Ca­pi­ta­lisme vert, un oxy­more ?

Le ca­pi­ta­lisme à la fois cause et re­mède à l’ur­gence éco­lo­gique

Le Nouvel Économiste - - LA UNE - PHI­LIPPE PLAS­SART

Cou­pable et condam­nable. Pour les an­ti­ca­pi­ta­listes de tous poils, la cause est en­ten­due : le ca­pi­ta­lisme, ré­gime pré­da­teur et gas­pilleur, est in­ca­pable de ré­pondre au dé­fi éco­lo­gique car c’est un sys­tème qui ne peut sur­vivre que sur le mode de l’ex­pan­sion et de l’ex­ploi­ta­tion, et donc de la fuite en avant. Or se dresse de­vant lui un “mur éco­lo­gique” in­fran­chis­sable, ce­lui de la “fi­ni­tude” d’une terre en sur­chauffe. D’où la fin iné­luc­table de ce sys­tème dans une forme d’ef­fon­dre­ment qui don­ne­ra rai­son 200 ans plus tard à Karl Marx et à sa pro­phé­tie. En at­ten­dant de cou­rir à sa perte, et d’em­por­ter dans sa chute toute l’hu­ma­ni­té, le sys­tème, après avoir ex­ploi­té le pro­lé­ta­riat au XIXe siècle et pillé les co­lo­nies au XXe siècle, reste aveugle et sourd aux aver­tis­se­ments. N’ayant de cesse de s’achar­ner sur les res­sources na­tu­relles de la pla­nète jus­qu’à la der­nière goutte de pé­trole...

Cou­pable et condam­nable. Pour les an­ti­ca­pi­ta­listes de tous poils, la cause est en­ten­due : le ca­pi­ta­lisme, ré­gime pré­da­teur et gas­pilleur, est in­ca­pable de ré­pondre au dé­fi éco­lo­gique car c’est un sys­tème qui ne peut sur­vivre que sur le mode de l’ex­pan­sion et de l’ex­ploi­ta­tion, et donc de la fuite en avant. Or se dresse de­vant lui un “mur éco­lo­gique” in­fran­chis­sable, ce­lui de la “fi­ni­tude” d’une terre en sur­chauffe. D’où la fin iné­luc­table de ce sys­tème dans une forme d’ef­fon­dre­ment qui don­ne­ra rai­son 200 ans plus tard à Karl Marx et à sa pro­phé­tie. En at­ten­dant de cou­rir à sa perte, et d’em­por­ter dans sa chute toute

Le ca­pi­ta­lisme “le pire des sys­tèmes à l’ex­cep­tion de tous les autres”, doit être gui­dé par la puis­sance pu­blique, cette der­nière de­vant im­pé­ra­ti­ve­ment fixer un prix au car­bone afin d’orien­ter les choix d’in­ves­tis­se­ments et les com­por­te­ments

l’hu­ma­ni­té, le sys­tème, après avoir ex­ploi­té le pro­lé­ta­riat au XIXe siècle et pillé les co­lo­nies au XXe siècle, reste aveugle et sourd aux aver­tis­se­ments. N’ayant de cesse de s’achar­ner sur les res­sources na­tu­relles de la pla­nète jus­qu’à la der­nière goutte de pé­trole et der­nier mor­ceau de char­bon… N’en­ter­rons tou­te­fois pas trop vite le sys­tème. Il a dé­jà dé­mon­tré par le pas­sé son ap­ti­tude à sur­mon­ter ses contra­dic­tions. La lutte des classes qui de­vait avoir sa peau a été di­luée dans les lar­gesses de l’État-pro­vi­dence. Autre illus­tra­tion de sa ca­pa­ci­té de re­bond : le pro­ces­sus de dé­co­lo­ni­sa­tion a dé­bou­ché sur une mon­dia­li­sa­tion des échanges à une échelle bien plus vaste en­core. Certes, à chaque fois, le ca­pi­ta­lisme a chan­gé mais c’est pour mieux res­ter, tel le ca­mé­léon, le même, en s’adap­tant aux cir­cons­tances. Avec ses deux fa­cettes, à la fois cause mais aus­si re­mède à la crise éco­lo­gique, le ca­pi­ta­lisme n’est pas à un pa­ra­doxe près. Ob­nu­bi­lé par la re­cherche du pro­fit im­mé­diat, le ca­pi­ta­lisme a in­dé­nia­ble­ment des oeillères qui le dé­tournent de la né­ces­si­té de pré­ser­ver une na­ture qui n’a pas de prix. Mais en même temps, il dis­pose avec la li­ber­té d’en­tre­prendre qui consti­tue son deuxième mo­teur de l’ai­guillon sans doute le plus ef­fi­cace pour trou­ver des so­lu­tions à la crise éco­lo­gique. Le ca­pi­ta­lisme “le pire des sys­tèmes à l’ex­cep­tion de tous les autres” en ma­tière éco­lo­gique ? Oui sans doute, mais à une condi­tion ex­presse : il doit être gui­dé par la puis­sance pu­blique, cette der­nière de­vant im­pé­ra­ti­ve­ment fixer un prix au car­bone afin d’orien­ter les choix d’in­ves­tis­se­ments et les com­por­te­ments pour réa­li­ser la tran­si­tion d’une éco­no­mie car­bo­née vers une éco­no­mie dé­car­bo­née. Le ca­pi­ta­lisme, éco­sys­tème fon­da­men­ta­le­ment op­por­tu­niste, sau­ra alors, on peut en prendre le pa­ri, se re­peindre en vert.

Un sys­tème aveugle et sourd

Nul be­soin de re­prendre l’an­tienne an­ti­ca­pi­ta­liste de base pour re­con­naître que ca­pi­ta­lisme et éco­lo­gie ne font pas spon­ta­né­ment bon mé­nage. C’est prou­vé his­to­ri­que­ment. De­puis qu’il a au dé­but du XIXe siècle en­ga­gé le pro­ces­sus d’in­dus­tria­li­sa­tion, ce nou­veau ré­gime de pro­duc­tion n’a ja­mais vé­ri­ta­ble­ment mé­na­gé la na­ture qui n’a pour lui au­cun prix. Une im­pru­dence au long cours que l’on paye au XXIe siècle. Contrai­re­ment au cycle agri­cole qui pré­voyait tra­di­tion­nel­le­ment un temps de mise au re­pos de la terre et un amen­de­ment par re­cy­clage des dé­chets or­ga­niques pour re­cons­ti­tuer la res­source, l’in­dus­trie, grosse consom­ma­trice d’éner­gie, n’a eu en ef­fet de cesse de pui­ser d’abord dans les mines de char­bon, puis dans les puits de pé­trole, en­fin dans les champs de gaz. Un em­pi­le­ment qui a don­né nais­sance à un “ca­pi­ta­lisme ther­mo-in­dus­triel”, comme l’ap­pelle l’éco­no­miste Ch­ris­tian de Per­thuis dans son der­nier livre*. Avec à la clé des re­jets de gaz à ef­fet de serre qui, à force de s’ac­cu­mu­ler dans l’at­mo­sphère, poussent la pla­nète à la sur­chauffe : +1°C dé­jà par rap­port à l’ère pré­in­dus­trielle, +7°C à l’ho­ri­zon de la fin du XXIe siècle se­lon cer­taines pré­vi­sions. Pour­quoi une telle im­pru­dence ? La réa­li­té est que le ca­pi­ta­lisme, quand il est li­vré à lui­même, est à la fois aveugle aux consi­dé­ra­tions de long terme et sourd aux aver­tis­se­ments. Le cal­cul éco­no­mique de la ren­ta­bi­li­té “ca­pi­ta­liste” se ca­rac­té­rise en ef­fet par sa myo­pie. Sauf ex­cep­tion, les “ca­pi­ta­listes” se montrent en gé­né­ral as­sez pres­sés de réa­li­ser leurs plus-va­lues, le re­tour sur in­ves­tis­se­ments des ca­pi­taux en­ga­gés se me­su­rant plus souvent en an­nées qu’en di­zaines d’an­nées. Un ho­ri­zon tem­po­rel bien trop court pour as­su­mer des en­ga­ge­ments éco­lo­giques qui s’étalent né­ces­sai­re­ment dans la du­rée. Aveugles, les ca­pi­ta­listes sont aus­si sourds aux aver­tis­se­ments sur les ef­fets né­fastes de leurs propres émis­sions de gaz à ef­fet de serre. Pour­quoi en ef­fet faire des ef­forts pour ré­duire cette pol­lu­tion au risque d’alour­dir ses coûts de pro­duc­tion et de perdre sa po­si­tion com­pé­ti­tive vis-à-vis de ses concur­rents? Une in­ter­ro­ga­tion qui pousse cha­cun d’entre nous pris in­di­vi­duel­le­ment à jouer la “tra­gique” carte de l’iner­tie. Il est tout à fait si­gni­fi­ca­tif à cet égard d’ob­ser­ver que l’émer­gence du sec­teur nu­mé­rique s’est opé­rée ces quinze der­nières an­nées dans une to­tale dé­bauche éner­gé­tique tant pour ali­men­ter les ré­seaux que pour re­froi­dir les da­ta­cen­ters. Une consom­ma­tion d’élec­tri­ci­té à l’ori­gine de 4 à 5 % d’émis­sions de gaz à ef­fet de serre sup­plé­men­taires. Quand le ré­chauf­fe­ment de la pla­nète passe par perte et pro­fits…

Mais une mé­ca­nique sur­puis­sante

Ce se­rait tou­te­fois une er­reur de conclure que ca­pi­ta­lisme et éco­lo­gie ne sont dé­fi­ni­ti­ve­ment pas faits pour s’en­tendre. Bien au contraire. La quête de ren­ta­bi­li­té a un ef­fet bé­né­fique: elle pousse à ré­duire tous les postes de coûts, y com­pris la fac­ture éner­gé­tique. Au­tre­ment dit, le ca­pi­ta­lisme sait se mon­trer éco­nome, chasse au gas­pillage oblige. Les ré­sul­tats sont d’ailleurs au ren­dez­vous: pour pro­duire la même quan­ti­té de PIB, le sys­tème consomme au­jourd’hui deux fois moins d’éner­gie qu’il y a qua­rante ans. Ce qui fait au­tant de moins d’émis­sions de car­bone par uni­té pro­duite. En­suite, comme l’a dé­mon­tré l’éco­no­miste Schum­pe­ter, le ca­pi­ta­lisme est un sys­tème qui pousse puis­sam­ment les en­tre­pre­neurs en concur­rence entre eux à in­no­ver, car l’avance tech­no­lo­gique est sy­no­nyme de bé­né­fices sup­plé­men­taires. L’achar­ne­ment d’un Vincent Bol­lo­ré à in­ves­tir pour mettre au point la future bat­te­rie des voi­tures élec­triques s’ex­plique par la quête de cette “rente d’in­no­va­tion”. Et l’on pour­rait évo­quer aus­si les re­cherches d’un Elon Musk ou d’un Jeff Be­zos qui opèrent dans le même état d’es­prit. Le ca­pi­ta­lisme a aus­si fait his­to­ri­que­ment ses preuves pour pas­ser du pro­to­type à une pro­duc­tion à grande échelle à moindre coût. Cette loi ten­dan­cielle s’ap­plique à mer­veille au sec­teur des éner­gies re­nou­ve­lables – éo­lien et so­leil – dont les prix sont tom­bés en moins de vingt ans, à force de dif­fu­sion, en des­sous de ce­lui des éner­gies fos­siles. Avec à la clé de cet ef­fet ci­seau, une bas­cule fi­nan­cière dé­ci­sive. Dès lors en ef­fet qu’il de­vient plus ren­table de lan­cer et de gé­rer de nou­veaux pro­jets d’éner­gies al­ter­na­tives que de main­te­nir les cen­trales de pro­duc­tion clas­sique, les ré­serves de char­bon, de gaz ou de pé­trole se dé­pré­cient et s’as­si­milent à des “ac­tifs blo­qués”, c’est-à-dire sans pers­pec­tive d’être à l’ave­nir uti­li­sés. Et cette donne to­ta­le­ment bou­le­ver­sée est de na­ture alors à ac­cé­lé­rer la tran­si­tion éner­gé­tique.

In­dis­pen­sable in­ter­ven­tion éta­tique

Il y a tou­te­fois un “mais”: pour que cette puis­sante mé­ca­nique du ca­pi­ta­lisme vert s’en­clenche, il lui faut le star­ter d’un si­gnal prix, faute de quoi rien ne bouge. Or pro­blème: les ex­ter­na­li­tés né­ga­tives, sous la forme ici d’émis­sions de gaz à ef­fet de serre qu’il faut com­battre, sont gra­tuites, c’est-à-dire que per­sonne n’en sup­porte le coût. Des ten­ta­tives d’un mar­ché des droits à pol­luer ont certes été mises en place, mais les prix de ces droits n’ont ja­mais dé­col­lé, ren­dant le sys­tème non opé­ra­tion­nel. D’où la né­ces­si­té de re­cou­rir à l’État qui est le seul à pou­voir im­po­ser un prix en taxant d’au­to­ri­té le car­bone. Cette taxe dont le mon­tant pré­cis fait l’ob­jet d’âpres dé­bats dans la com­mu­nau­té des ex­perts a l’im­mense avan­tage, ex­plique l’éco­no­miste Ch­ris­tian Gol­lier, de “ré­ali­gner les in­té­rêts pri­vés sur l’in­té­rêt gé­né­ral”. En en­voyant un mes­sage clair et uni­voque de dis­sua­sion à tous les ac­teurs pla­cés sur un pied d’éga­li­té, la taxe sur les émis­sions de CO2 est sans doute plus ef­fi­cace qu’un ar­se­nal de ré­gle­men­ta­tions et autres normes éco­lo­giques, dont la co­hé­rence n’est pas tou­jours évi­dente et qui s’ex­pose tou­jours au risque d’être contour­né. Elle ac­com­pa­gne­rait en­fin à point nom­mé ces “ca­pi­ta­listes” de plus en plus nom­breux à dé­si­rer en­ga­ger une dé­marche de res­pon­sa­bi­li­té so­ciale et en­vi­ron­ne­men­tale (RSE) pour don­ner une nou­velle rai­son d’être à leur en­tre­prise. État, ca­pi­ta­lisme, même com­bat éco­lo­gique !

* Le tic-tac de l’hor­loge cli­ma­tique - Une course contre la montre pour le cli­mat, Ch­ris­tian de Per­thuis, Ed. DeBoeck

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.