POLITIQUES ÉCONOMIQUES ET BIG DATA

pré­sident de l’Ob­ser­va­toire fran­çais des conjonc­tures économiques (OFCE)

Le Nouvel Économiste - - La Une - PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-MI­CHEL LAMY

La science, la re­cherche, la pro­duc­tion éco­no­mique, tout a pro­fon­dé­ment chan­gé après la crise de 2007. Pour pen­ser ce qu’on ap­pelle la science éco­no­mique, il faut dis­tin­guer deux pôles. D’abord, la re­cherche stric­te­ment aca­dé­mique. Elle est pu­bliée dans des re­vues spé­cia­li­sées, ana­ly­sée dans les col­loques et les grandes uni­ver­si­tés. Fran­che­ment, pour les ci­toyens éclai­rés, c’est illi­sible parce que très ma­thé­ma­ti­sé, très for­ma­li­sé, avec beau­coup de don­nées.

En­suite, il y a tout un ré­seau in­ter­mé­diaire d’ins­ti­tuts qui font de l’ana­lyse de po­li­tique éco­no­mique, voire des re­com­man­da­tions beau­coup plus proches des politiques économiques. Quand on parle de la science éco­no­mique, la plu­part des gens pensent à ce se­cond ré­seau d’ac­teurs. Qui sont- ils ? L’OCDE, le FMI, les Banques cen­trales, d’autres ins­ti­tuts dont l’OFCE. Notre mai­son se si­tue exac­te­ment à cette in­ter­sec­tion. L’OFCE fait à la fois des ana­lyses de po­li­tique éco­no­mique très pré­cises sur la fis­ca­li­té ou la crois­sance, et des re­cherches plus aca­dé­miques sur quels sont les ou­tils pour bien com­prendre les don­nées et pour bien pré­voir.

Pour­quoi je fais cette dis­tinc­tion ? Parce que les deux lieux ont évo­lué. Au­jourd’hui, il y a une nou­velle gé­né­ra­tion de mo­dèles économiques qui fait place à l’in­sta­bi­li­té fi­nan­cière, à l’ir­ra­tio­na­li­té, à la ré­vo­lu­tion des don­nées. Ce monde- là, pu­re­ment aca­dé­mique, est com­plè­te­ment en avance de phase par rap­port au dé­bat pu­blic. Il y a des choses qui se passent et qui se­ront, sui­vant leur suc­cès in­tel­lec­tuel, dans le dé­bat pu­blic dans quelques an­nées.

Quelles en sont les ca­rac­té­ris­tiques ? C’est l’uti­li­sa­tion très im­por­tante de grandes bases de don­nées qui per­met d’être beau­coup plus ri­gou­reux sur les cau­sa­li­tés et les ef­fets des politiques économiques. En fait, le big data est mas­si­ve­ment uti­li­sé en éco­no­mie de­puis main­te­nant plu­sieurs an­nées avec des tech­niques sta­tis­tiques propres. C’est de­ve­nu sys­té­ma­tique. Ces mo­dèles sont beau­coup plus com­plexes. Est- ce qu’ils sont mieux adap­tés à la réa­li­té dans le cas des pré­vi­sions ? C’est un dé­bat très fort qui est en cours d’évo­lu­tion. On ne sait tou­jours pas quel est le bon modèle du ca­pi­ta­lisme.

On sait les mo­dèles qui ne marchent pas, mais quel est le bon modèle ? Parce qu’une fois qu’on a dit “bon”, il faut mettre des im­per­fec­tions fi­nan­cières, il faut mettre des bulles, il faut mettre des dés­équi­libres. Com­ment le fait-on ? Il y a beau­coup de pro­jets en concur­rence in­tel­lec­tuelle. Nul ne sait le­quel réus­si­ra à être le modèle qui per­met­tra aux ins­ti­tuts im­pli­qués de faire avec suc­cès des pré­vi­sions et des re­com­man­da­tions. Là en­core, on ne sait pas quelle se­ra la nou­velle théo­rie im­por­tante qui in­fluen­ce­ra le dé­bat pu­blic.

De la crise de 1929 à celle de 2008

À un mo­ment de la crise de 1929, il a fal­lu des avan­cées qui sont as­so­ciées au nom de Keynes et à ce­lui d’autres éco­no­mistes qui ont étu­dié la sta­bi­li­té du ca­pi­ta­lisme. En pa­ral­lèle, des politiques ont été me­nées comme le New Deal. Elles étaient ré­flé­chies aus­si au sein du Tré­sor amé­ri­cain. C’est ce mé­lange aca­dé­mique et pra­tique qui a fait le New Deal. Après- guerre, il s’est cris­tal­li­sé dans tous les pays du monde dans ce qu’on a ap­pe­lé la po­li­tique éco­no­mique des Trente glo­rieuses.

Au­jourd’hui, nous sommes dans une phase de grande ef­fer­ves­cence au ni­veau aca­dé­mique. Des politiques sont me­nées, mais on ne sait pas s’il y au­ra cette co­hé­rence et sur quelle base va se faire cette co­hé­rence. On sait les in­gré­dients dont tout le monde a be­soin, sur l’in­sta­bi­li­té fi­nan­cière, sur la pos­si­bi­li­té de di­ver­gence éco­no­mique pro­fonde et du­rable. On ne com­prend pas le cas grec sans re­gar­der le cas par­ti­cu­lier de l’Al­le­magne. On a be­soin de tout ça. Ce qu’on n’avait pas vrai­ment en 2007-2008 dans les mo­dèles eu­ro­péens dis­po­nibles !

Au mo­ment de la crise, dans tous les pays du monde de 2009 à 2011, la ré­ac­tion a été ef­fec­ti­ve­ment as­sez key­né­sienne. Et heu­reu­se­ment. Les gens ne se rendent pas compte qu’on ap­prend un peu… La crise des “sub­primes” a été la pre­mière grande crise fi­nan­cière de­puis celle de 29. Il faut alors ga­gner du temps pour com­prendre ce qui se passe en sou­te­nant l’éco­no­mie. Quitte à le faire par de la dette pu­blique, avant d’en­ga­ger les ré­formes né­ces­saires pour la re­mise sur les rails de l’éco­no­mie.

Il ne faut pas es­sayer de ré­pa­rer le mo­teur quand on est en train de mon­ter une côte et qu’on n’est pas sûr de pas­ser le col. Il faut lais­ser l’éco­no­mie fonc­tion­ner pour ga­gner du temps. Le temps de re­struc­tu­rer le sec­teur ban­caire, de re­struc­tu­rer les en­tre­prises dont cer­taines vont faire faillite, d’ab­sor­ber le stock in­ven­du de mai­sons suite à l’ef­fon­dre­ment des prix. Dans cette crise, la “grande” chance a été d’avoir à la tête de la FED Ben Ber­nanke. Un éco­no­miste très aca­dé­mique

qui avait fait sa car­rière sur la com­pré­hen­sion de la crise de 29 ! Qu’a-t-il dit ? Ce n’est pas le mo­ment d’aug­men­ter le taux d’in­té­rêt ou d’avoir une po­li­tique mo­né­taire in­com­mo­dante ; au contraire, fai­sons du “quan­ti­ta­tive ea­sing”, puis re­struc­tu­rons le sec­teur ban­caire, et après l’éco­no­mie fonc­tion­ne­ra bien de nou­veau. Et sur­tout ne le fai­sons pas dans le désordre.

À l’image de l’Eu­rope qui a tout fait dans le mau­vais ordre. On avait d’abord eu un pre­mier mo­ment très key­né­sien jus­qu’en 2011. Puis la BCE a aug­men­té les taux d’in­té­rêt en 2011, il ne faut pas l’ou­blier. Au mo­ment de la crise grecque, tous les pays d’Eu­rope ont me­né de fa­çon si­mul­ta­née des politiques de conso­li­da­tion fis­cale. On s’était dit “les dé­fi­cits pu­blics montent trop vite, donc aug­men­tons les im­pôts mas­si­ve­ment pour évi­ter que les dettes pu­bliques n’aug­mentent trop”. Donc on a cas­sé la crois­sance. C’est une er­reur que n’ont faite ni l’An­gle­terre ni les États-Unis.

Au­jourd’hui, on fait face à des nou­veaux pro­blèmes qui ne sont pas des pro­blèmes key­né­siens : il faut faire dé­croître dettes pu­bliques éle­vées. Il fau­dra trou­ver les moyens d’y ar­ri­ver sans cas­ser la de­mande et sans aug­men­ter les in­éga­li­tés. La ques­tion, main­te­nant, c’est de mettre les tra­jec­toires bud­gé­taires pu­bliques vers la ré­duc­tion d’aides pu­bliques, après cette crise mas­sive qui a coû­té de l’ordre de 30 % du PIB en dettes pu­bliques.

Les trois rai­sons du re­tour à l’His­toire

Com­ment mieux com­prendre le réel ? Nous sa­vons qu’on a des ou­tils, beau­coup de bases de don­nées, en par­ti­cu­lier fi­nan­cières. C’est in­croyable tout ce qu’on a à la mil­li­se­conde. On a les in­gré­dients sans sa­voir en­core quelle est la bonne re­cette pour com­prendre toutes ces don­nées. C’est pour­quoi le monde aca­dé­mique se penche aus­si sur le pas­sé. C’est le re­tour de l’his­toire éco­no­mique. Face à des évé­ne­ments qui ar­rivent une fois tous les 100 ans, comme les grandes crises fi­nan­cières, il n’y a pas les don­nées. Donc c’est l’his­toire qui nous per­met de com­prendre ce qui s’est pas­sé.

Il y a trois rai­sons pour les­quelles il faut se plon­ger dans le temps long de l’His­toire. La pre­mière, c’est la crise elle- même. Les grandes crises sont des évé­ne­ments très rares. Ce n’est pas le big data, c’est au contraire le “small data”. On pense bien sûr à 29, mais il y a d’autres crises fi­nan­cières, par­fois dans des pays en voie de dé­ve­lop­pe­ment, qui per­mettent de com­prendre. Il faut étu­dier chaque cas par­ti­cu­lier avec des ou­tils d’his­to­rien, ana­ly­ser le contexte, sai­sir les in­ten­tions des ac­teurs, les don­nées. Par pa­ren­thèse, la nu­mé­ri­sa­tion des ar­chives per­met d’aug­men­ter l’ef­fi­ca­ci­té de l’his­toire éco­no­mique. La tech­no­lo­gie nu­mé­rique change le rap­port aux ar­chives. Je vous donne un exemple très in­té­res­sant. Des his­to­riens re­gardent l’his­toire du ra­tion­ne­ment du cré­dit en France dans l’en­tre­deux-guerres et après-guerre. L’ex­pé­rience de l’en­ca­dre­ment du cré­dit à cette époque par la Banque de France peut don­ner des idées sur le quan­ti­ta­tive ea­sing. Il s’agit de gé­rer des quan­ti­tés de mon­naie en ache­tant des types d’ac­tif, ce qui donne des in­for­ma­tions sur la po­li­tique de ra­tion­ne­ment du cré­dit. Il faut al­ler dans les ar­chives pour voir les dé­bats de l’époque, les in­ten­tions, les in­di­ca­teurs, les ef­fets économiques. Il y a des pages et des pages d’ar­chives. Une fois nu­mé­ri­sées, on peut les trai­ter en uti­li­sant des lo­gi­ciels pour re­pé­rer les mots-clés et les pas­sages clés qui font com­prendre les in­ten­tions des ac­teurs. Vous avez un autre exemple avec des ta­bleaux de taux d’in­té­rêt pour dif­fé­rents sec­teurs. Ces ta­bleaux his­to­riques sont trans­for­més en bases de don­nées, qui vont per­mettre de créer des sé­ries longues pour avoir du chiffre et tes­ter des hy­po­thèses sur le com­por­te­ment des ac­teurs.

La se­conde rai­son du re­tour à l’His­toire, c’est tout le dé­bat com­plexe mais im­por­tant sur où va la nou­velle crois­sance. C’est l’in­ter­ro­ga­tion sur la ten­dance de long terme des gains de pro­duc­ti­vi­té. C’est stag­na­tion sé­cu­laire ver­sus ver­sion “tech­no- op­ti­miste”. Dans cette ques­tion de la ten­dance, je place aus­si la ques­tion en­vi­ron­ne­men­tale. Il y a une ten­dance à l’émis­sion de CO2 et une ten­dance au ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique qui obligent à re­gar­der le temps long à la fois dans le pas­sé et dans le fu­tur pour me­su­rer les émis­sions de CO2, la consom­ma­tion d’éner­gie, tout ce qui re­lève de la tran­si­tion éner­gé­tique. Ça nous oblige à pro­je­ter dans le fu­tur notre ca­pa­ci­té à in­fluen­cer le mix éner­gé­tique.

La troi­sième rai­son est par­fai­te­ment illus­trée dans la re­vue de dé­cembre de l’OFCE par le dé­bat entre Mi­chel Agliet­ta et Franck Por­tier. Les éco­no­mies de mar­ché sont-elles stables ou sont- elles for­te­ment in­stables et cy­cliques ?

Com­prendre le mot “key­né­sien”

Ce qu’il faut com­prendre, c’est qu’il y a en France un vrai pro­blème avec le mot key­né­sien. Avec nos col­lègues éco­no­mistes amé­ri­cains, on s’est sou­vent de­man­dé s’il ne fal­lait pas lais­ser tom­ber ce vo­cable parce que les gens ne com­prennent pas tel­le­ment ce qu’on en­tend par là. Je me per­mets de gar­der le mot et de pré­ci­ser ce qu’est en fait, pour un éco­no­miste, la ré­flexion key­né­sienne.

Dans le dé­bat pu­blic, sont “key­né­siens” les gens qui veulent tout le temps plus d’aides pu­bliques, plus de dé­penses pu­bliques, et qui disent “plus il y a d’État, mieux c’est”. C’est une âne­rie. La pro­fon­deur in­tel­lec­tuelle de Keynes est tout autre. Il est le pre­mier éco­no­miste, ré­flé­chis­sant après la crise de 29, qui pose la ques­tion en des termes com­plè­te­ment nou­veaux. Il se de­mande “si l’éco­no­mie de mar­ché est stable, pour­quoi est- elle est in­stable et qu’est-ce qu’on fait pour la sta­bi­li­ser ?” Keynes a fait de grandes théo­ries sur l’in­sta­bi­li­té des mar­chés fi­nan­ciers liée aux com­por­te­ments mi­mé­tiques et aux com­por­te­ments spé­cu­la­teurs. Il a ana­ly­sé l’in­sta­bi­li­té de la po­li­tique mo­né­taire et com­ment elle doit sta­bi­li­ser l’éco­no­mie sans créer des bulles fi­nan­cières. En­fin, il a dé­cor­ti­qué l’uti­li­sa­tion du bud­get de l’État pour sta­bi­li­ser l’éco­no­mie de mar­ché. Ce n’est qu’un vo­let de l’en­semble de sa ré­flexion sur toutes les sources d’in­sta­bi­li­té. On en re­cense à pro­fu­sion, au moins sept ou huit. Ce qui l’a conduit à étu­dier la four­ni­ture de li­qui­di­té – qui est au coeur de la pen­sée key­né­sienne. Ne l’ou­blions pas, il a été l’ar­chi­tecte du sys­tème mo­né­taire in­ter­na­tio­nal de Bret­ton-Woods et a pen­sé per­son­nel­le­ment l’ar­chi­tec­ture du FMI. Keynes est le grand pen­seur de tous les ou­tils pour sta­bi­li­ser l’éco­no­mie du mar­ché. C’est pour cette rai­son qu’on vit au­jourd’hui un mo­ment key­né­sien. Cha­cun se rend compte que fi­na­le­ment, les éco­no­mies sont in­stables et qu’il faut se de­man­der ce qu’on peut faire. Dans ce cadre-là, il ne s’agit pas d’être key­né­sien pour être key­né­sien, car il n’avait pas tout an­ti­ci­pé de l’in­sta­bi­li­té de l’éco­no­mie de mar­ché. Il suf­fit de pen­ser à l’évo­lu­tion du sys­tème ban­caire en sys­tème ban­caire pa­ral­lèle (sha­dow ban­king) qui fi­nan­çait des prêts im­mo­bi­liers de ma­nière mas­sive en créant une bulle. Quand la bulle a écla­té, tout le sys­tème ban­caire était par terre ! Cette so­phis­ti­ca­tion fi­nan­cière n’est pas dans Keynes. De même, la dy­na­mique des in­éga­li­tés, mise en lu­mière pour les 1 % par Tho­mas Pi­ket­ty, n’est pas pré­sente dans la pen­sée de Keynes.

L’ir­rup­tion du ma­cro-pru­den­tiel

Au­jourd’hui, pour pen­ser la sta­bi­li­sa­tion de l’éco­no­mie du mar­ché, il y a plu­sieurs ou­tils. Il y a la ré­flexion très pro­blé­ma­tique, et très ten­due, sur l’uti­li­sa­tion du quan­ti­ta­tive ea­sing par la Banque cen­trale. Quand une éco­no­mie a un pro­blème de li­qui­di­té, voire de trappe à li­qui­di­té, la Banque cen­trale doit émettre beau­coup de mon­naie à taux zé­ro. Ce qui aug­mente le bi­lan des banques cen­trales. Mais on s’est ren­du compte que ça marche mal, parce qu’aug­men­ter le bi­lan, ça ar­rose de li­qui­di­té, mais par­fois ça ar­rose le sable, il y a même des mares, des bulles fi­nan­cières. Aus­si, dans un se­cond temps, il faut ré­duire le bi­lan. La ques­tion est de sa­voir com­ment.

Nous avons à notre dis­po­si­tion le nou­vel ou­til qu’on ap­pelle “ma­cro-pru­den­tiel”. Au lieu de fi­ger la ré­gle­men­ta­tion ban­caire et fi­nan­cière une fois pour toutes, l’ob­jec­tif est de la rendre pos­si­ble­ment va­riable dans le cycle. S’il y a bulle, même si on n’en est pas sûr, on aug­mente les “cous­sins de sé­cu­ri­té” de­man­dés au sys­tème ban­caire. Sans ren­trer dans la tech­ni­ci­té de la ré­gle­men­ta­tion, vous avez des ra­tios de li­qui­di­té, les règles de Bâle 2 et Bâle 3. Ce sont des ré­gle­men­ta­tions fi­nan­cières contra­cy­cliques qui peuvent ra­len­tir l’éco­no­mie ou au contraire fa­ci­li­ter le cré­dit et évi­ter que l’ac­ti­vi­té cale et que le chô­mage ex­plose.

On s’est ren­du compte que pas­ser uni­que­ment par le ca­nal taux d’in­té­rêt de la Banque cen­trale ne suf­fi­sait pas, avant la crise à li­mi­ter les risques ex­ces­sifs, et après la crise à re­lan­cer l’éco­no­mie. Au “ma­cro-pru­den­tiel” de jouer son rôle ! Il y a d’autres ou­tils aus­si. En par­ti­cu­lier le MES (Mé­ca­nisme eu­ro­péen de sta­bi­li­té). Il y a d’autres ins­ti­tu­tions éga­le­ment qui sont nées pour es­sayer d’ai­der les éco­no­mies après la crise ou les ra­len­tir avant. Ce sont des ou­tils dont on n’a pas en­core vrai­ment la théo­rie parce qu’on ne sait pas trop l’ef­fet des politiques sur l’in­sta­bi­li­té fi­nan­cière et la dy­na­mique de l’en­det­te­ment. L’in­ter­ac­tion entre la fi­nance et la po­li­tique

mo­né­taire est très com­plexe.

Si l’on prend l’exemple de l’UEM ( Union éco­no­mique et mo­né­taire), on voit bien qu’il n’existe pas de vo­lon­té par­ta­gée pour créer à court terme un État eu­ro­péen, car le fé­dé­ra­lisme fait peur sur le plan po­li­tique. Mais on sent bien qu’il y a des fonc­tions, comme l’union ban­caire, qui doivent être fé­dé­ra­li­sées. Quelque part, c’est un ap­pren­tis­sage du réel. On ne peut pas avoir une zone mo­né­taire sans une union ban­caire, si­non c’est créer une in­sta­bi­li­té fi­nan­cière par frac­tion­ne­ment du sys­tème ban­caire. Dans ce cas, les ou­tils ne sont peut-être pas nou­veaux, mais la cer­ti­tude qu’on en a be­soin, ça c’est nou­veau.

Mo­ment Pi­ket­ty et in­éga­li­tés

Dans les ten­dances qui rendent né­ces­saires le re­tour de l’His­toire, j’ai ci­té le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique et la crois­sance. Il faut ra­jou­ter l’in­éga­li­té. C’est la par­tie vi­sible du “mo­ment Pi­ket­ty”. Je di­rais que c’est un exemple de mé­ta­mor­phose de notre com­pré­hen­sion des in­éga­li­tés par un re­tour à l’His­toire. Tho­mas Pi­ket­ty a re­cons­truit l’his­toire du ca­pi­ta­lisme par le “pe­tit bout” grâce à une sé­rie éco­no­mique sur la ri­chesse “des 1 %” de la po­pu­la­tion. Ce fai­sant, son re­gard his­to­rique a chan­gé la fa­çon dont on com­pre­nait le pré­sent.

Force est de re­con­naître que cette thé­ma­tique des in­éga­li­tés est cen­trale. Pour­quoi elle est cen­trale ? Parce qu’elle dé­bouche sur une in­ter­ro­ga­tion. Est- ce que fi­na­le­ment, l’éco­no­mie de mar­ché est re­la­ti­ve­ment in­stable du fait de la po­la­ri­sa­tion des re­ve­nus et des in­éga­li­tés ? Ce qui est grave, c’est la trans­mis­sion in­ter­gé­né­ra­tion­nelle des in­éga­li­tés – pas qu’il y ait des riches et des pauvres. Cette thé­ma­tique des in­éga­li­tés est une pro­blé­ma­tique d’abord amé­ri­caine. Elle est beau­coup moins pré­gnante en France, où les in­éga­li­tés ont aug­men­té mais ont été re­la­ti­ve­ment stables grâce à un État-pro­vi­dence for­te­ment re­dis­tri­bu­tif. Les États- Unis en re­vanche vi­vaient sur une cer­taine my­tho­lo­gie de la mé­ri­to­cra­tie et de la réus­site par le ta­lent, alors que les don­nées ré­centes montrent que le pays est for­te­ment in­éga­li­taire. De plus, l’uti­li­sa­tion des tech­no­lo­gies nu­mé­riques est un fac­teur fort d’ac­crois­se­ment des in­éga­li­tés. Dans le sys­tème édu­ca­tif, avec la pri­va­ti­sa­tion, c’est la hié­rar­chi­sa­tion. Aux États-Unis, qui sont un pe­tit peu en avance de phase pour cer­taines évo­lu­tions tech­no­lo­giques, les in­éga­li­tés s’ac­croissent et se sé­di­mentent dans la re­pro­duc­tion in­ter­gé­né­ra­tion­nelle. Ce ne sont pas des dis­rup­tions tech­no­lo­giques comme dans la Si­li­con Val­ley, mais des dis­rup­tions so­ciales comme avec Do­nald Trump.

On le voit avec ces ex­pres­sions politiques sé­ces­sion­nistes, soit des plus pauvres, soit des riches, qui re­mettent des bar­rières au com­merce parce qu’ils ont l’im­pres­sion que c’est la li­ber­té de l’éco­no­mie qui crée des in­éga­li­tés. La mau­vaise ges­tion po­li­tique des pro­ces­sus économiques peut créer un re­tour de flamme po­li­tique qua­si­ment au­to­des­truc­teur pour les dé­mo­cra­ties oc­ci­den­tales.

Qui perd, qui gagne, on peut sa­voir

Mais at­ten­tion, je pense que nous, les éco­no­mistes, nous avons de meilleures armes pour com­battre ces risques. Ma­croé­co­no­mistes comme dé­ci­deurs politiques dis­posent main­te­nant de don­nées pour être beau­coup plus in­tel­li­gents sur la com­pré­hen­sion de la po­li­tique éco­no­mique, no­tam­ment ses ef­fets re­dis­tri­bu­tifs. Qui perd, qui gagne, on peut sa­voir. Par­fois, cer­tains éco­no­mistes ont été ex­trê­me­ment naïfs en di­sant “l’aug­men­ta­tion du com­merce in­ter­na­tio­nal aug­mente la crois­sance, ce qui est juste, donc c’est bien. Il y au­ra peut-être des ef­fets re­dis­tri­bu­tifs sur

“La mau­vaise ges­tion po­li­tique des pro­ces­sus économiques peut créer un re­tour de flamme po­li­tique qua­si­ment au­to­des­truc­teur pour les dé­mo­cra­ties oc­ci­den­tales”

les per­dants mais on trou­ve­ra des moyens pour les for­mer”. Or ré­soudre tous les pro­blèmes par l’édu­ca­tion ne marche pas. On ne de­vient pas co­deur dans la Si­li­con Val­ley du jour au len­de­main.

La com­pré­hen­sion des ef­fets du com­merce in­ter­na­tio­nal sur les in­éga­li­tés doit conduire à chan­ger en pro­fon­deur le sys­tème re­dis­tri­bu­tif. Un pa­pier très dé­bat­tu, le “Chi­na Shock”, le choc de la Chine, étu­die toutes les don­nées amé­ri­caines par bas­sins d’em­plois. Il montre que l’ex­po­si­tion au com­merce in­ter­na­tio­nal chi­nois a ef­fec­ti­ve­ment créé du chô­mage et bais­sé des sa­laires dans cer­tains bas­sins d’em­plois. Parce qu’il y a aux ÉtatsU­nis une mo­bi­li­té du tra­vail moindre que ce qu’on pen­sait. Il n’est pas vrai que quand les sa­laires baissent, les gens bougent. Toutes ces don­nées très pré­cises du sui­vi des gens changent la com­pré­hen­sion qu’on a des éco­no­mies de mar­ché, au-de­là des grands mots. En fait, les gens sont peu mo­biles, même aux États-Unis.

Quand une en­tre­prise ferme aux États-Unis, c’est un drame so­cial. Les gens dé­mé­nagent ra­re­ment. S’ils dé­mé­nagent, le prix de leur mai­son est bra­dé. Donc les gens res­tent dans les bas­sins d’em­plois avec des sa­laires plus faibles, des dif­fi­cul­tés à trou­ver un job. Ce qui créé beau­coup de res­sen­ti­ment so­cial. C’est une cause de la baisse du ni­veau de vie, de l’es­pé­rance de vie même. Aux États-Unis, le taux de sui­cide de l’homme blanc de moins 50 ans aug­mente. Avec la ré­vo­lu­tion des don­nées, tout est quan­ti­fié.

La fa­çon dont on voit les ef­fets re­dis­tri­bu­tifs change com­plè­te­ment. Même si le com­merce aug­mente glo­ba­le­ment la crois­sance, il peut y avoir des per­dants qui perdent beau­coup. Il faut trou­ver un moyen pour qu’une par­tie du gain cap­té par cer­tains soit re­dis­tri­bué à ceux qui souffrent beau­coup. C’est le prix à payer pour avoir une ac­cep­ta­bi­li­té so­ciale no­tam­ment du com­merce in­ter­na­tio­nal et des nou­velles tech­no­lo­gies.

Ex­pli­quer les en­jeux Que dit le dé­bat opé­ra­tion­nel ? Il y a des pro­po­si­tions concrètes, dont no­tam­ment le re­ve­nu uni­ver­sel de base. Il fait par­tie du pro­gramme du Par­ti dé­mo­crate en Ca­li­for­nie. C’est ve­nu dans le dé­bat fran­çais avec Be­noît Ha­mon. Ça me semble une fausse bonne idée, car on dis­tri­bue de l’ar­gent à des mé­nages qui n’en ont pas be­soin pour les taxer en­suite. Ce qu’il faut, c’est créer de la re­dis­tri­bu­tion bien ci­blée, mais ne pas don­ner de l’ar­gent à tout le monde. Il faut le don­ner à ceux qui en ont vrai­ment be­soin, donc ci­bler les en­fants, les fa­milles, les per­sonnes qui ont per­du un em­ploi, les per­sonnes qui ont be­soin de qua­li­fi­ca­tion. Et faire très at­ten­tion à trou­ver tous les moyens pour fa­vo­ri­ser les mo­bi­li­tés so­ciales. L’édu­ca­tion de la prime en­fance, c’est es­sen­tiel pour la tra­jec­toire cog­ni­tive et so­ciale des en­fants. Il faut mas­si­ve­ment in­ves­tir sur ces élé­ments-là dans les zones en dif­fi­cul­té. Ce sont des re­com­man­da­tions de po­li­tique pu­blique dont on peut main­te­nant me­su­rer pré­ci­sé­ment l’ef­fi­ca­ci­té.

Par­tout, il y a une uti­li­sa­tion très forte des don­nées pour éva­luer les politiques pu­bliques. En France, ça s’est fait pour le CICE. Cette ex­per­tise dans l’ana­lyse des don­nées, c’est ce que porte l’OFCE. Il y a plu­sieurs choix politiques sur le de­gré d’in­éga­li­té qu’on ac­cepte dans la so­cié­té, sur le de­gré d’in­ves­tis­se­ment consa­cré à l’éga­li­té des chances. Il y a des dif­fé­rences très fortes entre les pays nor­diques et les États-Unis ! Le but, c’est d’éclai­rer des dé­bats politiques, pas de s’y sub­sti­tuer. Je ne veux pas don­ner l’im­pres­sion que l’ex­pert rem­place le po­li­tique et dit “ça c’est for­cé­ment bien”. L’ex­pert doit éclai­rer et mon­trer la so­cié­té comme elle est, au- de­là du dis­cours et des idéo­lo­gies. Avec ce qu’on com­prend et ce qu’on ne com­prend pas ! Il est très im­por­tant d’ex­pli­quer ce qu’on com­prend des ef­fets des politiques pro­po­sées. La dif­fi­cul­té vient de la sim­pli­fi­ca­tion du dis­cours pour ex­pli­quer les ou­tils, les en­jeux, les pra­tiques. C’est ce qui a mo­ti­vé le nu­mé­ro de notre Re­vue sur le thème “Où va l’éco­no­mie ?”. L’OFCE a de­man­dé à 23 éco­no­mistes d’écrire ce qu’ils pen­saient au ni­veau de la fron­tière de leur do­maine de la ma­nière la plus simple pos­sible, la plus in­tui­tive, et sur­tout d’es­sayer d’ex­pli­quer ce qu’ils ne com­prennent pas, quels sont les en­jeux, quelles sont les vraies ques­tions. Sou­vent, l’ex­pert ar­rive dans le dé­bat pu­blic en af­fir­mant des cer­ti­tudes alors qu’en fait, nombre d’in­ter­ro­ga­tions sur l’évo­lu­tion des éco­no­mies de mar­ché sont aus­si éclai­rantes par leur pro­fon­deur que bien des af­fir­ma­tions à l’em­porte-pièce. Je suis par­fois at­tris­té par le dé­bat fran­çais, no­tam­ment les ca­ri­ca­tures des dé­bats pu­blics entre les li­bé­raux d’un cô­té et les key­né­siens de l’autre. Entre les plus d’État, les moins d’État… En France, l’éco­no­mie est ins­tru­men­ta­li­sée par le dé­bat po­li­tique. Ce n’est pas bien. Non que l’éco­no­mie doive se sub­sti­tuer à la po­li­tique ! Je suis bien sûr pour le dé­bat po­li­tique, mais au moins fau­drait- il es­sayer de se mettre d’ac­cord sur la re­pré­sen­ta­tion so­ciale et ne pas ca­ri­ca­tu­rer la com­plexi­té du réel.

L’OFCE Dans tout ce que j’ai dé­crit, vous voyez bien le lien avec l’OFCE. C’est un pe­tit ins­ti­tut par rap­port aux énormes think tanks amé­ri­cains. Mais c’est un ins­ti­tut très vi­sible, pré­sent huit fois par jour dans les mé­dias en France, qui fait des pré­vi­sions, des ana­lyses sur la fis­ca­li­té. En uti­li­sant des ou­tils de mi­cro-si­mu­la­tion, l’OFCE es­saie de me­su­rer tous les ef­fets mi­croé­co­no­miques des ré­formes fis­cales avec la grille “qui perd, qui gagne” sur tous les su­jets. De la fis­ca­li­té du ta­bac à la taxe d’ha­bi­ta­tion, à bien sûr l’IFI, la fis­ca­li­té mo­bi­lière, la fis­ca­li­té di­recte et in­di­recte. Cette di­men­sion est ab­so­lu­ment né­ces­saire à notre com­pré­hen­sion. Que l’on re­garde les le­çons de l’élec­tion de Do­nald Trump ou du Brexit.

Il y a des su­jets sur les­quels il reste beau­coup d’in­cer­ti­tudes. Pre­nez par exemple les or­don­nances sur le tra­vail. Quel est l’im­pact sur le chô­mage ? Et in­dé­pen­dam­ment du chô­mage, quel est l’im­pact sur les in­éga­li­tés ou sur les condi­tions de tra­vail ? C’est très dur de sa­voir ce qui va se pas­ser. Ça peut être uti­li­sé par les en­tre­prises dans le bon sens ou dans un mau­vais sens. Tout ac­teur sin­cère est obli­gé de re­con­naître que toute la sé­quence, de­puis l’ac­cord na­tio­nal in­ter­pro­fes­sion­nel de 2013 jus­qu’aux or­don­nances Pé­ni­caud, est un en­semble de ré­gle­men­ta­tions dans le sui­vi du tra­vail dont on ne sait pas trop com­ment il se­ra ap­pré­hen­dé et uti­li­sé par l’en­tre­prise, les Co­mi­tés d’en­tre­prise, etc.

Le “qui perd- qui gagne”, les politiques de tout bord s’en servent. Quand on dit que les plus for­tu­nés gagnent, on nous qua­li­fie de gauche, quand on dit que le chô­mage va bais­ser, on di­ra que l’OFCE de­vient ma­cro­niste. C’est re­gret­table. Mais je suis très à l’aise. Notre éthique, c’est d’être à chaque fois ri­gou­reux pour ap­prendre ce qui se passe en uti­li­sant les bons ou­tils. Notre ac­tif prin­ci­pal, c’est notre ri­gueur in­tel­lec­tuelle sur la trans­pa­rence des ou­tils. Tout est dans le dé­bat pu­blic. Si des gens pensent qu’on tra­vaille mal, on dis­cu­te­ra sur l’amé­lio­ra­tion, il n’y a au­cun pro­blème. L’OFCE ar­ti­cule la pré­vi­sion ma­croé­co­no­mique avec les ana­lyses mi­croé­co­no­miques pour te­nir compte de tout ça, qui est la réa­li­té du quo­ti­dien des Fran­çais, à l’aune, je le rap­pelle, du “qui perd - qui gagne” pour chaque me­sure.

Il y a des fac­teurs qui peuvent être très im­por­tants que l’on n’ar­rive pas es­ti­mer. Mais il faut ac­cep­ter de ren­trer dans ce pro­ces­sus d’ap­pren­tis­sage col­lec­tif pour être de plus en plus pré­cis. L’OFCE contri­bue au dé­bat pu­blic en ar­ti­cu­lant la ma­croé­co­no­mie et la mi­croé­co­no­mie. C’est aus­si le re­flet, de­puis la crise, d’une pé­riode où l’ar­ti­cu­la­tion du po­li­tique et de l’éco­no­mie est beau­coup plus pro­fonde.

Par­fois, sous la plume des jour­na­listes, on classe l’OFCE au centre gauche du fait de ses ana­lyses sur les in­éga­li­tés et la po­li­tique fis­cale. Vous avez com­pris qu’il faut que l’on ar­rête de dire que l’OFCE est à gauche, parce qu’on est d’abord des bons éco­no­mistes. Ce qui compte, c’est l’hon­nê­te­té dans l’ana­lyse et la clar­té dans ce qu’on sait, et dans ce qu’on ne sait pas. Il y a tel­le­ment un jeu d’ac­teurs que si l’OFCE ana­lyse la com­pé­ti­ti­vi­té des en­tre­prises, le taux de marge ou l’in­ves­tis­se­ment, c’est moins re­pris parce que “moins de gauche”. Re­ve­nons au plus près du réel. La dis­po­ni­bi­li­té nou­velle de bases de don­nées nous y aide beau­coup.

“Quand on dit que les plus for­tu­nés gagnent, on nous qua­li­fie de gauche, quand on dit que le chô­mage va bais­ser, on di­ra que l’OFCE de­vient ma­cro­niste. C’est re­gret­table

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