi­ving le 22 no­vembre. Après s’être ga­vés de dinde et de sauce aux ai­relles, ils ont fait les courses de Noël le jour sui­vant. C’est une oc­ca­sion rare dans ce qui est, à l’échelle in­ter­na­tio­nale, un rythme de tra­vail sta­kha­no­viste. Lors d’une an­née clas­sique, l’Amé­ri­cain moyen tra­vaille 100 heures de plus qu’un Bri­tan­nique, 300 heures de plus qu’un em­ployé fran­çais et 400 heures de plus qu’un Al­le­mand. L’écart avec l’Eu­rope s’ex­plique aus­si par le nombre de jours de congé que les Amé­ri­cains prennent chaque an­née. En 2017, l’Amé­ri­cain moyen a pris 17,2 jours de congé. Une lé­gère aug­men­ta­tion par rap­port aux 16 jours comp­ta­bi­li­sés en 2014, mais tou­jours en des­sous de la moyenne de 20,3 jours de 1978 à 2000. Presque la moi­tié des tra­vailleurs amé­ri­cains n’ont pas pris tous leurs jours de congé dus, dont la moyenne tourne au­tour de 23 jours. Con­crè­te­ment, les Amé­ri­cains passent une par­tie de l’an­née à tra­vailler gra­tui­te­ment, et font don de l’équi­valent de 561 dol­lars en moyenne à leur en­tre­prise. Dans l’Union eu­ro­péenne, la loi ga­ran­tit aux sa­la­riés un mi­ni­mum de 20 jours de congés payés chaque an­née, et les jours fé­riés viennent en sus (il n’existe pas de mi­ni­mum obli­ga­toire en Amé­rique). Les tra­vailleurs qui peuvent mettre les pieds sur la table le plus long­temps se trouvent en Es­pagne et en Suède : 36 jours de congé.

Il est exact que les Amé­ri­cains sont as­sez avan­ta­gés en ma­tière de jours fé­riés. Ils en ont dix, deux de plus que les Bri­tan­niques. Mais ce­la ne les re­pose pas. En 2015 puis en 2016, le di­manche sui­vant Thanks­gi­ving a été le jour le plus char­gé pour les liai­sons aé­riennes. Après avoir pris un avion bon­dé et at­ten­du dans une longue file aux contrôles de sé­cu­ri­té, ils peuvent se sen­tir en­core plus épui­sés que s’ils n’avaient pas quit­té leur bu­reau.

Les Amé­ri­cains tra­vaillent aus­si plus d’heures par se­maine. Ce­la n’a pas tou­jours été le cas. En 1870, l’Eu­ro­péen tra­vaillait en moyenne presque 66 heures par se­maine, contre 62 en Amé­rique. En 1929, il n’y avait plus grande dif­fé­rence entre les deux conti­nents, avec 47,8 heures en Eu­rope et 48 en Amé­rique. En 2000, les Amé­ri­cains re­pre­naient la tête, avec 43,3 heures contre une moyenne eu­ro­péenne de 39,2 (pour les femmes, l’écart était pplus ré­duit,, de 37,2, à 36,1, heures). ) À un mo­ment don­né, après la guerre, les Eu­ro­péens ont dé­ci­dé de prendre plus de va­cances, alors que les Amé­ri­cains op­taient pour gar­der la tête dans le gui­don (ou en étaient per­sua­dés). Une étude me­née par le Pro­ject Time Off ré­vèle que les Amé­ri­cains sont ré­ti­cents à consom­mer l’in­té­gra­li­té de leurs congés payés par peur d’être rem­pla­cés. D’autres rai­sons peuvent être une charge im­por­tante de tra­vail ou la dif­fi­cul­té à se faire rem­pla­cer. Un des cô­tés po­si­tifs des jours fé­riés est que les Amé­ri­cains s’in­quiètent moins à l’idée de s’ab­sen­ter si tout le monde fait de même.

Ne pas prendre ses congés ne vous met pas for­cé­ment dans les pe­tits pa­piers du pa­tron. Une étude pu­bliée dans la ‘Har­vard Bu­si­ness Re­view’ en 2016 ré­vé­lait que les em­ployés qui pre­naient onze jours de congé an­nuels ou plus avaient presque le double de chances d’ob­te­nir une aug­men­ta­tion ou un bonus que ceux qui n’en pre­naient que dix ou moins. Là en­core, le lien de cause à ef­fet peut être in­ver­sé : les em­ployés ‘stars’ peuvent se sen­tir as­sez lé­gi­times pour oser prendre des va­cances.

L’ac­cu­mu­la­tion d’heures tra­vaillées n’en­traîne pas non plus au­to­ma­ti­que­ment une aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vi­té. Une ana­lyse des sta­tis­tiques de l’OCDE a ré­vé­lé en 2013 une cor­ré­la­tion né­ga­tive entre le PIB ho­raire et le nombre d’heures tra­vaillées dans les pays membres. En­core une fois, le lien de cau­sa­li­té n’est pas évident – les tra­vailleurs des pays riches peuvent es­ti­mer qu’ils peuvent prendre plus de temps libre. Mais il y a beau­coup d’autres preuves. Une étude sur les tra­vailleurs de l’in­dus­trie des mu­ni­tions pen­dant la Pre­mière guerre mon­diale avait dé­mon­tré que leur pro­duc­tion ho­raire ten­dait à di­mi­nuer lors­qu’ils tra­vaillaient plus de 50 heures par se­maine. L’Ins­ti­tute for Em­ploy­ment Stu­dies, en Grande-Bre­tagne, a ef­fec­tué une re­vue les tra­vaux uni­ver­si­taires sur le su­jet et a conclu que “de longues heures de tra­vail [plus de 48 heures par se­maine] étaient as­so­ciées à dif­fé­rents ef­fets né­ga­tifs (mais il n’a pas été prou­vé qu’elles en étaient la cause), tels que la baisse de pro­duc­ti­vi­té, les mau­vais ré­sul­tats, les pro­blèmes de san­té et la faible mo­ti­va­tion des em­ployés”.

Le dan­ger, c’est que de longues heures de tra­vail en­traînent sim­ple­ment un gas­pillage. C. Nor­th­cote Par­kin­son, théo­ri­cien de la ges­tion, avait écrit que “le tra­vail se di­late pour com­bler le temps dis­po­nible”. Chaque ré­dac­teur en chef sait que beau­coup de jour­na­listes ne livrent leurs ar­ticles que lorsque la date de re­mise est im­mi­nente. Les tra­vailleurs re­gardent peut-être fixe­ment leur écran d’or­di­na­teur, mais com­bien d’entre eux ont en fait men­ta­le­ment dis­pa­ru dans la po­lé­mique du jour sur Twit­ter ?

Le monde mo­derne est cen­sé évo­luer vers l’au­to­ma­ti­sa­tion des tâches rou­ti­nières, les hu­mains gar­dant l’apa­nage de la créa­ti­vi­té. Et les hu­mains sont plus créa­tifs quand ils ne sont pas fa­ti­gués ou désa­bu­sés. En es­pé­rant que les Amé­ri­cains aient bien pro­fi­té de Thanks­gi­ving et qu’ils se risquent jus­qu’à prendre une se­maine “off”.

Lors d’une an­née clas­sique, l’Amé­ri­cain moyen tra­vaille 100 heures de plus qu’un Bri­tan­nique, 300 heures de plus qu’un em­ployé fran­çais et 400 heures de plus qu’un Al­le­mand

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