POUTINISME À LA CHI­NOISE

L’au­to­cra­tie est un sys­tème po­li­tique dan­ge­reux, même dans un pays do­té d’une so­lide bu­reau­cra­tie

Le Nouvel Économiste - - La Une - MAR­TIN WOLF, FT

Par­fois, une an­nonce réus­sit à la fois à ne pas sur­prendre et à cho­quer. Il était évident de­puis long­temps que Xi Jin­ping, le pré­sident chi­nois, ne pour­rait pas – ne vou­drait pas – quit­ter le pou­voir. Il s’est fait trop d’en­ne­mis, no­tam­ment par le biais de sa cam­pagne anti-cor­rup­tion, même s’il vou­lait par­tir, ce qui semble peu pro­bable. L’an­nonce se­lon la­quelle la li­mite de deux man­dats pré­si­den­tiels est sup­pri­mée est quand même cho­quante. Ce qui sem­blait pro­bable est main­te­nant un fait. Xi Jin­ping a re­je­té la ten­ta­tive de Deng Xiao­ping d’ins­ti­tu­tion­na­li­ser les contrôles sur le pou­voir des di­ri­geants chi­nois, qui était une ré­ac­tion aux ex­cès sau­vages de l’ère de Mao Ze­dong. On re­vient à la règle de l’homme fort, une concen­tra­tion du pou­voir dans les mains d’un seul homme. Ce­la res­semble main­te­nant un peu à un “Poutinisme à la chi­noise”. Certes, avant même cette dé­ci­sion, il au­rait été pos­sible pour Xi Jin­ping de conser­ver in­dé­fi­ni­ment ses fonc­tions de chef du par­ti et de com­man­dant en chef. Les limites du man­dat ne s’ap­pli­quaient qu’à la fonc­tion in­trin­sè­que­ment moins puis­sante de pré­sident. Pour­tant, s’il avait per­du la pré­si­dence, tout en conser­vant ses autres fonc­tions, un doute au­rait pu naître sur l’iden­ti­té du vrai res­pon­sable du pays. M. Xi n’ai­mait pas ce­la ou pen­sait qu’il ne pou­vait pas prendre ce risque. Il veut un pou­voir sans en­trave et sans par­tage. Comment cette étape dé­ci­sive – l’idée de confier à un seul homme le pou­voir ab­so­lu à la tête d’une su­per­puis­sance mon­tante pour une du­rée in­dé­fi­nie – est-elle jus­ti­fiée ? Fait in­té­res­sant, il n’y a pas de jus­ti­fi­ca­tion. Les au­to­ri­tés disent sim­ple­ment : “Cette mo­di­fi­ca­tion est une me­sure fon­da­men­tale, qui s’ap­puie sur la longue ex­pé­rience du par­ti et du pays, pour amé­lio­rer les ins­ti­tu­tions et les mé­ca­nismes via les­quels le par­ti et le pays sont di­ri­gés”. Alors pour­quoi est-ce un chan­ge­ment fon­da­men­tal ? Parce que “la mise en place de cette struc­ture se­ra fa­vo­rable à l’au­to­ri­té et à la di­rec­tion cen­tra­li­sée du Co­mi­té cen­tral [du par­ti com­mu­niste chi­nois] et aux orien­ta­tions du par­ti en fa­veur du pays et de la so­cié­té”. Ain­si, le par­ti contrôle le pays et Xi Jin­ping contrôle le par­ti – et donc tout le reste – in­dé­fi­ni­ment. En gros : c’est bien parce que c’est bien. Le pas­sage d’un leadership col­lec­tif à l’au­to­cra­tie écrase les es­poirs de tous ceux qui croyaient qu’une Chine en pleine crois­sance irait vers la dé­mo­cra­tie comme, par exemple, la Co­rée du Sud l’a fait dans les an­nées 1980. Pour­tant, le pro­duit in­té­rieur brut par ha­bi­tant de la Chine, à pa­ri­té de pou­voir d’achat, est dé­jà un peu plus éle­vé que ce­lui de la Co­rée du Sud à l’époque. Au­jourd’hui, les seules au­to­cra­ties riches sont les ex­por­ta­teurs de pé­trole. Sin­ga­pour peut être consi­dé­rée comme une dé­mo­cra­tie “guidée”. Se­lon le Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal, le PIB par ha­bi­tant de la Chine à pa­ri­té de pou­voir d’achat est au­jourd’hui 84e au monde, ni­ché entre ce­lui du Bré­sil et ce­lui de la Ré­pu­blique do­mi­ni­caine. Mais si sa crois­sance éco­no­mique de­vait se pour­suivre, la Chine de­vien­dra un nou­veau géant à haut re­ve­nu. Le pou­voir crois­sant de Xi Jin­ping pour­rait-il me­na­cer cette mon­tée en puis­sance ? C’est pos­sible. L’au­to­cra­tie ex­pose un pays aux ca­prices in­con­trô­lés d’une seule per­sonne. Au fur et à me­sure que les an­nées se trans­forment en dé­cen­nies, une telle concen­tra­tion de pou­voirs tourne mal, et ce­lui qui di­rige se dé­tache de plus en plus de la réa­li­té. M. Pou­tine a com­men­cé par être un ré­for­ma­teur éco­no­mique, mais il a main­te­nant créé une klep­to­cra­tie stag­nante. Le pou­voir tend à cor­rompre et le pou­voir ab­so­lu cor­rompt to­ta­le­ment. Les Chi­nois ont l’ex­pé­rience du Grand Bond en avant et de la ré­vo­lu­tion cultu­relle pour leur rap­pe­ler cette vé­ri­té pre­mière. Néan­moins, l’ex­pé­rience et la théo­rie montrent aussi qu’il est pos­sible pour des gou­ver­nants sages et clair­voyants, sou­mis à des contraintes mi­ni­males sur leur pou­voir, de fa­vo­ri­ser le dé­ve­lop­pe­ment de leurs pays. L’au­to­cra­tie peut fonc­tion­ner. Mais c’est, au mi­ni­mum, un sys­tème

Nous nous trou­vons une fois de plus dans une ère de com­pé­ti­tion des sys­tèmes, entre le ca­pi­ta­lisme dé­mo­cra­tique et, aussi étrange que ce­la puisse pa­raître (et même être), et le ca­pi­ta­lisme com­mu­niste

à haut risque, même dans un pays où la bu­reau­cra­tie est tra­di­tion­nel­le­ment de grande qua­li­té, comme en Chine. C’est ce qu’on ap­pelle le pro­blème du “mau­vais em­pe­reur”. L’au­to­cra­tie peut être ef­fi­cace. Mais elle peut aussi conduire à de graves ex­cès. Ce­la ne tient pas compte non plus des qua­li­tés mo­rales de la dé­mo­cra­tie en tant que sys­tème po­li­tique qui re­con­naît la di­gni­té des in­di­vi­dus consi­dé­rés comme des ci­toyens ayant le droit d’agir aussi bien dans la sphère pu­blique qu’à titre pri­vé. Pour­tant, de nom­breux Chi­nois doivent main­te­nant pen­ser que la dé­mo­cra­tie est déses­pé­ré­ment mal en point. Il est ce­pen­dant de­ve­nu beau­coup plus dif­fi­cile de dé­fendre la su­pé­rio­ri­té du sys­tème dé­mo­cra­tique, quelles que soient ses ver­tus théo­riques, après les dé­sastres des deux der­nières dé­cen­nies : la guerre en Irak, la crise fi­nan­cière et l’élec­tion d’un homme si ma­ni­fes­te­ment in­adap­té à sa po­si­tion, Do­nald Trump. Pour­tant, pour ma part, j’adhère tou­jours au dic­ton de Wins­ton Chur­chill se­lon le­quel “per­sonne ne pré­tend que la dé­mo­cra­tie est par­faite ou bien tout à fait sage. En fait, on a dit que la dé­mo­cra­tie est la pire forme de gou­ver­ne­ment, à l’ex­cep­tion de toutes les autres formes qui ont été es­sayées”. En fin de compte, tant qu’une dé­mo­cra­tie res­te­ra dé­mo­cra­tique, avec des élec­tions libres et rai­son­na­ble­ment équi­tables, les di­ri­geants les plus mal adap­tés ou les plus an­ciens pour­ront être éli­mi­nés pa­ci­fi­que­ment. C’est in­es­ti­mable. Ce re­tour à un ré­gime d’un seul homme pour une du­rée in­dé­fi­nie en Chine, dans le cadre d’un par­ti com­mu­niste om­ni­pré­sent, si­gni­fie que nous nous trou­vons une fois de plus dans une ère de com­pé­ti­tion des sys­tèmes, entre le ca­pi­ta­lisme dé­mo­cra­tique et, aussi étrange que ce­la puisse pa­raître (et même être), et le ca­pi­ta­lisme com­mu­niste. L’une des im­pli­ca­tions est que les dé­mo­cra­ties oc­ci­den­tales doivent considérer la Chine non seule­ment comme une grande puis­sance mon­tante, mais aussi comme un concur­rent stra­té­gique. Il est es­sen­tiel que la Chine soit un par­te­naire face à des dé­fis tels que le chan­ge­ment cli­ma­tique, le com­merce mon­dial ou la sé­cu­ri­té mon­diale. En ef­fet, dans bon nombre de ces do­maines, le slo­gan Ame­ri­ca First de M. Trump est plus qu’in­quié­tant. Néan­moins, les di­ri­geants oc­ci­den­taux doivent être pru­dents lors­qu’ils traitent de ques­tions telles que l’in­ves­tis­se­ment étran­ger di­rect, le trans­fert tech­no­lo­gique et le rôle des en­tre­prises chi­noises. Dans tous ces do­maines, la dé­ci­sion des en­tre­prises chi­noises est sou­mise à des di­rec­tives du ppar­ti com­mu­niste et de l’État chi­nois. Il ne faut pas l’igno­rer. Pour les dé­mo­cra­ties, la Chine au­to­cra­tique est un par­te­naire, mais pas un ami. Pour­tant, la consé­quence la plus im­por­tante de l’orien­ta­tion po­li­tique de plus en plus claire de la Chine est ce qu’elle si­gni­fie pour la dé­mo­cra­tie oc­ci­den­tale elle-même. La dé­mo­cra­tie re­pré­sen­ta­tive du suf­frage uni­ver­sel est en­core un sys­tème jeune. Elle est su­jette à des maux tels que la dé­ma­go­gie, la plou­to­cra­tie et, sur­tout, la myo­pie. La dé­mo­cra­tie a be­soin d’amé­lio­rer ses per­for­mances si elle veut re­ga­gner le pres­tige qu’elle a per­du, non seule­ment aux yeux du monde, mais aussi de ses propres ci­toyens. Pour ce faire, il fau­dra exa­mi­ner de plus près le fonc­tion­ne­ment des ins­ti­tu­tions fon­da­men­tales de l’État, de la po­li­tique et des mé­dias dans les sys­tèmes dé­mo­cra­tiques d’au­jourd’hui. Il fau­dra ré­éva­luer le fais­ceau d’at­ti­tudes et de res­tric­tions qui contri­buent à ce qu’un sys­tème de com­pé­ti­tion po­li­tique pa­ci­fique abou­tisse aux ré­sul­tats sou­hai­tés pour la po­pu­la­tion. Ce n’est pas un dé­fi fa­cile. Mais c’est une fois de plus notre tâche prin­ci­pale.

Comment cette étape dé­ci­sive – l’idée de confier à un seul homme le pou­voir ab­so­lu à la tête d’une su­per­puis­sance mon­tante pour une du­rée in­dé­fi­nie – est-elle jus­ti­fiée ? Fait in­té­res­sant, il n’y a pas de jus­ti­fi­ca­tion.

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