ILS DÉTRUISENT LA DÉ­MO­CRA­TIE

Ils nous in­vitent no­tam­ment à igno­rer la ques­tion, et à ne te­nir per­sonne pour res­pon­sable des ré­sul­tats

Le Nouvel Économiste - - La Une - TIM HARFORD, FT

Le par­le­ment néer­lan­dais vient juste d’ac­cep­ter d’abo­lir les ré­fé­ren­dums consul­ta­tifs. Je ne les blâme pas. Je n’ai pas énor­mé­ment ap­pré­cié le ré­sul­tat du der­nier ré­fé­ren­dum qui a été or­ga­ni­sé au Royaume-Uni, je confesse donc dé­tes­ter les ré­fé­ren­dums avec l’ar­deur d’un mau­vais per­dant. Les vain­queurs se sentent de toute évi­dence mieux, mais eux aussi peuvent être d’ac­cord avec ce­ci : la cam­pagne a été cor­ro­sive, et les consé­quences pour la santé de la po­li­tique bri­tan­nique en­core pires. Ce scep­ti­cisme peut être vu comme l’équi­valent d’un coup de pied à une dé­mo­cra­tie dé­jà à terre. Le Pew Re­search Cen­ter a trou­vé l’an der­nier que 17 % des Amé­ri­cains pen­saient qu’un ré­gime mi­li­taire se­rait une bonne idée, alors que 22 % pré­fé­rait un “lea­der fort”, “sans in­ter­fé­rences du par­le­ment ou des cours de jus­tice”. Le ré­sul­tat en Grande-Bre­tagne était à peu près si­mi­laire. La plu­part d’entre nous croient en la dé­mo­cra­tie, mais même ses sup­por­ters les plus achar­nés ad­met­tront qu’elle a ses dé­fauts. Le plus évident est que nous, élec­teurs, ac­cor­dons peu d’at­ten­tion aux pro­blèmes. Pre­nez par exemple la ré­cente évo­lu­tion po­li­tique de Je­re­my Cor­byn ; son par­ti d’op­po­si­tion, ce­lui des tra­vaillistes, veut main­te­nant que le Royaume-Uni quitte l’UE, mais reste dans la – ou “une” – union doua­nière, qui ne doit pas être confon­due avec le mar­ché unique. On a très lar­ge­ment vu dans ces dé­cla­ra­tions une évo­lu­tion ma­jeure du pay­sage po­li­tique. Mais la dis­tinc­tion désormais consi­dé­rée comme cru­ciale entre l’union doua­nière, l’Union eu­ro­péenne et le mar­ché unique eu­ro­péen était jusque-là obs­cure pour tous, sauf pour les plus mor­dus des mor­dus, jus­qu’il y a deux ans (pour moi y com­pris). Elle reste pro­ba­ble­ment obs­cure pour la plu­part des élec­teurs au­jourd’hui en­core. Je ne dis pas ce­la comme une cri­tique des élec­teurs. Pour­quoi de­vrions­nous y prê­ter at­ten­tion ? Nous avons autre chose à faire. Il y a dix ans, le livre de l’éco­no­miste Bryan Ca­plan ‘The Myth of the Ra­tio­nal Vo­ter’ (Le mythe de l’élec­teur ra­tion­nel) po­sait qu’il était nor­mal pour nous d’ex­pri­mer nos idées fausses, nos pré­ju­gés et nos loyau­tés tri­bales dans l’urne, car le faire était à peu près gra­tuit. Un élec­teur qui en­vi­sa­ge­rait d’al­ler vo­ter puis d’es­sayer une nouvelle piz­ze­ria se­rait par­fai­te­ment ra­tion­nel s’il consul­tait TripAd­vi­sor, plu­tôt que les pro­grammes des par­tis po­li­tiques. Parce que son vote ne fe­ra presque cer­tai­ne­ment au­cune dif­fé­rence dans sa vie, alors que son choix de res­tau­rant le fe­ra cer­tai­ne­ment. Nous vo­tons parce que nous consi­dé­rons que c’est un de­voir ci­vique ou une fa­çon de faire par­tie de quelque chose de plus grand que nous. Peu de gens vont vo­ter avec l’il­lu­sion que leur suf­frage se­ra dé­ci­sif. Si les élec­teurs ne sont pas très at­ten­tifs, que pou­vons-nous at­tendre d’un ré­fé­ren­dum ? Le psy­cho­logue et prix No­bel Da­niel Kah­ne­man, dans ‘Thin­king, Fast and Slow’, écrit : “Face à une ques­tion dif­fi­cile, nous ré­pon­dons sou­vent à une plus fa­cile, sans re­mar­quer la sub­sti­tu­tion”. La ques­tion dif­fi­cile dans un

ré­fé­ren­dum pour­rait être : “Le Royaume-Uni de­vrait-il res­ter dans l’UE ?” La ques­tion de sub­sti­tu­tion plus fa­cile est : “Est-ce que j’ap­prouve la di­rec­tion dans la­quelle ce pays va ?” Une autre ques­tion simple est : “Si l’une des op­tions était hor­rible, ils ne la pro­po­se­raient pas, n’est-ce pas ?” Sauf que lors du ré­fé­ren­dum bri­tan­nique sur l’adhé­sion à l’UE, pour des rai­sons d’op­por­tu­nisme po­li­tique à court terme, ils l’ont fait. Bien en­ten­du, tout sys­tème dé­mo­cra­tique est af­fai­bli par le fait que les élec­teurs ne sont pas très at­ten­tifs. Mais la dé­mo­cra­tie re­pré­sen­ta­tive offre une ligne de dé­fense contre l’igno­rance des élec­teurs en nous de­man­dant d’élire quel­qu’un pour faire des choix ré­flé­chis en notre nom. Je ne peux pas ré­pa­rer une conduite bou­chée, alors je de­mande à un plom­bier de le faire pour moi. Je me de­mande si cette tache sur ma pom­mette est une tu­meur ma­ligne, alors je consulte un mé­de­cin. Et, à vrai dire, je suis un peu per­plexe sur la dif­fé­rence entre la Cour eu­ro­péenne de jus­tice et la Cour eu­ro­péenne des droits de l’homme. C’est pour­quoi j’élis un dé­pu­té qui peut consul­ter les fonc­tion­naires et la bi­blio­thèque de la Chambre des com­munes en mon nom. Je peux prendre la même dé­ci­sion tri­bale et ins­tinc­tive lors d’une élec­tion et lors d’un ré­fé­ren­dum, mais dans la pre­mière, je se­rai ai­dé par ma re­con­nais­sance des marques des par­tis exis­tant de longue date. Tout comme nous re­con­nais­sons des marques comme Apple, Co­ca-Co­la et HSBC, la plu­part des élec­teurs connaissent la dif­fé­rence entre conser­va­teurs et tra­vaillistes, ou ré­pu­bli­cains et dé­mo­crates. Nous vo­tons pour les per­sonnes qui semblent par­ta­ger nos ins­tincts et nous leur fai­sons con­fiance pour gé­rer les dé­tails. Ces marques ont un autre avan­tage : elles im­posent à leurs pro­prié­taires une vague in­ci­ta­tion à dire la vé­ri­té et à te­nir leurs pro­messes. Les cam­pagnes de courte du­rée qui entrent en conflit du­rant les ré­fé­ren­dums n’ont pas de telles contraintes. Ce qui sou­ligne un autre inconvénient du ré­fé­ren­dum : il n’y a per­sonne à te­nir pour res­pon­sable après l’an­nonce du ré­sul­tat. The­re­sa May a fait cam­pagne pour le camp des Re­main (Res­ter). Les trois quarts des dé­pu­tés étaient pour res­ter. Donc si le pro­ces­sus de sor­tie de l’UE se passe mal, qui peut être ac­cu­sé ? Pas eux, et nous n’al­lons cer­tai­ne­ment pas nous en vou­loir à nous-mêmes. Donc, en fin de compte, per­sonne n’est res­pon­sable. Au­cun élec­teur ne peut maî­tri­ser tous les pro­blèmes et peu s’y risquent. Tout sys­tème dé­mo­cra­tique doit faire face à cette réa­li­té. Les ré­fé­ren­dums, au contraire, nous in­vitent à igno­rer la ques­tion, à don­ner l’avan­tage aux col­por­teurs de po­tions mi­ra­cu­leuses, à concen­trer toute notre igno­rance dans un fais­ceau bien fo­ca­li­sé, et à ne te­nir per­sonne pour res­pon­sable des ré­sul­tats. Les ré­fé­ren­dums am­pli­fient les vul­né­ra­bi­li­tés de nos dé­mo­cra­ties et di­mi­nuent leurs dé­fenses. Les Néer­lan­dais sont sages de les évi­ter.

“Face à une ques­tion dif­fi­cile, nous ré­pon­dons sou­vent à une plus fa­cile, sans re­mar­quer la sub­sti­tu­tion”. La ques­tion dif­fi­cile dans un ré­fé­ren­dum pour­rait être : “Le Royau­meU­ni de­vrait-il res­ter dans l’UE ?” La ques­tion de sub­sti­tu­tion plus fa­cile est : “Est-ce que j’ap­prouve la di­rec­tion dans la­quelle ce pays va ?”

La dé­mo­cra­tie re­pré­sen­ta­tive offre une ligne de dé­fense contre l’igno­rance des élec­teurs en nous de­man­dant d’élire quel­qu’un pour faire des choix ré­flé­chis en notre nom. (...) A vrai dire, je suis un peu per­plexe sur la dif­fé­rence entre la Cour eu­ro­péenne de jus­tice et la Cour eu­ro­péenne des droits de l’homme. C’est pour­quoi j’élis un dé­pu­té qui peut consul­ter les fonc­tion­naires et la bi­blio­thèque de la Chambre des com­munes en mon nom.

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