LE CRÉATEUR DE LA CRYPTOMONNAIE ETHEREUM

Créateur rus­so-ca­na­dien de l’Ethereum Le co­deur de la cryp­to-mon­naie Ethereum évoque la bulle du bit­coin, et les hauts et les bas d’une exis­tence aux ma­nettes d’une des blo­ck­chains les plus pro­met­teuses au monde

Le Nouvel Economiste - - La Une - CHLOE CORNISH, FT

Dans les hau­teurs du quar­tier de Mon­te­rey Heights à San Fran­cis­co se dresse un mo­deste pa­villon. Il se­rait par­fai­te­ment or­di­naire si ses grandes fe­nêtres n’étaient pas re­cou­vertes de gri­bouillis vert fluo : équa­tions à moi­tié ter­mi­nées, sque­lettes d’ar­chi­tec­ture in­for­ma­tique. Ce sont des traces lais­sées par les co­deurs qui y trouvent re­fuge. Vê­tue de sweats à ca­puche et de jeans, cette troupe d’une quin­zaine de dé­ve­lop­peurs res­semble aux gar­çons per­dus de Pe­ter Pan. Mal­gré leur jeu­nesse (à peine plus de vingt ans), ces pro­gram­meurs sont au coeur de l’his­toire fi­nan­cière la plus ex­tra­or­di­naire de ces der­niers mois : les cryp­to-mon­naies, ces je­tons nu­mé­riques sans va­leur in­trin­sèque, ont su­bi­te­ment at­teint plu­sieurs mil­liards de dol­lars. Je suis ici pour ren­con­trer le chef de file des co­deurs, Vi­ta­lik Bu­te­rin, créateur rus­so-ca­na­dien d’Ethereum. Par­mi les cen­taines d’er­satz de Bit­coin à avoir vu le jour au cours des sept an­nées ayant sui­vi l’émer­gence de la pre­mière cryptomonnaie, Ethereum est sans doute la plus flo­ris­sante. Plus tôt cette an­née, lorsque j’avais pris une voi­ture Lyft (un équi­valent d’Uber) pour me rendre au siège so­cial de San Fran­cis­co par un ma­tin hu­mide et nua­geux, la va­leur to­tale d’Ethereum se si­tuait à en­vi­ron 125 mil­liards de dol­lars – juste der­rière Bit­coin. Après m’être frayée un che­min entre ses fer­vents dis­ciples, je re­con­nais ce jeune homme fin et sec que j’ai plu­sieurs fois eu l’oc­ca­sion de voir sur les es­trades de confé­rences tech­no­lo­giques. Il me serre la main avec pré­cau­tion, les doigts à plat. Avec ses joues creu­sées et ses che­veux bruns du­ve­teux, il res­semble plus à un pro­dige des ma­thé­ma­tiques qu’à un ma­gnat de la tech­no­lo­gie. Nous avions ré­ser­vé dans un res­tau­rant mexi­cain chic du quar­tier la­ti­no de Mis­sion à San Fran­cis­co, mais j’ai ap­pris à la der­nière mi­nute qu’il pré­fé­rait com­man­der tran­quille­ment un re­pas à do­mi­cile dans ce QG, la deuxième mai­son d’Ethereum. Il porte un t-shirt jaune ca­na­ri mal ajus­té et im­pri­mé d’un per­son­nage de des­sin ani­mé, un pan­ta­lon de sur­vê­te­ment noir et une montre avec un bra­ce­let en plas­tique rose. Sur le ca­dran, un chat digne d’Alice au pays des mer­veilles sou­rit de toutes ses dents, ex­po­sant les rouages in­ternes en trans­pa­rence. Je lui de­mande son âge pré­cis. Il ré­pond sans hé­si­ta­tion :

“23,96”. C’est son père Dmi­try, lui aus­si in­for­ma­ti­cien, qui lui a fait dé­cou­vrir les concepts de blo­ck­chain et de cryp­to-mon­naie. Il a en­cou­ra­gé son fils à conce­voir des jeux vi­déo de­puis l’âge de 10 ans. Puis, en 2011, il l’a ini­tié au bit­coin. Créé deux ans plus tôt, dans un monde sous le choc de la faillite du sys­tème ban­caire, le pro­to­cole Bit­coin offre aux uti­li­sa­teurs la pos­si­bi­li­té d’échan­ger de l’ar­gent en ligne en l’ab­sence d’un éta­blis­se­ment ban­caire jouant un rôle d’in­ter­mé­diaire dans la tran­sac­tion. Le mys­té­rieux in­ven­teur du Bit­coin de­meure in­con­nu, mais par­mi ses par­rains se trouvent les “cy­pher­punks” [com­po­sé à par­tir de l’an­glais “ci­pher”, qui si­gni­fie chif­fre­ment, ndlt] : des pi­rates dé­fen­seurs de la vie pri­vée, dé­ter­mi­nés à sa­per les au­to­ri­tés qui nous ont me­nés à la crise fi­nan­cière.

La blo­ck­chain, “un or­ga­nisme in­té­res­sant”

Vi­ta­lik, alors âgé de 17 ans, a d’abord re­je­té l’idée, avant de faire ses propres re­cherches sur la mon­naie vir­tuelle. Bien­tôt, il écri­vait des ar­ticles – payés en bit­coins – tout en étu­diant l’in­for­ma­tique à l’Uni­ver­si­té de Wa­ter­loo au Ca­na­da, ce qui l’a fi­na­le­ment ame­né à co­fon­der ‘Bit­coin Ma­ga­zine’. En 2011, le bit­coin était consi­dé­ré comme une tech­no­lo­gie si ra­di­cale que beau­coup étaient per­sua­dés que les gou­ver­ne­ments al­laient l’in­ter­dire, en dé­non­çant le mar­ché noir sus­cep­tible de pros­pé­rer grâce à ce sys­tème. Pour­tant, le bit­coin a sur­vé­cu, jus­qu’à par­ve­nir à se né­go­cier au ni­veau stra­to­sphé­rique de 19 000 dol­lars à Noël, mal­gré le krach qui s’en­sui­vit. La blo­ck­chain est “un or­ga­nisme in­té­res­sant, d’un genre nou­veau”, avance Vi­ta­lik Bu­te­rin après avoir fou­lé avec moi le par­quet du sa­lon pour tra­ver­ser l’open space jus­qu’à une table à man­ger en bois. C’est un eu­phé­misme, me dis-je in­té­rieu­re­ment. Pour sim­pli­fier, une blo­ck­chain est un grand re­gistre comp­table dis­tri­bué, sto­cké sur des mil­liers d’or­di­na­teurs. Grâce à la dis­per­sion de ces en­re­gis­tre­ments et à leur sé­cu­ri­sa­tion via des ou­tils ma­thé­ma­tiques by­zan­tins de cryp­to­gra­phie, la blo­ck­chain est plus dif­fi­cile à fal­si­fier que les bases de don­nées tra­di­tion­nelles. Les boîtes de pan­dore cen­tra­li­sées, comme votre cer­veau, sont ex­po­sées au risque de pertes – et vul­né­rables face aux at­taques, comme l’a consta­té Equi­fax suite au pi­ra­tage de ses fi­chiers clients. En re­vanche, les re­gistres de la blo­ck­chain sont po­ten­tiel­le­ment ou­verts à tous et ne sont pas contrô­lés par une seule en­ti­té.

La cul­ture Ethereum

Le coup de gé­nie de Vi­ta­lik Bu­te­rin est d’avoir per­çu le po­ten­tiel der­rière la créa­tion de sa propre blo­ck­chain, Ethereum, sur la­quelle d’autres en­tre­prises de tous types pour­raient s’ados­ser, des ser­vices de paie­ments jus­qu’aux jeux. Le pro­jet a ra­pi­de­ment pris vie, et tout un cha­cun s’est mis à ré­cla­mer avec in­sis­tance la pos­si­bi­li­té de s’ap­puyer sur cette tech­no­lo­gie, des scien­ti­fiques jus­qu’aux banques en pas­sant par les en­tre­pre­neurs. À 19 ans, Vi­ta­lik Bu­te­rin a quit­té l’uni­ver­si­té pour se concen­trer sur la ges­tion d’Ethereum. Nous al­lons nous as­seoir ; après quelques hé­si­ta­tions mal­adroites, il plie sa char­pente os­seuse dans une chaise. On ter­gi­verse sur la nour­ri­ture. Je sug­gère des ta­cos ou des piz­zas. Son col­la­bo­ra­teur, Tho­mas Gre­co, un dé­ve­lop­peur qui dit avoir tra­vaillé avec Vi­ta­lik Bu­te­rin pen­dant des an­nées, sug­gère le thaï­lan­dais. Avant que je n’aie le temps de trou­ver un me­nu sur mon té­lé­phone, Gre­co a fait le tour des op­tions pour je­ter son dé­vo­lu sur le Chaiya Thai Res­tau­rant tout proche et com­mande d’un coup de pouce. Vi­ta­lik Bu­te­rin est le pre­mier à ad­mettre qu’il a pas­sé une étrange an­née 2017. Les en­tre­pre­neurs ados­sés au pro­to­cole Ethereum ont com­men­cé à l’uti­li­ser pour émettre de nou­veau je­tons afin d’or­ga­ni­ser d’énormes le­vées de fonds en cryp­to-mon­naie pour leurs pro­jets, à tra­vers un mé­ca­nisme de fi­nan­ce­ment no­va­teur bap­ti­sé “ini­tial coin of­fe­ring” (ICO). Les prix du bit­coin et de l’ether ont bat­tu des re­cords et les ICO ont ex­plo­sé ; mais elles ont aus­si ali­men­té les craintes d’un éven­tuel em­bal­le­ment spé­cu­la­tif du même type que la tu­li­po­ma­nie, la spé­cu­la­tion sur les bulbes de tu­lipes aux Pays-Bas, au­tre­fois. “Nous avons créé une cul­ture où n’im­porte quel pro­jet ha­sar­deux peut le­ver 8 mil­lions de dol­lars, et on dit ‘oh oui, c’est des ca­ca­huètes’ ”,

re­marque-t-il : “C’est comme ça que tu sais que tu es dans une bulle !” La hausse du cours de l’ether a fait de lui un mul­ti­mil­lion­naire, mais contrai­re­ment aux adeptes du bit­coin qui ont eu ten­dance à s’ac­cro­cher à leurs ac­tifs, il n’a ja­mais été convain­cu que les cryp­to­mon­naies al­laient prendre. Quand les prix sem­blaient cor­rects, il en­cais­sait ; et il a “payé ce­la cher fi­nan­ciè­re­ment”, no­tet­gaie­ment. Il es­time que sur le pa­pier, son ca­pi­tal fic­tif, ba­sé sur la va­leur de ses ac­tifs, se­rait trois à quatre fois plus im­por­tant s’il avait ven­du moins de cryp­to-mon­naie. Après des an­nées pas­sées entre 1 à 100 dol­lars, le bit­coin a bon­di pour pas­ser de moins de 1 000 dol­lars en jan­vier 2017 à plus de 19 000 dol­lars en dé­cembre (l’ef­fer­ves­cence est tou­te­fois re­tom­bée : il s’est main­te­nant sta­bi­li­sé à en­vi­ron 8 000 dol­lars).

“Cer­taines ICO se sont avé­rées être des es­cro­que­ries. (...) Il y a des pro­jets qui n’ont ja­mais eu d’âme, c’est juste, vroum­vroum, le prix monte”, lance-t-il et ta­pant dans ses longues mains : “Lam­bo[rghi­ni], vroum, vroum, achète, achète main­te­nant !”

Le jeune pro­dige su­bit beau­coup de pres­sion pour trans­for­mer l’es­sai et pas­ser de l’ex­ci­ta­tion sur­vol­tée au­tour de la blo­ck­chain aux ré­sul­tats concrets. Il ex­plique ra­pi­de­ment ses ef­forts pour amé­lio­rer le ré­seau Ethereum, qui s’est ré­cem­ment re­trou­vé conges­tion­né sous l’af­flux d’uti­li­sa­teurs qui échangent des chats vir­tuels dans un jeu ap­pe­lé Cryp­toKit­ties, où les joueurs élèvent et échangent des fé­lins nu­mé­riques. Les dif­fé­rentes pistes en­vi­sa­gées afin d’aug­men­ter la ca­pa­ci­té de la blo­ck­chain portent des noms tels que “shar­ding”, “state chan­nels” et “plas­ma”. Je suis sou­la­gée lorsque nous pas­sons à des choses plus simples, comme son dé­sir d’im­mor­ta­li­té.

Vi­ta­lik Bu­te­rin conster­né

De­puis son en­fance, Vi­ta­lik Bu­te­rin songe à la vie éter­nelle. Quand il avait six ans, peu de temps après l’ar­ri­vée aux États-Unis de sa fa­mille émi­grée de Rus­sie, il est tom­bé sur un livre d’Au­brey de Grey, un scien­ti­fique bri­tan­nique contro­ver­sé et do­té d’idées ra­di­cales pour vaincre le vieillis­se­ment. Tan­dis que nous si­ro­tons un thé vert pré­pa­ré Tho­mas Gre­co en at­ten­dant notre re­pas, je l’in­ter­roge : pour­quoi veut-il vivre éter­nel­le­ment ? Vi­ta­lik Bu­te­rin est “as­sez per­plexe qu’on puisse se po­ser la ques­tion”. S’il est pos­sible de vivre éter­nel­le­ment, alors choi­sir de ne pas le faire, c’est “l’équi­valent de sau­ter d’une fa­laise”, ex­plique-t-il. Il en­tre­pren­dra en­suite de me ras­su­rer : si les so­lu­tions de pro­lon­ga­tion de la vie ont mis du temps à ar­ri­ver, elles pour­raient être prêtes d’ici 2060, ce qui si­gni­fie qu’il se­ra “pro­ba­ble­ment en­core temps pour

vous”. (J’ai 25 ans.) Mais alors, “que fe­rait-il de la vie éter­nelle ?”, l’in­ter­ro­geais-je, en m’ima­gi­nant qu’il pour­rait as­pi­rer à per­cer le se­cret d’énigmes ma­thé­ma­tiques non ré­so­lues. Pas tout à fait. “Le plus im­por­tant, c’est

d’en pro­fi­ter”, ré­pond-il. Pen­dant ses tra­jets en avion, il étu­die les langues qu’il ne maî­trise pas en­core en re­gar­dant des films fran­çais, al­le­mands ou chi­nois. Au mo­ment où nous par­lons, la cryptomonnaie est en train de vivre une sorte de ré­vo­lu­tion cultu­relle. Les pre­miers co­deurs idéa­listes, qui sou­hai­taient que la blo­ck­chain trans­fère le pou­voir des mains des en­tre­prises et des gou­ver­ne­ments vers celles des in­di­vi­dus, ont com­men­cé l’an­née der­nière à se faire dé­pas­ser par des in­tri­gants mo­ti­vés par l’ap­pât d’un gain ra­pide. Cer­taines ICO se sont avé­rées être des es­cro­que­ries. C’est avec conster­na­tion que Vi­ta­lik Bu­te­rin a ob­ser­vé sa blo­ck­chain se faire inon­der par des mer­ce­naires en quête d’ar­gent fa­cile. “Il y a des pro­jets qui n’ont ja­mais eu d’âme, c’est juste, vroum-vroum, le prix monte”,

lance-t-il et ta­pant dans ses longues mains : “Lam­bo[rghi­ni], vroum, vroum, achète, achète main­te­nant !” Lais­sant alors sou­dain échap­per une re­marque acerbe au su­jet du je­ton nu­mé­rique Tron, mon hôte dé­tend l’at­mo­sphère en riant à gorge dé­ployée. La va­lo­ri­sa­tion bour­sière de Tron a at­teint 17 mil­liards de dol­lars sans le moindre signe de vie d’un réel pro­duit sous-ja­cent. Les va­lo­ri­sa­tions far­fe­lues sont, dit-il, “très en avance sur ce que ce do­maine a réel­le­ment ac­com­pli pour la so­cié­té”. Pen­dant que nous at­ten­dons la li­vrai­son, les mar­chés de la cryp­to-mon­naie sont en plein ef­fon­dre­ment. À la fin de la jour­née, l’ether au­ra plon­gé de 30 %. Une telle vo­la­ti­li­té don­ne­rait des sueurs froides aux tra­ders, mais ce n’est rien pour les vé­té­rans des cryp­to-mon­naies comme Vi­ta­lik Bu­te­rin – il ne sur­veille même pas son té­lé­phone.

Prag­ma­tique contre le sys­tème

Vi­ta­lik Bu­te­rin a beau être dé­çu par le boom, il a pour­tant ac­cueilli fa­vo­ra­ble­ment l’in­ves­tis­se­ment mas­sif dans la blo­ck­chain de la part du grand pu­blic. L’Ethereum En­ter­prise Al­liance (EEA) a été fon­dée en 2016 pour ex­plo­rer les éven­tuelles ap­pli­ca­tions de la blo­ck­chain pour le monde de l’en­tre­prise. Elle compte par­mi ses membres BP ou en­core JPMor­gan. L’EEA re­flète le chan­ge­ment de men­ta­li­té du créateur d’Ethereum. Ado­les­cent, il par­ta­geait l’opi­nion gé­né­rale de la com­mu­nau­té re­belle des adeptes de la cryp­to­gra­phie :

“le sys­tème”, c’est-à-dire les gou­ver­ne­ments, les banques et les grandes en­tre­prises, “est fon­da­men­ta­le­ment mau­vais, et nous de­vons y ré­sis­ter com­plè­te­ment et construire quelque chose de neuf” (Vi­ta­lik Bu­te­rin a un tic en­fan­tin : il ajoute un “s” fau­tif à cer­tains verbes). Mais il s’est ren­du compte que ces gens “ne sont pas si dif­fé­rents des autres par­tout ailleurs”. Les pu­ristes pour­raient y voir une tra­hi­son par rap­port aux ra­cines his­to­riques de la blo­ck­chain ; mais Vi­ta­lik Bu­te­rin dé­crit ce­la comme du prag­ma­tisme, tein­té d’an­xié­té face à des gou­ver­ne­ments do­tés “de cen­taines de mil­liards de dol­lars d’armes phy­siques, beau­coup de pri­sons… une sur­veillance ac­crue de l’In­ter­net”. Vi­ta­lik Bu­te­rin a de quoi se faire du sou­ci : il a vu com­ment les pre­miers spé­cia­listes du bit­coin, qui uti­li­saient la mon­naie pour le tra­fic de drogue, ont fi­ni par se faire prendre. Il évoque Ross Ul­bricht, l’in­croya­ble­ment jeune li­ber­ta­rien amé­ri­cain qui di­ri­geait Silk Road, ce mar­ché noir du dark­net spé­cia­li­sé dans l’échange de sub­stances et de mar­chan­dises illi­cites, tour­nant en grande par­tie grâce au bit­coin. Par sa tris­te­ment cé­lèbre dé­ci­sion de re­cru­ter des tueurs à gages, Ross Ul­bricht au­rait fait bas­cu­ler le des­tin du bit­coin, se­lon Vi­ta­lik Bu­te­rin, trans­for­mant l’his­toire d’“un éven­tuel mar­tyr de la déso­béis­sance ci­vile” en celle d’“un vé­ri­table cri­mi­nel et en­ne­mi pu­blic”. Ross Ul­bricht, qui en­tame au­jourd’hui la tren­taine, a per­du l’an­née der­nière une ba­taille ju­di­ciaire qui a du­ré cinq ans, et il risque au­jourd’hui la pri­son à vie. “Même si votre but est de ren­ver­ser une par­tie du sys­tème, il faut avoir une vi­sion de la fa­çon dont ce­la peut fa­vo­ri­ser le pro­grès hu­main, et vé­hi­cu­ler cette vi­sion”, ex­pli­quet“Le Sei­gneur des an­neaux et La Guerre des étoiles pour­raient ren­voyer aux gens une image très, très trom­peuse du conflit so­cial.” Sa ré­fé­rence aux Hob­bits et aux Je­di évoque la mo­rale en­fan­tine, qui op­pose la droi­ture au mal ab­so­lu ; Vi­ta­lik Bu­te­rin s’est adap­té à un monde sans mé­chants ni hé­ros.

Tour­née di­plo­ma­tique en cours

Alors, qui est la per­sonne la plus im­por­tante dans sa vie ? Pour une fois, il se trouve à cours de ré­par­tie. “Hmmm.” Il y a un blanc. “Il est dif­fi­cile de pen­ser à une seule per­sonne. Ouais.” Nous sommes sau­vés par l’ar­ri­vée de la li­vrai­son. Deux femmes sur des ca­na­pés pia­notent sur des or­di­na­teurs por­tables re­cou­verts d’au­to­col­lants. L’at­mo­sphère est celle d’une mai­son des étu­diants en pé­riode de ré­vi­sion avant les exa­mens de fin d’an­née. Vi­ta­lik Bu­te­rin va cher­cher des as­siettes et des four­chettes (mais pas de cou­teaux). Nous dé­bal­lons des cre­vettes épi­cées avec un plat de pâtes et lé­gumes sau­tés pour lui, et un cur­ry de lé­gumes verts à l’ab­sinthe avec du riz com­plet pour moi. Je l’in­ter­roge sur ses sou­ve­nirs de Rus­sie, pays qu’il a quit­té à l’âge de six ans. Tout en dé­cor­ti­quant les cre­vettes de ses longs doigts aux ongles ron­gés, il ré­cite une des­crip­tion de sa ville na­tale, Ko­lom­na : 140 000 ha­bi­tants, 115 km de Mos­cou. Il s’est ren­du à Mos­cou et à SaintPé­ters­bourg l’an­née der­nière, il a ren­con­tré Vla­di­mir Pou­tine, et s’en­tre­tient avec des res­pon­sables russes au­tour d’un pro­jet de “cryp­to­rouble”. Il a ex­pli­qué en quoi il se ran­geait au cô­té du sys­tème ces temps­ci, mais j’ai du mal à com­prendre pour­quoi il ai­de­rait un gou­ver­ne­ment au­to­ri­taire. Il cite Fre­de­rick Dou­glass, qui a été cri­ti­qué pour s’être al­lié avec les pro­prié­taires d’es­claves, mais a dé­cla­ré : “Je m’uni­rais avec n’im­porte qui pour faire le bien ; et avec per­sonne pour faire le mal”. Il me confie­ra plus tard qu’il en­cou­rage le Krem­lin à faire pro­fi­ter “le peuple des avan­tages de la cryp­to­gra­phie”, mais ajoute,

ré­si­gné, qu’il “ignore dans quelle me­sure le mes­sage passe réel­le­ment”. Cette vo­lon­té de dis­cu­ter a pro­pul­sé Vi­ta­lok Bu­te­rin dans une tour­née di­plo­ma­tique, ap­pa­rem­ment à du­rée in­dé­ter­mi­née. Au cours du der­nier mois, il a vi­si­té quatre pays : la Thaï­lande, Sin­ga­pour, la

Chine, les États-Unis. Il n’a pas d’adresse fixe. “En ce mo­ment, je pa­pillonne un peu

par­tout”, ré­sume-t-il. Alors, où laisse-t-il ses af­faires pen­dant qu’il voyage ? Il quitte la pièce à toute al­lure. Dé­con­cer­tée, je pique une au­ber­gine avec ma four­chette. Il re­vient avec un sac de voyage rose vif, dé­bor­dant de t-shirts. Il n’a pas de livres ? Il pointe du doigt son té­lé­phone An­droid. Quand sa for­tune est pas­sée de 1 mil­lion à plus de 10 à 20 mil­lions de dol­lars (pour une fois, il ar­range un peu les chiffres), il ne s’est pas dit “you­pi, je vais avoir plus de trucs”. “C’est plu­tôt que je n’au­rai pas à m’in­quié­ter pour l’ar­gent pen­dant long­temps”, pré­cise-t-il. Il fait des dons à la Fon­da­tion de Bill Gates, à Gi­veDi­rect­ly et à l’or­ga­nisme de lutte contre le vieillis­se­ment d’Au­brey de Grey, la SENS Re­search Foun­da­tion.

Le poids de la cé­lé­bri­té

Sa source d’ins­pi­ra­tion la plus im­por­tante, dit-il, In­ter­net est l’a l’In­ter­net. tué : une Et ru­meur en juin vi­rale der­nier, se­lon la­quelle ca­pi­ta­li­sa­tion il était bour­sière mort a d’Ethereum fait plon­ger de la 4 mil­liards Vi­ta­lik Bu­te­rin de dol­lars, est in­trin­sè­que­ment ré­vé­lant à quel lié point au sys­tème en cryp­to-mon­naie. Ethereum dans “C’est l’es­prit genre des OK, tra­ders

ouah, fa­mille c’est m’en­voyait bi­zarre”, des se mes­sages sou­vient-il. WeC­hat “Ma pour Je re­marque me de­man­der des si cernes ça al­lait.” sous ses yeux bleus pu­bliques, per­çants. Mal­gré il a du mal toutes à se ses faire ap­pa­ri­tions à sa cé­lé­bri­té. “L’an der­nier, c’en est ar­ri­vé à un point où [la cé­lé­bri­té] est de­ve­nue plus gê­nante que po­si­tive”, sou­ligne-t-il. Il se sou­vient qu’un homme l’a pris en chasse dans un avion et à tra­vers un aé­ro­port, pour ten­ter de lui par­ler. Cette po­si­tion de pou­voir, est-ce quelque chose qu’il a dé­si­ré ? “Non”, ré­pond-il du tac au tac, sans une se­conde d’hé­si­ta­tion. Alors, com­ment ce­la a pu se pro­duire ?

“Hummm. Ethereum a gros­si.” Il baisse sa tête comme si je l’avais gron­dé. “Il s’est avé­ré qu’Ethereum a évo­lué sans que d’autres fi­gures aus­si im­por­tantes que moi n’émergent, j’ima­gine.” Vi­ta­lik Bu­te­rin semble dé­pri­mé. Pour es­sayer de dé­tendre l’at­mo­sphère, je lui de­mande où il ai­me­rait être dans cinq ans.

“Je n’en ai au­cune idée”, sou­pire-t-il. “Je ne pla­ni­fie gé­né­ra­le­ment pas plus de trois mois à l’avance, en­core moins cinq ans.” Il est clair qu’Ethereum a com­men­cé comme un pro­jet, pas comme un plan de car­rière. Il ri­di­cu­lise les mil­lion­naires en bit­coin qui ont sur­fé sur la vague du cryp­to-tsu­na­mi jus­qu’à amas­ser une for­tune, en s’en van­tant comme s’il s’agis­sait d’une prouesse d’in­ves­tis­se­ment. “C’est la rou­lette russe, et tous ceux qui ont ga­gné au lo­to semblent avoir l’im­pres­sion qu’ils l’ont mé­ri­té parce qu’ils se­raient plus in­tel­li­gents”, ful­mine Vi­ta­lik Bu­te­rin. Il imite un “taureau” en­thou­siaste, ayant pa­rié sur le bit­coin : “J’ai été loyal et j’ai été ver­tueux et j’ai te­nu bon et donc je mé­rite d’avoir mes cinq vil­las et 23 lam­bos !” Nous rions. Après n’avoir fait qu’une bou­chée des cre­vettes, il se met à ra­mas­ser des miettes avec son in­dex et dé­crit ses dé­am­bu­la­tions ré­centes dans un quar­tier dé­la­bré en Chine. Il fait une fixa­tion sur les “épi­ce­ries mi­teuses, avec des en­fants de cinq ans qui aident ma­man et pa­pa à ré­ar­ran­ger les bou­teilles d’eau”. Ces ren­contres lui ont rap­pe­lé que “ce sont ces gens à qui vous pou­vez réel­le­ment être utile”. Je sens que ça le dé­mange : il a en­vie de se re­con­nec­ter. Il dé­bar­rasse les as­siettes et me re­mer­cie pour ma vi­site. Je res­sors dans le jour gris, loin de tout et sans avoir ap­pe­lé de taxi. Comme la tra­di­tion veut que le FT paie, j’ai lais­sé 45 dol­lars en billets pour Tho­mas Gre­co, mais j’ai dé­cou­vert après coup qu’il man­quait 5 dol­lars. Tho­mas Gre­co me di­ra plus tard par mail de ne pas m’in­quié­ter. Je peux lui don­ner la dif­fé­rence en ether. Chaiya Thai Res­tau­rant 272 Cla­re­mont Blvd, San Fran­cis­co, CA, 94127 Cre­vettes au ta­ma­rin 14$ Nouilles sau­tées aux lé­gumes thaï avec to­fu 10$ Cur­ry vert 10$ Riz com­plet x2 6$ Thé vert x2 of­fert To­tal (li­vrai­son in­cluse) 50,56$

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