Ata­wa­dac p.4

Le lec­teur a pris le pou­voir

Le Nouvel Économiste - - LA UNE - EDOUARD LAUGIER

“Any time, anyw­here, any de­vice, any content” pour Ata­wa­dac. L’acro­nyme est af­freux. Il mo­dèle la réa­li­té de la lec­ture de la presse mo­derne: quand je veux, où je veux, com­ment je veux et ce que je veux. Le lec­teur a pris le pou­voir. “Avant il dé­ci­dait avec ses pieds et son por­te­feuille. Dé­sor­mais c’est avec son smart­phone et sa carte bleue. Nous chan­geons d’échelle et de tem­po­ra­li­té”, ré­sume Pa­trick Eve­no, uni­ver­si­taire spé­cia­liste de l’his­toire des mé­dias. Il au­ra fal­lu une ving­taine d’an­nées de­puis la mise en ligne des pre­miers sites web de jour­naux dates en France,, – en 1995 avec ‘Li­bé­ra­tion’, , ‘Les Échos’ et ‘Le Monde’ –, c’est dé­sor­mais ac­quis : les consom­ma­teurs plé­bis­citent In­ter­net pour lire la presse. Se­lon l’ACPM, l’Al­liance pour les chiffres de la presse et des mé­dias, 3 Fran­çais sur 4 s’in­forment sur des sup­ports nu­mé­riques, soit 40,1 mil­lions de per­sonnes men­suel­le­ment. An­née après an­nées, ils sont sur­tout de plus en plus nom­breux, + 2 % en 2017. Sans sur­prise, la lec­ture des in­for­ma­tions sur pa­pier pour­suit son inexo­rable chute. Il y a 6 ans, 46 % des Fran­çais s’in­for­maient en feuille­tant un jour­nal im­pri­mé, ils ne sont plus que 20 % ac­tuel­le­ment, se­lon le der­nier Di­gi­tal News Re­port de l’ins­ti­tut Reu­ters. L’or­di­na­teur reste l’ou­til pri­vi­lé­gié pour l’ac­cès à l’in­for­ma­tion (56 %), ta­lon­né par le smart­phone, dont l’usage a plus que dou­blé en 6 ans (51 % en 2018 contre 24 % en 2013). La ta­blette com­plète ce tiercé. Il­lus­tra­tion de cette mé­ta­mor­phose avec le lec­teur type de ‘Li­bé­ra­tion’: pour 1 lec­teur en point de vente tra­di­tion­nel, le quo­ti­dien en to­ta­lise 3 en kiosque nu­mé­rique, 16 sur or­di­na­teur et 31 sur smart­phone. “Un mou­ve­ment ir­ré­sis­tible se pro­duit en fa­veur des sup­ports nu­mé­riques au dé­tri­ment des sup­ports tra­di­tion­nels”, confirme le cher­cheur as­so­cié à l’EHESS et en­sei­gnant Jean-Ma­rie Cha­ron. Dans les an­nées à ve­nir, il ne fe­ra que s’ac­cen­tuer, ce qui est au pas­sage pose la ques­tion du “mur” in­dus­triel du sup­port im­pri­mé (voir en­ca­dré).

Le triomphe de la lec­ture à l’ar­ticle à la de­mande

Cette évo­lu­tion des modes de lec­ture s’ac­com­pagne d’un chan­ge­ment des modes de con­som­ma­tion. La lec­ture de la presse se fait à la de­mande et à l’ar­ticle. Dans le monde pré-di­gi­tal, le lec­teur consul­tait un média im­pri­mé do­té d’un dé­but et une fin. Dans l’uni­vers di­gi­tal, l’uni­té de lec­ture élé­men­taire est plu­tôt l’ar­ticle. “Nous sommes pas­sés d’un média qui se li­sait de A à Z à une lec­ture de l’ar­ticle à l’uni­té”,

ré­sume Phi­lippe Co­lom­bet, di­rec­teur di­gi­tal du groupe Bayard, qui édite no­tam­ment le quo­ti­dien ‘La Croix’. Les édi­teurs se trouvent confron­tés à une in­di­vi­dua­li­sa­tion de plus en plus forte des at­tentes en ma­tière de conte­nus de presse. Pour le lec­teur, ce qui compte est moins le jour­nal que l’ar­ticle. Au-de­là des ques­tions so­cié­tales sur le su­jet du vivre et du s’in­for­mer en­semble, les pro­fes­sion­nels plongent dans l’ul­tra-concur­rence de l’in­for­ma­tion, car “tout le monde” fait de la presse sur In­ter­net. Les édi­teurs “tra­di­tion­nels” de jour­naux sont en ef­fet en ri­va­li­té avec tous les autres mé­dias, no­tam­ment les ra­dios et les té­lé­vi­sions qui pro­duisent des ar­ticles sur leurs pages web.

Le pé­ché ori­gi­nel du gra­tuit

Si l’au­dience et le lec­teur d’in­for­ma­tions bas­culent en masse sur le nu­mé­rique, quid des re­ve­nus ? Vingt ans après les pre­miers in­ves­tis­se­ments sur le nu­mé­rique – aus­si éton­nant que ce­la puisse pa­raître –, la ques­tion de la mo­né­ti­sa­tion de con­som­ma­tion de la presse digitale se pose tou­jours pour

les édi­teurs. “Il y a une er­reur tra­gique com­mise sous l’in­fluence des gou­rous d’In­ter­net, bons en tech­no­lo­gie mais nuls en éco­no­mie, qui nous ont ex­pli­qué qu’il fal­lait pro­po­ser nos ar­ticles gra­tui­te­ment contre des re­ve­nus pu­bli­ci­taires. Or ces der­niers sont al­lés chez Google

et Fa­ce­book mas­si­ve­ment”, rap­pe­lait Laurent Jof­frin sur Eu­rope 1 en juin der­nier. Et il a rai­son car le mo­dèle du gra­tuit n’est pas te­nable pour l’éco­no­mie des édi­teurs. Reste qu’il y a deux dé­cen­nies, la si­tua­tion était com­plexe: culture du gra­tuit sur le Net, freins au paie­ment ou à l’abon­ne­ment en ligne, ou en­core ab­sence de cer­ti­tude sur le mo­dèle éco­no­mique à adop­ter ne doivent pas être sous-es­ti­mées

Trans­for­mer l’in­ter­naute en abon­né en ligne

Mais tout ce­la est en train de chan­ger. Le paie­ment n’est plus au­tant un frein qu’au­pa­ra­vant. Les deux tiers des lec­teurs sont prêts à payer pour un conte­nu per­ti­nent, se­lon l’ACPM. Plus sur­pre­nant, les in­di­vi­dus les plus en­clins à fi­nan­cer l’in­for­ma­tion sont les jeunes pu­blics. Ces der­niers ont été moins ex­po­sés à la culture du gra­tuit des an­nées 2000. Ain­si, 46 % des 18-34 ans ont payé pour de l’in­for­ma­tion on­line au cours des 12 der­niers mois, se­lon Kan­tar. Outre-At­lan­tique, le ‘New York Times’ af­fiche un re­cord de 2,7 mil­lions d’abon­nés nu­mé­riques sur un por­te­feuille to­tal de 3,7 mil­lions d’abon­nés. Le quo­ti­dien en­traîne dans son sillage toute la presse an­glo­saxonne – le ‘Wa­shing­ton Post’ ou le ‘Fi­nan­cial Times’ re­ven­diquent en­vi­ron 1 mil­lion d’abon­nés di­gi­taux cha­cun. Seule ex­cep­tion no­table dans le pay­sage, celle du ‘Guar­dian’. Le Bri­tan­nique reste en ef­fet sur un mo­dèle In­ter­net fi­nan­cé par la pu­bli­ci­té. En France, plus de la moi­tié du por­te­feuille des abon­nés du ‘Monde’ a sous­crit une offre nu­mé­rique. En 2017, ils sont 125 000, en hausse de 44 %, sur les 202 000 abon­nés au titre. Autre exemple, ‘Li­bé­ra­tion’ qui re­ven­dique 10 000 abon­nés di­gi­taux. “Avec 80000 abon­nés nu­mé­riques, c’est ga­gné

pour ‘Li­bé­ra­tion’. Le pa­ri est jouable, nous l’avions dé­jà fait en pa­pier”, s’en­cou­rage Clé­ment Del­pi­rou, le di­rec­teur des ac­ti­vi­tés presse d’Al­tice

France. “Nous sommes à la li­mite du mo­dèle pu­bli­ci­taire à l’ori­gine d’In­ter­net. C’est pour­quoi tous les mé­dias

dé­ve­loppent des offres payantes en met­tant en avant le di­gi­tal”, com­plète Ber­trand Gié, le di­rec­teur dé­lé­gué du pôle News du Groupe Fi­ga­ro, dont le quo­ti­dien de­vrait très ra­pi­de­ment franchir la barre des 100 000 abon­nés nu­mé­riques. Pour les édi­teurs, il est clair que le sys­tème le plus ren­table est l’abon­ne­ment nu­mé­rique. En étant 100 % nu­mé­rique, un édi­teur sup­prime trois coûts : ce­lui du pa­pier, de l’im­pres­sion et de la dis­tri­bu­tion. La belle af­faire. En­core faut-il avoir une base d’abon­nés consé­quente. Cer­tains édi­teurs l’ont com­pris avant les autres. Dès la fin des an­nées 90, des qquo­ti­diens comme ‘Le Monde’,, ‘La Croix’ ou ‘Les Échos’ ont me­né des cam­pagnes de fi­dé­li­sa­tion. C’est plus fa­cile pour eux de conver­tir un por­te­feuille au nu­mé­rique que pour les titres qui ont pri­vi­lé­gié la vente en kiosque. Pa­ral­lè­le­ment, d’autres formes de fi­nan­ce­ment voient le jour, en par­ti­cu­lier le don vo­lon­taire de la

part des in­ter­nautes. Se­lon le Di­gi­tal News Re­port de l’ins­ti­tut Reu­ters, il pour­rait pré­sen­ter une vraie al­ter­na­tive pour fi­nan­cer no­tam­ment des

jour­naux d’opi­nion. “Nous de­vons pour­suivre notre tra­vail d’ex­pli­ca­tion,

af­firme Ber­trand Gié. Chaque in­ter­naute doit être ca­pable de com­prendre qu’il en coûte une di­zaine d’eu­ros par mois pour avoir ac­cès à des conte­nus de qua­li­té.” Qua­li­té, le mot est lâ­ché.

“Les pu­blics n’ac­cep­te­ront de payer l’in­for­ma­tion qu’à par­tir du mo­ment où elle se dis­tin­gue­ra des conte­nus de base, re­don­dante et par­tout dis­po­nible,

rap­pelle Jean-Ma­rie Cha­ron. Cette in­for­ma­tion à va­leur ajou­tée re­lève d’un tra­vail ap­pro­fon­di dans les re­gistres jour­na­lis­tiques tra­di­tion­nels, des en­quêtes, ana­lyses et re­por­tages…”. Dans le com­merce, le client est roi dit-on. Dans la presse c’est pa­reil, le lec­teur y est roi.

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