JENS WEIDMANN, BUNDESBANK

L’in­tran­si­geant pré­sident de la Bundesbank ex­plique comment il éta­bli­rait un ter­rain d’en­tente entre Al­le­magne et zone eu­ro s’il était nom­mé à la tête de la BCE et de la fi­nance eu­ro­péenne

Le Nouvel Economiste - - La Une - Pré­sident de la Bundesbank CAROLA LONG, FT

L’homme qui de­vrait de­ve­nir le roi de la fi­nance eu­ro­péenne ar­rive chez Mar­ga­rete, un res­tau­rant mo­derne et élé­gant non loin du siège de la Banque cen­trale eu­ro­péenne (BCE), avec 10 mi­nutes d’avance. Il res­semble à n’im­porte quel autre cadre al­le­mand d’âge mûr. Il porte un cos­tume bleu ma­rine, bien cou­pé, clas­sique, qui sou­ligne sa sil­houette mince. Ses che­veux blonds se font plus rares, avec quelques che­veux gris. Sa peau et ses yeux ont la lu­mi­no­si­té d’un homme bien plus jeune. Mais Jens Weidmann n’est pas un pa­tron or­di­naire. En tant que pa­tron de la Bundesbank, il est res­pon­sable de l’ins­ti­tu­tion la plus ad­mi­rée d’Al­le­magne. Le po­li­tique fran­çais et an­cien chef de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, Jacques De­lors, s’est un jour ex­cla­mé : “Tous les Al­le­mands ne croient pas en Dieu, mais ils croient tous en la Bundesbank”. Qui plus est, notre ren­contre a lieu à Franc­fort, et la ville bruisse de spé­cu­la­tions sur la pro­chaine étape de sa car­rière : rem­pla­ce­ra-t-il le fi­nan­cier ita­lien Ma­rio Dra­ghi à la barre de la BCE ? Weidmann s’est mon­tré ré­ti­cent à se dé­cla­rer can­di­dat à la succession d’un homme avec le­quel il a eu des désac­cords pu­blics en ma­tière de po­li­tique éco­no­mique. Mais peu de gens doutent qu’il veuille ce poste. Une ques­tion me vient à l’es­prit: un Al­le­mand peut-il oc­cu­per le poste le plus im­por­tant de la fi­nance eu­ro­péenne? M’étant trom­pé d’heure, je suis ar­ri­vé une de­mi­heure plus tôt et j’ai eu le temps de faire le tour du res­tau­rant et de sa carte, un peu in­con­grue, de spé­cia­li­tés lo­cales. Comme la grüne Sosse, un mé­lange de sept herbes aro­ma­tiques, ou le Handkäse mit Mu­sik, un fro­mage à base de lait caillé. Le res­tau­rant bour­donne de jeunes em­ployés de bu­reau pro­fi­tant d’une pause dé­jeu­ner pro­lon­gée, mais Weidmann et moi sommes as­sis à l’écart, ca­chés der­rière un ri­deau épais et sur­veillés de­puis une autre table par un de ses gardes du corps. En je­tant un coup d’oeil à ce der­nier, M. Weidmann plai­sante en di­sant que son ser­vice de sé­cu­ri­té né­go­cie pour sa­voir qui au­ra le mal­heur de l’ac­com­pa­gner dans sa pro­me­nade quo­ti­dienne qui lui fait mon­ter à pied les 13 étages qui conduisent au som­met du bâ­ti­ment de la Bundesbank. “Ils tirent à la courte paille pour sa­voir qui doit ve­nir avec moi”, dit-il, ajou­tant que cette ha­bi­tude l’aide à af­fron­ter sa jour­née de tra­vail. “C’est fai­sable”, dit-il. Mon­ter à pied les 45 étages me­nant au som­met du siège de la BCE de­vrait s’avé­rer net­te­ment plus exi­geant. Il suf­fit d’une courte marche sur la rive du fleuve, le Main, de­puis le res­tau­rant, pour ar­ri­ver aux deux tours en acier de la banque, en­tou­rées d’une haute clô­ture qui les sé­pare du reste de la ville. Un iso­le­ment em­blé­ma­tique, di­ront cer­tains, d’une ins­ti­tu­tion qui ne s’est ja­mais sen­tie chez elle à Franc­fort, ni même en Al­le­magne.

Mer­kel et Dra­ghi

J’es­saie de convaincre mon in­vi­té de boire du vin. Il re­fuse, puis cède. Quand le vin ar­rive, il prend une gor­gée et n’a pas l’air im­pres­sion­né. C’est un homme ha­bi­tué à ob­te­nir ce qu’il veut – et ra­pi­de­ment. Lors­qu’il a pris la pré­si­dence de la Bundesbank en 2011, à l’âge de 43 ans, il était le plus jeune à oc­cu­per ce poste, après un pas­sage à la tête de la Sec­tion 4, le très puis­sant dé­par­te­ment éco­no­mique et fi­nan­cier de la chan­cel­le­rie d’An­ge­la Mer­kel, où il fut aussi l’un des plus jeunes ti­tu­laires de ce poste. Les craintes des “Bun­des­ban­kers” que son sé­jour à Ber­lin ne l’ait trans­for­mé en ma­rion­nette d’An­ge­la Mer­kel étaient in­fon­dées. Sous sa gou­ver­nance, la Bundesbank a conser­vé sa ré­pu­ta­tion de gar­dienne d’une mon­naie forte et d’un faible taux d’in­fla­tion – sou­vent au grand dam de la BCE. Je lui de­mande si c’était plus fa­cile de tra­vailler avec la chan­ce­lière qu’avec Dra­ghi. “D’une cer­taine ma­nière, il était plus fa­cile de tra­vailler avec Mer­kel”, dit-il. “Je me suis bien en­ten­du avec elle, car elle a une ap­proche très ana­ly­tique. En fin de compte, c’est elle qui doit dé­ci­der, mais jus­qu’à ce mo­ment-là, vous pou­vez vrai­ment ar­gu­men­ter – si­non je ne se­rais pas res­té six ans.” “C’est aussi fa­cile de dia­lo­guer avec Ma­rio – c’est quel­qu’un de très culti­vé, on peut par­ler de beau­coup de choses avec lui.” Ce di­sant, Jens Weidmann fait preuve d’une di­plo­ma­tie in­ha­bi­tuelle, quand on pense à la ma­nière dont il a cri­ti­qué Ma­rio Dra­ghi de ma­nière net­te­ment plus bru­tale ces der­nières an­nées. J’en viens au me­nu. Nous ou­blions tous les deux le Handkäse, mais dé­ci­dons que nous avons as­sez faim pour un re­pas à trois plats. Après des en­trées, soupe à la ca­rotte pour lui et soupe de pommes de terre pour moi, il vote pour la grüne Sosse avec du rô­ti de boeuf bouilli comme plat prin­ci­pal. J’opte pour le schnit­zel avec sa­lade de pommes de terre. Jens Weidmann a choi­si ce res­tau­rant pour son

“style tra­di­tion­nel, avec une com­po­sante ré­gio­nale”. En plus de son am­bi­tion in­dé­niable, Weidmann porte quelque chose d’im­pi­toyable en lui. Peu­têtre parce qu’il n’a ja­mais per­du le contact avec ses ra­cines. Il vit dans un vil­lage au mi­lieu des vi­gnobles du Rhein­gau, dans une mai­son qu’il a ache­tée lors du pre­mier de ses deux sé­jours à la Bundesbank, entre 2003 et 2006. Il est fa­cile de comprendre comment le fait de vivre dans un cadre idyl­lique tout au long de la pros­pé­ri­té de ces der­nières dé­cen­nies peut vous convaincre des avan­tages éco­no­miques de la ma­nière al­le­mande de faire les choses. Il vou­lait d’abord être pom­pier. Par­fait pour de­ve­nir un homme qui va tra­vailler dans une banque cen­trale, obli­gé de s’in­té­res­ser à la ges­tion de ca­tas­trophe. “D’une cer­taine fa­çon, ça a

mar­ché, oui”, ac­quiesce-t-il. Il a étu­dié l’éco­no­mie mo­né­taire à Bonn, Pa­ris et Aix-en-Pro­vence, où il a ap­pris l’amour de la cui­sine – il sait faire de la glace au thé vert.

Schuld : dette, culpa­bi­li­té

Son sé­jour en France lui a aussi ap­pris qu’il n’est pas in­com­pa­tible d’être un bon Eu­ro­péen et éga­le­ment fier de son pays d’ori­gine. “Vous êtes Al­le­mand, vous ne de­vez pas es­sayer de le nier ou de le ca­cher”, dit-il. “Je di­rais que la di­ver­si­té est une bonne chose pour l’Eu­rope.” Weidmann a ter­mi­né son doc­to­rat sous la di­rec­tion de Man­fred Neu­mann, un uni­ver­si­taire qui, avant sa mort en 2016, avait vio­lem­ment cri­ti­qué l’at­ti­tude de la BCE face à la crise fi­nan­cière de 2008. Moins dur que son an­cien tu­teur, le pré­sident de la Bundesbank a éga­le­ment été une épine dans le pied de Ma­rio Dra­ghi. L’Ita­lien n’a pas ap­pré­cié les cri­tiques de Jens Weidmann concer­nant ses me­sures de crise, qui n’ont guère amé­lio­ré l’image de la BCE en Al­le­magne. Peu de temps après que Dra­ghi a pris le contrôle de la BCE, ‘Bild’, le quo­ti­dien al­le­mand le plus ven­du, lui a re­mis un casque prus­sien, en guise d’ap­pro­ba­tion de ses pre­mières in­ter­ven­tions. Mais l’en­ga­ge­ment qu’il a pris par la suite de faire “tout ce qu’il faut” pour sou­te­nir l’eu­ro a ra­vi­vé de vieux soup­çons. Pour un pays qui consi­dère la dette comme un pé­ché (le mot “schuld” en al­le­mand si­gni­fie éga­le­ment “culpa­bi­li­té”), les me­sures éner­giques de la BCE pour sou­te­nir l’Eu­rope – qui com­pre­naient des pro­messes de mil­liards d’euros en obli­ga­tions d’État et ces baisses bru­tales des taux d’in­té­rêt que les épar­gnants haïssent ici – sont ve­nues sym­bo­li­ser tout ce que les en­ne­mis de l’eu­ro dé­testent à propos de la mon­naie unique. Tant et si bien que ‘Bild’, en 2012, de­man­da à Dra­ghi de lui rendre le casque prus­sien, même s’il ne se don­na pas la

peine de le ré­cla­mer for­mel­le­ment. Parmi les jeunes convives du res­tau­rant Mar­ga­rete, vous au­rez pro­ba­ble­ment du mal à trou­ver de fé­roces dé­trac­teurs des me­sures prises par la BCE en pé­riode de crise. Mais les Al­le­mands plus âgés – y com­pris les membres de l’es­ta­blish­ment éco­no­mique et po­li­tique du pays – ont lan­cé de fu­rieuses at­taques contre Dra­ghi. Il a même été ac­cu­sé en avril 2016 par l’an­cien mi­nistre des Fi­nances Wolf­gang Schäuble d’avoir contri­bué à la mon­tée du par­ti d’ex­trême droite AfD. Weidmann pense-t-il qu’il a ren­du les choses en­core plus dif­fi­ciles pour la BCE, qu’il a si ou­ver­te­ment cri­ti­quée en tant que pré­sident de la vé­né­rable Bundesbank ? Il dé­ment. Se­lon lui, les Al­le­mands n’au­raient pas fait con­fiance à leur banque cen­trale si elle n’avait pas été fi­dèle à son point de vue tra­di­tion­nel. Ce­la si­gni­fie qu’elle doit cri­ti­quer la BCE et la sou­te­nir. (Les ini­tiés disent qu’il a beau­coup plus cri­ti­qué que sou­te­nu, vo­tant contre presque toutes les me­sures de po­li­tique mo­né­taire en fa­veur de la zone eu­ro au cours des six der­nières an­nées).

Ques­tion de la na­tio­na­li­té

Plus tard, il ajoute: “La con­fiance passe par la com­pré­hen­sion. Mais elle

tient aussi à la per­son­na­li­té”. Cer­tains pensent que la mé­fiance de l’Al­le­magne en­vers la BCE s’adou­ci­rait si un Al­le­mand suc­cé­dait à Dra­ghi après son dé­part à la fin de l’an­née pro­chaine. Mais ce se­rait un chan­ge­ment ex­tra­or­di­naire, pour Weidmann et la banque. Il a été le plus vé­hé­ment des 25 membres du con­seil qui se sont op­po­sés à l’achat d’obli­ga­tions par la banque. Même les dé­ci­deurs po­li­tiques fa­vo­rables à sa po­si­tion pensent que c’était une er­reur de cri­ti­quer pu­bli­que­ment le com­bat de Dra­ghi pour sau­ve­gar­der la zone eu­ro. Après avoir cou­vert pro­fes­sion­nel­le­ment pen­dant plu­sieurs an­nées les ac­ti­vi­tés de la BCE, je soup­çonne que son ar­gu­ment se­lon le­quel la na­tio­na­li­té n’a pas d’im­por­tance sous-es­time le contexte po­li­tique très com­plexe qui en­cadre son tra­vail – du moins s’il pense vrai­ment ce qu’il dit. Se­lon lui, si l’on veut que l’union mo­né­taire fonc­tionne, la ques­tion de la na­tio­na­li­té doit être mise de cô­té. Faire tout le temps ré­fé­rence à la na­tio­na­li­té des in­ter­ve­nants “illustre

une cer­taine ner­vo­si­té” qui, se­lon Weidmann, af­fai­bli­rait la con­fiance des gens dans l’eu­ro. Si vous dites : “Nous n’au­rons ja­mais quel­qu’un de Malte à la BCE, comment les Mal­tais le pren­draient-ils? Pen­sez­vous qu’ils ac­cep­te­raient la po­li­tique de la BCE?” Je ré­ponds que je pense que les Mal­tais savent qu’il est très im­pro­bable que l’un d’entre eux suc­cède à Dra­ghi. “Vous com­pre­nez bien ce que je veux dire” s’agace-t-il. “Si vous ex­cluez un pays et que vous dites per­sonne du Luxem­bourg, de Malte, ou autre, peu im­porte… ce n’est pas comme ça que ce­la va fonc­tion­ner.” Ce­la fait une heure que nous dé­jeu­nons. Alors que je m’at­taque à mon schnit­zel, Weidmann perd son sang­froid. Cette dis­cus­sion sur la na­tio­na­li­té d’un can­di­dat est “com­plè­te­ment

ab­surde”, dit-il. “Je veux dire, au­riez­vous de­man­dé si cette ins­ti­tu­tion peut conve­nir à un Ita­lien ?” Il y a sept ans, beau­coup ont po­sé cette ques­tion. En 2011, la pré­si­dence de la BCE sem­blait, pour la pre­mière fois dans l’his­toire de la BCE, re­ve­nir à l’Al­le­magne. Mais après le re­trait bru­tal de la course du fa­vo­ri, Axel We­ber, le pré­dé­ces­seur de Weidmann à la tête de la Bundesbank, le poste échap­pa à Ber­lin. À sa place, c’est Ma­rio Dra­ghi qui l’a em­por­té : un homme ve­nant d’un pays sy­no­nyme d’in­fla­tion ga­lo­pante. En fin de compte, le can­di­dat de Rome a dû lut­ter contre des me­naces as­sez dif­fé­rentes: la pa­nique des mar­chés face à la crise de la dette de la zone eu­ro qui a at­teint son apo­gée en 2012 et, par la suite, l’aug­men­ta­tion du chô­mage et le risque de dé­fla­tion.

Hom­mage tiède à Dra­ghi

La crise fi­nan­cière mon­diale a presque détruit la zone eu­ro. De­man­dez aux gens de Pa­ris ou de Rome ce qui se­lon eux se se­rait pas­sé si We­ber avait été aux com­mandes. Peu pensent que ce­la se se­rait bien pas­sé. L’hy­po­thèse est qu’Axel We­ber, adhé­rent à la doc­trine de la Bundesbank se­lon la­quelle l’in­fla­tion doit être main­te­nue à un ni­veau bas à presque n’im­porte quel prix, au­rait été trop ri­gide pour prendre les me­sures ra­di­cales nécessaires pour sou­te­nir la zone eu­ro. La plu­part d’entre eux at­tri­buent main­te­nant à la BCE le cré­dit d’avoir sau­vé l’eu­ro après que Dra­ghi ait lan­cé un dé­fi di­rect aux scep­tiques, me­na­çant d’ache­ter des quan­ti­tés po­ten­tiel­le­ment illi­mi­tées d’obli­ga­tions d’État pour contrer la pré­dic­tion se­lon la­quelle la zone était sur le point de s’ef­fon­drer. Mais ce­la a conster­né les éco­no­mistes al­le­mands or­tho­doxes. En 2012, Jens Weidmann a in­vo­qué le ‘Faust’ de Goethe pour mettre en garde contre les dan­gers po­ten­tiels du fi­nan­ce­ment de l’État par une banque cen­trale. Dans les pre­mières scènes de la tra­gé­die, Mé­phis­to­phé­lès per­suade un em­pe­reur ro­main très en­det­té d’im­pri­mer du pa­pier-mon­naie pour ré­soudre une crise éco­no­mique; on im­prime de plus en plus de billets, pro­vo­quant de l’in­fla­tion. Pour l’ins­tant, Weidmann se contente d’un hom­mage tiède à Dra­ghi, tout en se fai­sant l’écho d’un point de vue que j’ai en­ten­du à maintes re­prises en Al­le­magne. La BCE en a trop fait pour sau­ver les membres les plus faibles de la zone eu­ro. “La BCE est cer­tai­ne­ment une ins­ti­tu­tion qui fonc­tionne bien”, di­til. “Mais ce­la ne peut pas être un ar­gu­ment pour que nous pre­nions la place… des gou­ver­ne­ments.” Iro­nie de la si­tua­tion, Jens Weidmann peut bé­né­fi­cier du fait que la na­tio­na­li­té est tou­jours im­por­tante. C’est parce qu’il est al­le­mand qu’il est consi­dé­ré comme le fa­vo­ri pour la pré­si­dence de la BCE. Si d’autres, dont le gou­ver­neur de la Banque de France Fran­çois Ville­roy de Gal­hau et le pré­sident de la banque cen­trale néer­lan­daise Klaas Knot ont aussi été men­tion­nés, au­cun n’est aussi sou­vent ci­té que le chef de la Bundesbank. Après les Néer­lan­dais, les Fran­çais et les Ita­liens, nom­breux sont ceux qui consi­dèrent que le mo­ment est ve­nu pour l’Al­le­magne de prendre la tête de la BCE. La no­mi­na­tion du mi­nistre es­pa­gnol de l’Éco­no­mie Luis de Guin­dos au poste de vice-pré­sident de la BCE semble éga­le­ment avoir aug­men­té les chances de M. Weidmann: la no­mi­na­tion d’un vice-pré­sident ap­par­te­nant à un État du sud est consi­dé­rée comme ou­vrant la voie à un can­di­dat du nord de l’Eu­rope pour prendre la pré­si­dence.

Pour une union mo­né­taire plus forte ?

La grande ques­tion est de sa­voir si Ber­lin est prête à payer le prix que cer­tains exi­ge­raient d’elle : une union mo­né­taire plus forte. Weidmann en­vi­sa­ge­rait-il un ac­cord sur un bud­get com­mun de l’UE, que le pré­sident fran­çais Em­ma­nuel Ma­cron ré­clame, en échange de la no­mi­na­tion d’un pré­sident al­le­mand à la tête de la BCE? C’est, dit-il, un autre dé­bat “ab­surde”. Il cite le cas de Jean-Claude Tri­chet, qui a di­ri­gé la BCE de 2003 à 2011. “Nous avions un pré­sident fran­çais de la BCE, qu’ont de­man­dé les Al­le­mands aux Fran­çais pour com­pen­ser le choix d’un pré­sident fran­çais? Avons-nous de­man­dé des com­pen­sa­tions pour l’Al­le­magne en échange?” Il existe un consen­sus pour ré­pondre que les Al­le­mands avaient ob­te­nu en re­tour l’ac­cord que la BCE se­rait ba­sée à Franc­fort et dans le style de la Bundesbank. Weidmann n’est pas d’ac­cord pour dire que c’était une conces­sion fran­çaise. “À l’époque, il y avait consen­sus sur le fait qu’une banque cen­trale in­dé­pen­dante, axée sur la sta­bi­li­té, était la meilleure voie à suivre – tout le monde était d’ac­cord”. Alors, comment son in­tran­si­geance se­ra-t-elle ac­cueillie à Bruxelles ? Weidmann mi­ni­mise son désac­cord. “Sur cer­tains su­jets, nous pou­vons avoir des dif­fé­rences, [mais] ja­mais nous ne sommes iso­lés face à tous les autres.” Le pas­sé dé­montre le contraire. En sep­tembre 2012, Dra­ghi a confir­mé qu’un seul des ac­teurs dé­fi­nis­sant les taux n’avait pas res­pec­té sa pro­messe de faire “tout ce qu’il faut” pour sau­ver l’union mo­né­taire. Les gens qui étaient dans la pièce disent que c’était Weidmann. Au cours des der­niers mois,Weidmann a re­mar­qua­ble­ment mo­dé­ré cer­taines de ses po­si­tions. En ef­fet, la fa­ci­li­té avec la­quelle il a gé­ré son trans­fert de Franc­fort à Ber­lin puis son re­tour à Ber­lin a conduit à le com­pa­rer avec Tho­mas Be­cket, qui avait été nom­mé ar­che­vêque de Can­tor­bé­ry par le roi Hen­ri II pour li­mi­ter le pou­voir de l’Église – et est de­ve­nu son plus grand dé­fen­seur. Weidmann se braque. “Je n’ai ja­mais chan­gé mes convic­tions fon­da­men­tales, ou ma vi­sion des choses.” Les des­serts ar­rivent. Nous avons tous les deux choi­si un sor­bet. La conver­sa­tion se tourne vers l’art à l’époque de Wei­mar, et la ra­cine de la peur na­tio­nale al­le­mande de l’hy­per­in­fla­tion. Weidmann s’y connaît, il parle des pein­tures de Con­rad Fe­lixmül­ler sur les mi­neurs de char­bon de la Ruhr. On com­mande des ex­pres­sos. Les ban­quiers cen­traux, me dit-il, sont “des per­son­na­li­tés très at­ten­tives et

mo­dé­rées”. Je ne suis pas sûr que ses col­lègues de la BCE se­raient d’ac­cord. Il pour­rait voir une plu­ra­li­té de points de vue comme un signe de la force de l’Eu­rope ; les in­ves­tis­seurs ver­raient ce­la au­tre­ment. Puis Weidmann et son garde du corps partent en BMW vers la Bundesbank, dans une di­rec­tion to­ta­le­ment op­po­sée à celle de la BCE. Pour l’ins­tant.

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