GOUVERNANCE TECHNOCRATIQUE

Cin­quante ans plus tard, la com­mu­nau­té noire cherche en­core sa place dans la so­cié­té amé­ri­caine

Le Nouvel Économiste - - La Une -

L’un des plus grands pro­grès ac­com­plis dans la com­mu­nau­té noire est l’édu­ca­tion : 87 % de ses ado­les­cents sortent avec un di­plôme de l’en­sei­gne­ment se­con­daire et ils re­pré­sentent 8 % des étu­diants des plus pres­ti­gieuses uni­ver­si­tés comme Prin­ce­ton ou Har­vard

Le 4 avril pro­chain, les États-Unis vont com­mé­mo­rer le 50e an­ni­ver­saire de l’as­sas­si­nat du Dr Mar­tin Lu­ther King Jr. Cinq ans avant sa mort, le cham­pion de la lutte pour les droits ci­viques avait pro­non­cé le fa­meux dis­cours “I have a dream”, où en est ce rêve au­jourd’hui? Par­mi les vi­sions de Mar­tin Lu­ther King pour la com­mu­nau­té noire ne fi­gu­rait pas l’élec­tion d’un pré­sident noir, 40 ans tout juste après sa mort. Mais cet évé­ne­ment, pour sym­bo­lique qu’il soit, a-t-il réel­le­ment com­blé les dé­fi­cits de l’His­toire?

En 1968, la sé­gré­ga­tion dans les écoles avait été abo­lie 14 ans plus tôt par un dé­cret de la Cour su­prême, les lois sur les droits ci­viques avaient été pas­sées en 1964 sous l’égide de Lyn­don John­son, qui avait nom­mé en 1967 le pre­mier juge noir à la Cour su­prême, il y avait 7 Noirs à la chambre des re­pré­sen­tants (il y en a 50 au­jourd’hui), et un sé­na­teur noir – le nombre est res­té iden­tique. Il y a eu de­puis lors un Noir à la tête des ar­mées, Co­lin Po­well, une femme noire au Dé­par­te­ment d’État, Con­do­leez­za Rice.

Mais au-de­là des sym­boles, reste la réa­li­té de la vie quo­ti­dienne d’un groupe qui re­pré­sente en­vi­ron 13 % de la po­pu­la­tion. Il y a tou­jours dans les cli­chés sur les États-Unis l’image d’une com­mu­nau­té noire vi­vant dans des ghet­tos d’im­meubles sub­ven­tion­nés ou des pe­tites mai­sons dé­la­brées. Ce n’est vrai qu’en par­tie: 26 % des Noirs amé­ri­cains vivent en des­sous du seuil de pau­vre­té, soit le double de la moyenne na­tio­nale, mais 38 % se si­tuent dans la couche su­pé­rieure des classes moyennes. La com­mu­nau­té noire est celle qui connaît la plus forte as­cen­sion dans la so­cié­té amé­ri­caine, il est vrai parce qu’elle est par­tie de très bas. Son taux le chô­mage est tom­bée à un ni­veau his­to­ri­que­ment bas cette an­née, 6,1 %, ce qui reste 2 points au-des­sus de la moyenne na­tio­nale et, tou­jours en moyenne, les Noirs gagnent 35 % de moins que les Blancs, contre 45 % de moins à l’époque de Mar­tin Lu­ther King. Glo­rieuses ex­cep­tions et au­to-sé­gré­ga­tion Il y a de glo­rieuses ex­cep­tions. L’ins­ti­tut Broo­kings a re­cen­sé 124 villes à ma­jo­ri­té noire dont le re­ve­nu per ca­pi­ta est lar­ge­ment su­pé­rieur à la moyenne na­tio­nale. Au temps de la sé­gré­ga­tion, on avait as­sis­té à un exode mas­sif des Noirs vers le Nord, au­jourd’hui la mi­gra­tion est in­ver­sée. Par­mi les 10 villes où la po­pu­la­tion noire est le plus flo­ris­sante, 9 se si­tuent dans le Sud, dont 4 au Texas. Il y a de spec­ta­cu­laires for­tunes noires, comme celle de la di­va des mé­dias Oprah Win­frey ou de Ken­neth Che­nault, qui vient de prendre sa re­traite après 16 an­nées à la tête d’Ame­ri­can Ex­press, mais seule­ment 3 PDG noirs sont à la tête des For­tunes 500. Même du temps de la sé­gré­ga­tion, il y avait des mil­lion­naires noirs qui avaient construit une so­cié­té pa­ral­lèle pour com­pen­ser celle où ils n’avaient pas ac­cès. Par exemple Alon­zo Hern­don, né es­clave en 1858, a fon­dé à At­lan­ta la pre­mière com­pa­gnie d’as­su­rance noire. Elle se si­tuait dans un quar­tier si plai­sant qu’on l’avait sur­nom­mé “Sweet Au­burn”. C’est là qu’est né, dans une fa­mille bour­geoise, Mar­tin Lu­ther King.

L’un des plus grands pro­grès ac­com­plis dans la com­mu­nau­té noire est l’édu­ca­tion: 87% de ses ado­les­cents sortent avec un di­plôme de l’en­sei­gne­ment se­con­daire, et ils re­pré­sentent 8 % des étu­diants des plus pres­ti­gieuses uni­ver­si­tés comme Prin­ce­ton ou Har­vard. Mais le plus sur­pre­nant est qu’il existe en­core des uni­ver­si­tés presque ex­clu­si­ve­ment noires, comme Mo­re­house à Al­tan­ta où Mar­tin Lu­ther King a étu­dié et qui au­jourd’hui en­core compte moins de 4 % d’étu­diants d’autres ori­gines.

De même, il existe des quar­tiers pros­pères où, ta­ci­te­ment, la bour­geoi­sie noire se ras­semble, comme le Prince George Coun­ty dans la ban­lieue de Wa­shing­ton. Cette au­to-sé­gré­ga­tion tra­duit le plus grand échec de l’après-Mar­tin Lu­ther King: dans son es­prit, la com­mu­nau­té noire amé­ri­caine a du mal à se li­bé­rer du pas­sé. Mal­gré l’Af­fir­ma­tive Ac­tion, qui lui donne de fait une pré­fé­rence dans l’en­trée à l’uni­ver­si­té et dans les em­plois pu­blics, elle conti­nue à se sen­tir dé­fa­vo­ri­sée. Se­lon un son­dage de l’ins­ti­tut Pew, 92 % des Noirs amé­ri­cains es­timent que les Blancs ont des avan­tages qu’ils n’ont pas. Seule­ment 50 % des Noirs es­timent qu’ils ont des re­la­tions ami­cales avec les Blancs (alors que 70 % des Blancs le pensent). Près de 60 % des Noirs fré­quentent des églises où seule leur com­mu­nau­té est re­pré­sen­tée. Ce­la n’a pas beau­coup évo­lué de­puis que Mar­tin Lu­ther King di­sait: “le di­manche ma­tin est le mo­ment le plus sé­gré­gué aux États-Unis”.

TRUMP PO­WER, ANNE TOU­LOUSE, jour­na­liste et au­teur de “Bien­ve­nue en Trum­pie” (ed Stock)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.