Ré­vo­lu­tion cultu­relle

Le pas­sage d’une France en­tra­vée à une France li­bé­rée ne né­ces­site pas moins qu’une ré­vo­lu­tion des men­ta­li­tés

Le Nouvel Économiste - - La Une - PHI­LIPPE PLASSART

Mais quelle est donc la France de de­main que veut fa­çon­ner Em­ma­nuel Ma­cron? C’est une réus­site à mettre à l’ac­tif du plus jeune pré­sident que le pays s’est don­né dans son his­toire : il a dans un pre­mier temps, grâce à son audace, dé­blo­qué le pays là où ses pré­dé­ces­seurs avaient échoué. Il l’a fait par un ac­ti­visme tous azi­muts : sur le plan po­li­tique – en bri­sant les cli­vages an­ciens –, sur le plan éco­no­mique – en as­su­mant to­ta­le­ment de sou­te­nir l’in­ves­tis­se­ment –, et sur le plan so­cial – en po­sant les ja­lons d’un nou­veau fonc­tion­ne­ment. Mais il lui reste main­te­nant le plus im­por­tant à faire : dire aux Fran­çais où il veut les em­me­ner, en somme leur in­di­quer le but de leurs ef­forts. Il doit le faire en fai­sant da­van­tage par­ta­ger à la po­pu­la­tion sa convic­tion forte...

Mais quelle est donc la France de de­main que veut fa­çon­ner Em­ma­nuel Ma­cron ? C’est une réus­site à mettre à l’ac­tif du plus jeune pré­sident que le pays s’est don­né dans son his­toire : il a dans un pre­mier temps, grâce à son audace, dé­blo­qué le pays là où ses pré­dé­ces­seurs avaient échoué. Il l’a fait par un ac­ti­visme tous azi­muts : sur le plan po­li­tique – en bri­sant les cli­vages an­ciens –, sur le plan éco­no­mique – en as­su­mant to­ta­le­ment de sou­te­nir l’in­ves­tis­se­ment –, et sur le plan so­cial – en po­sant les ja­lons d’un nou­veau fonc­tion­ne­ment. Mais il lui reste main­te­nant le plus im­por­tant à faire : dire aux Fran­çais où il veut les em­me­ner, en somme leur in­di­quer le but de leurs ef­forts. Il doit le faire en fai­sant da­van­tage par­ta­ger à la po­pu­la­tion sa convic­tion forte sur le de­ve­nir du pays dont le sort tient en deux constats. Pri­mo : le nou­veau monde que fa­briquent la mon­dia­li­sa­tion et la nu­mé­ri­sa­tion ne laisse au­cune chance à la France et à ses ha­bi­tants si l’Hexa­gone reste en­tra­vé dans les rets de son mo­dèle hé­ri­té des an­nées d’après-guerre au­jourd’hui to­ta­le­ment dé­pas­sé. Deu­zio : seule une France li­bé­rée se­ra vé­ri­ta­ble­ment en me­sure de

Cette li­bé­ra­tion de la France va bien au-de­là d’une ad­di­tion de ré­formes, puis­qu’elle ne peut pas­ser que par une ré­vo­lu­tion cultu­relle, au­tre­ment dit des men­ta­li­tés, au moins aus­si im­por­tante que celle qu’a connue le pays en mai 68.

ré­pondre aux dé­fis de ce nou­veau monde qui né­ces­site de la prise de risque, de la sou­plesse et de la ré­ac­ti­vi­té. Or cette li­bé­ra­tion de la France va bien au-de­là d’une ad­di­tion de ré­formes, puis­qu’elle ne peut pas­ser que par une ré­vo­lu­tion cultu­relle, au­tre­ment dit des men­ta­li­tés, au moins aus­si im­por­tante que celle qu’a connue le pays en mai 68. Pas­ser d’une France en­tra­vée à une France li­bé­rée en mo­di­fiant en pro­fon­deur les com­por­te­ments et les fa­çons de voir : tel est le des­sein pro­fond du pré­sident. Cette dé­marche qui re­quiert ef­fort et cou­rage im­pacte les es­prits plus en­core que les por­te­feuilles. Elle n’est pas gra­tuite, car elle cor­res­pond à une né­ces­si­té qui s’im­pose à tous les Fran­çais s’ils veulent sor­tir de leurs dif­fi­cul­tés. Em­ma­nuel Ma­cron, qui fut aus­si ban­quier d’af­faires, sait ce qu’il en coûte à une en­tre­prise de ne pas ré­agir à l’évo­lu­tion de son en­vi­ron­ne­ment, de son mar­ché et de son uni­vers concur­ren­tiel. Et il n’a pas de mal à trans­po­ser ces risques à l’échelle d’un pays. Pour Em­ma­nuel Ma­cron, cette France en­tra­vée par ses dé­fauts struc­tu­rels hé­ri­tés de l’his­toire et les­tée par une dette qui n’a pas ces­sé de gon­fler n’a pas d’autre choix : pour sur­vivre et re­trou­ver sa place, il lui faut s’adap­ter, et ce­la d’au­tant plus vite qu’elle a pris un re­tard consi­dé­rable à le faire. Il n’y a guère dé­sor­mais par­mi les voi­sins que l’Ita­lie à être en moins bonne pos­ture que la France. Il reste à Ma­cron à mettre des mots sur cette trans­for­ma­tion. Avec un mes­sage cen­tral : si cette trans­for­ma­tion mal­mène cer­tains in­té­rêts ca­té­go­riels, elle est bé­né­fique à la ma­jo­ri­té, et sur­tout, les plus dé­fa­vo­ri­sés y ga­gne­ront. Un dis­cours de rup­ture qui sou­lève in­évi­ta­ble­ment une forme de scep­ti­cisme dans un pays qui a

Toutes ces ré­formes, si per­ti­nentes et cou­ra­geuses soien­telles, se­ront vaines si les ac­teurs ne se les ap­pro­prient pas au plus pro­fond de leur men­tal. Oui, dé­ci­dé­ment, un pré­sident ne peut pas tout seul…

été ber­cé d’illu­sions en es­pé­rant que rien ne change de­puis une qua­ran­taine d’an­nées. Ma­cron le pé­da­gogue ma­nie les concepts avec brio – mais si par­ler d’éman­ci­pa­tion, du re­fus de l’as­si­gna­tion à ré­si­dence est com­pré­hen­sible par l’élite, ce vo­ca­bu­laire risque de pas­ser lar­ge­ment au-des­sus de la tête du Fran­çais moyen. Il sait aus­si par­ler cash, à l’ins­tar du “po­gnon de dingue” des aides so­ciales, des “pauvres qui doivent avoir de l’am­bi­tion”. Un franc-par­ler uti­li­sé sciem­ment pour bous­cu­ler les cer­ti­tudes an­ciennes, les modes de rai­son­ne­ment trop sou­vent ré­pé­tés. Car il en est per­sua­dé : toutes ces ré­formes, si per­ti­nentes et cou­ra­geuses soient-elles, se­ront vaines si les ac­teurs ne se les ap­pro­prient pas au plus pro­fond de leur men­tal. Oui, dé­ci­dé­ment, un pré­sident ne peut pas tout seul…

De la France de “l’an­cien monde” à la France du “nou­veau monde”

De­puis la com­mis­sion At­ta­li de 2007 sur les ré­formes dont il fut l’un des rap­por­teurs, Em­ma­nuel Ma­cron a eu le temps de se for­ger une convic­tion : non seule­ment la France souffre de han­di­caps, mais ces han­di­caps qui étaient au­tre­fois sup­por­tables dans un en­vi­ron­ne­ment en­core pro­tec­teur et fer­mé, sont de­ve­nus mor­tels, la faute à l’évo­lu­tion ul­tra-ra­pide du monde qui

ne laisse au­cune chance à ceux qui font du sur­place. “Il faut être lu­cide : le monde est lan­cé dans une course hy­per-com­pé­ti­tive. Il n’at­ten­dra pas la France. Si cette der­nière ne prend pas le mou­ve­ment, elle risque de se voir dé­fi­ni­ti­ve­ment

dis­qua­li­fiée” ana­lyse le consul­tant Al­do Car­do­so. L’in­ven­taire des lour­deurs hé­ri­tées de la France de l’an­cien monde, la pé­riode au­jourd’hui ré­vo­lue des Trente glo­rieuses, s’est trans­for­mé en une li­ta­nie mor­ti­fère. Il y a au pre­mier chef la ri­gi­di­té des sta­tuts et ce qui l’ac­com­pagne, l’opa­ci­té des rentes. Un poi­son éco­no­mique qui vient frei­ner la mo­bi­li­té, mais aus­si un ve­nin so­cié­tal qui construit une so­cié­té de dé­fiance entre les ci­toyens, cha­cun re­gar­dant de fa­çon en­vieuse et sus­pi­cieuse dans le jar­din du voi­sin. Il y a en­suite la pro­li­fé­ra­tion ré­gle­men­taire et son co­rol­laire, une bu­reau­cra­tie écra­sante. Sous pré­texte de pro­té­ger et d’as­su­rer l’éga­li­té, le sys­tème apla­nit les dif­fé­rences et dé­cou­rage l’ini­tia­tive. Et ne peut donc que se re­pro­duire à l’iden­tique. Il y a en troi­sième lieu une mul­ti­tude d’ac­teurs qui agissent de concert pour que rien ne change. Et par­mi ces freins, syn­di­cats non re­pré­sen­ta­tifs et lob­by pro­fes­sion­nels ne sont pas les der­niers à se dres­ser vent de­bout contre tout chan­ge­ment. Au­tant de fac­teurs qui ont mis le pays sur la route du dé­clin. “La France s’est pro­gres­si­ve­ment désa­dap­tée au

cours des trente der­nières an­nées. Ne ré­glant ses pro­blèmes qu’à coups de sub­sides ppu­blics. Une lo­gi­quegq de re­cours à tou­jours plus d’État qui

a at­teint sa li­mite”, ana­lyse l’éco­no­miste Charles Wy­plosz. Car au­jourd’hui, le sys­tème est à bout de souffle avec un endettement pu­blic qui at­teint presque les 100 % du PIB. L’ur­gence à agir est d’au­tant plus pres­sante que le mo­dèle conser­va­teur fran­çais est aus­si per­cu­té par la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique. Dans un monde dé­sor­mais sans fron­tières et où l’in­for­ma­tion cir­cule de fa­çon ins­tan­ta­née, au­cune po­si­tion n’est à l’abri de la concur­rence, au­cun avan­tage n’est dé­fi­ni­ti­ve­ment ac­quis. Le dé­fi est im­mense : en ré­ponse aux mu­ta­tions du monde, tout semble à re­cons­truire. Et Ma­cron, plus que n’im­porte qui, a pris conscience de cet im­pé­ra­tif.

Une mu­ta­tion des es­prits, comme en 68

D’où l’ac­ti­visme em­pres­sé du pré­sident qui est la marque de fa­brique de ce dé­but de quin­quen­nat. Sur la forme, il n’a pas hé­si­té à bous­cu­ler la re­pré­sen­ta­tion na­tio­nale, et même à court­cir­cui­ter les corps in­ter­mé­diaires en ré­ta­blis­sant ce qqu’il consi­dère re­le­ver de “l’au­to­ri­té de l’État”. Et sur le fond en ou­vrant une mul­ti­tude de chan­tiers tous azi­muts pui­sés dans un re­gistre clas­sique ou no­va­teur. Ré­formes pas­sées – ré­forme du code du tra­vail, re­fon­da­tion de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, re­mise en cause de l’ISF – ou en­core à ve­nir – ré­forme des re­traites, ré­vi­sion de l’aide so­ciale aux plus dé­mu­nis, etc. – l’agen­da reste char­gé. Tous ces chan­ge­ments lé­gis­la­tifs ou ré­gle­men­taires n’agi­ront tou­te­fois plei­ne­ment qu’à une condi­tion : ils doivent mar­quer vé­ri­ta­ble­ment une rup­ture ra­di­cale avec les concep­tions du pas­sé et ou­vrir sur une nou­velle fa­çonç de voir. À l’ins­tar des évé­ne­ments de mai 68 qui avaient dé­bou­ché sur une vé­ri­table ré­vo­lu­tion cultu­relle dans l’Hexa­gone. Dont les maîtres mots furent per­mis­si­vi­té, contes­ta­tion de l’au­to­ri­té, li­bé­ra­tion des in­di­vi­dus, un trip­tyque qui al­lait mar­quer du­ra­ble­ment les com­por­te­ments et modifier le fonc­tion­ne­ment des or­ga­ni­sa­tions dans les dé­cen­nies qui sui­virent. Cin­quante ans plus tard, les exi­gences créées par la né­ces­si­té de s’adap­ter au nou­veau monde ne sont évi­dem­ment plus les mêmes. Il s’agit dé­sor­mais d’en­cou­ra­ger la prise de risque, de re­con­naître les mé­rites et d’in­ci­ter tout à cha­cun à as­su­mer sa part de res­pon­sa­bi­li­té. Rien moins qu’une nou­velle hié­rar­chie des va­leurs pour des Fran­çais plus ha­bi­tués jus­qu’ici à se mettre à l’abri der­rière leur sta­tut et à re­ven­di­quer des droits nou­veaux plu­tôt que des de­voirs. Et une fa­çon pour cha­cun d’entre nous, comme di­rait Em­ma­nuel Ma­cron, “de re­prendre son des­tin en main”. Une phi­lo­so­phie à l’image de la réus­site de son propre par­cours, lui qui n’a pas hé­si­té à se lan­cer dans la course à la pré­si­den­tielle en rom­pant avec tous les codes po­li­tiques ? Il y a sans au­cun doute dans la dé­marche de Ma­cron et sa vi­sion rê­vée des Fran­çais et de la France dans cinq ans, ti­rée par les “pre­miers de cor­dée”, une bonne part de pro­jec­tion per­son­nelle. Il lui reste à en­traî­ner der­rière lui le plus grand nombre de Fran­çais en les em­bar­quant dans ce pro­jet de so­cié­té d’in­di­vi­dus libres et res­pon­sables. En in­sis­tant sur les moyens qu’il compte dé­ployer pour ré­duire les “in­éga­li­tés de des­tin”. Seule fa­çon de ras­su­rer les lais­sés-pour-compte de cette com­pé­ti­tion. “Pour construire un état d’es­prit fa­vo­rable à la trans­for­ma­tion, il doit mettre en place des mé­ca­nismes d’ap­pro­pria­tion et faire ré­flé­chir les gens en­semble. Seul, il n’y ar­ri­ve­ra pas”, pré­vient Jean-Fran­çois Chan­ta­raud,

consul­tant dans la conduite du chan­ge­ment. “Il doit pas­ser du ‘moi’ au ‘nous’ et se mon­trer plus

in­clu­sif”, re­com­mande pour sa part Alexandre Ma­la­faye, consul­tant en mode de gou­ver­nance. Faute de quoi, la de­mande crois­sante de pro­tec­tion dans la po­pu­la­tion dont font état toutes les en­quêtes d’opi­nion, et avec elle les cris­pa­tions et les fer­me­tures, pren­dront le des­sus. Et la ré­vo­lu­tion cultu­relle tant at­ten­due fe­ra long feu.

Il s’agit dé­sor­mais d’en­cou­ra­ger la prise de risque, de re­con­naître les mé­rites et d’in­ci­ter tout à cha­cun à as­su­mer sa part de res­pon­sa­bi­li­té. Rien moins qu’une nou­velle hié­rar­chie des va­leurs pour des Fran­çais plus ha­bi­tués jus­qu’ici à se mettre à l’abri der­rière leur sta­tut et à re­ven­di­quer des droits nou­veaux plu­tôt que des de­voirs.

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