Rapts en sé­rie chez les voyous fran­çais

Cet été, plu­sieurs af­faires d’en­lè­ve­ments et de sé­ques­tra­tions ul­tra­vio­lentes ont été ré­vé­lées par la jus­tice. Avec, sou­vent, le tra­fic de stu­pé­fiants en ar­rière-plan.

Le Parisien (Essonne) - - LA UNE - PAR ÉRIC PELLETIER ET JÉRÉMIE PHAM-LÊ

“FAIRE

SOUF­FRIR, HUMILIER, POUR MIEUX DO­MI­NER OU SE VEN­GER, TELS SONT LES OB­JEC­TIFS RE­CHER­CHÉS ” JACQUES DALLEST, PRO­CU­REUR

ou phé­no­mène de fond ? La jus­tice a mis en lu­mière ces der­nières se­maines plu­sieurs en­lè­ve­ments et sé­ques­tra­tions vio­lentes en pro­vince et en ré­gion pa­ri­sienne. Le 20 août, à SaintE­tienne (Loire), lors d’une des­cente an­ti­drogue, les po­li­ciers dé­couvrent un Al­ba­nais âgé de 20 ans, bâillon­né et at­ta­ché dans un im­meuble. A la miaoût, un tren­te­naire est, lui, tor­tu­ré et sé­ques­tré pen­dant quatre jours, d’abord dans son ap­par­te­ment de Bayonne (Py­ré­nées-At­lan­tiques) puis dans un lo­cal si­tué dans les Landes. Scé­na­rio qua­si si­mi­laire le 4 août, à Nan­terre (Hauts-de-Seine).

A chaque fois, à en croire les en­quê­teurs, le même ar­rière- plan : le tra­fic de stu­pé­fiants. « Dans ce mi­lieu, les armes à feu servent à me­ner des guerres de ter­ri­toire. Quant aux sé­ques­tra­tions, elles sont sou­vent ré­vé­la­trices de l’exis­tence d’une dette », dé­crypte une source po­li­cière. En­vi­ron 3 500 sé­ques­tra­tions sont re­cen­sées en moyenne chaque an­née en France, soit une di­zaine par jour.

SIMULACRES DE NOYADE ET BRÛLURES

En­core faut-il abor­der ces chiffres avec pru­dence. D’une part, la mé­thode de re­cueil de la po­lice ne per­met pas de dif­fé­ren­cier les af­faires re­le­vant de rè­gle­ments de comptes et les agres­sions de per­sonnes à do­mi­cile (home-ja­cking). D’autre part, lorsque les vic­times sont liées au mi­lieu, elles dé­posent ra­re­ment plainte.

Jacques Dallest, pro­cu­reur gé­né­ral de Gre­noble (Isère), qui a ré­cem­ment consa­cré un ar­ticle aux conflits entre cri­mi­nels*, évoque une « vio­lence sau­vage, in­terne à cette éco­no­mie sou­ter­raine et stric­te­ment co­di­fiée », dans la­quelle la vic­time « souffre en si­lence » et où « les stig­mates de ses bles­sures (par ci­ga­rette, cou­teau, cut­ter, in­tro­duc­tion d’ob­jets…) ne sont pas ex­po­sés à l’au­to­ri­té pu­blique ». « Faire souf­frir, user de cruau­té et humilier pour mieux do­mi­ner ou se ven­ger, tels sont les ob­jec­tifs re­cher­chés », es­time le haut ma­gis­trat. Et de ci­ter une maxime at­tri­buée à Al Ca­pone : « On peut ob­te­nir beau­coup plus avec un mot gen­til et un re­vol­ver qu’avec un mot gen­til tout seul. »

Dans cette bar­ba­rie qua­si quo­ti­dienne, la ré­gion pa­ri­sienne, où sont do­mi­ci­liées plus d’un quart des vic­times, ap­pa­raît sur­re­pré­sen­tée. Comme l’illustre cette (ba­nale ?) his­toire, qui dé­bute le sa­me­di 4 août au ma­tin, dans une rue de Nan­terre, au pied du mont Va­lé­rien.

Un jeune pos­tier en route pour son tra­vail est in­ter­cep­té par deux faux po­li­ciers ca­gou­lés et ar­més. Ban­deau sur les yeux, il est conduit dans un ap­par­te­ment, où il est sou­mis à des simulacres de noyade et des brûlures. Il est en­suite li­bé­ré contre la pro­messe du ver­se­ment d’une ran­çon de 25 000 €. Ses bour­reaux as­surent sa­voir que son beau-père pos­sède suf­fi­sam­ment de for­tune pour ré­gler cette somme. La po­lice ju­di­ciaire est aler­tée. Au terme d’un jeu de piste en ré­gion pa­ri­sienne, l’ul­time ren­dez-vous est fixé au lun­di sui­vant dans un fast-food de Neuilly. Lors de son ar­ri­vée à scoo­ter, vers 21 heures, l’émis­saire pré­su­mé du gang, connu pour tra­fic de stu­pé­fiants et bra­quages, est ar­rê­té. La vic­time, elle, dit tou­jours ne pas com­prendre les rai­sons de son en­lè­ve­ment.

CHAN­TAGE DE NARCOTRAFIQUANTS COLOMBIENS

En no­vembre, le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Nan­terre ju­ge­ra un dossier em­blé­ma­tique, plus ter­rible en­core. Le 25 juin 2017, en plein après-mi­di, Tom­my, un jeune ga­ra­giste, est en­le­vé de­vant… le com­mis­sa­riat de Cour­be­voie. Il a beau hur­ler — « « Non, ar­rête, j’ai rien fait, j’ai peur bande d’enc… ! » —, il est em­bar­qué de force dans une Golf sous les yeux de nom­breux té­moins et ra­me­né dans une ci­té de Saint-Denis (SeineSaint-Denis). Les ri­ve­rains, dont cer­tains filment la scène, sont dis­sua­dés d’in­ter­ve­nir.

A 5 heures le len­de­main, la vic­time est dé­po­sée aux ur­gences d’un hô­pi­tal de Neuilly, po­ly­trau­ma­ti­sée, la peau mar­ty­ri­sée par des abra­sions, le vi­sage la­cé­ré par des tes­sons de bou­teille… Lors de son au­di­tion, Tom­my, en pleurs, évoque un li­tige né de la ré­pa­ra­tion d’une voi­ture. Mais, pour les ma­gis­trats,

« il est évi­dem­ment im­pos­sible de croire qu’un en­lè­ve­ment en pleine voie pu­blique ait pour cause un vé­hi­cule mal ou trop tar­di­ve­ment ré­pa­ré ». La vé­ri­table ori­gine du dif­fé­rend se­rait en fait la dis­pa­ri­tion de 7 kg d’hé­roïne qui au­raient été confiés au jeune homme.

Dans des cas ex­trêmes, l’ul­tra­vio­lence a conduit à la mort. Un avo­cat fran­çais a été sou­mis à un cas de conscience un week-end de juin 2014. La fa­mille d’un de ses clients vient d’être pré­ve­nue par des tra­fi­quants colombiens : ils dé­tiennent le frère, ve­nu en Amé­rique la­tine pour su­per­vi­ser un trans­fert de 300 kg de co­caïne. Les Colombiens le soup­çonnent d’être à l’ori­gine du dé­tour­ne­ment de la car­gai­son sur le port du Havre (Sei­neMa­ri­time). Or, le rap­port de syn­thèse de la po­lice fran­çaise dé­montre clai­re­ment que la mar­chan­dise a été vo­lée par des tiers. Au mé­pris des règles pro­cé­du­rales, l’avo­cat adresse alors une par­tie de ce do­cu­ment of­fi­ciel aux « nar­cos » sud-amé­ri­cains, vio­lant le se­cret de l’ins­truc­tion, mais sau­vant la vie d’un homme. L’otage est fi­na­le­ment re­lâ­ché, ar­rê­té par la po­lice co­lom­bienne puis ex­tra­dé vers la France. Pour être ju­gé de ma­nière moins ex­pé­di­tive : de­vant un tri­bu­nal.

*« Les conflits entre cri­mi­nels : la vio­lence, ciment cultu­rel », pour l’Ins­ti­tut na­tio­nal des hautes études de la sé­cu­ri­té et de la jus­tice.

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