« Je ne vis plus ca­ché »

L’au­teur des « Ver­sets sa­ta­niques », sous la me­nace d’une fat­wa de­puis 1989, pu­blie « la Mai­son Gol­den », une sa­ga grand pu­blic.

Le Parisien (Essonne) - - LOISIRS LIVRE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR RE­NAUD BARONIAN

Il n’a po­sé qu’une condi­tion avant l’en­tre­tien : ne pas évo­quer « les Ver­sets sa­ta­niques » et la fat­wa qui le me­nace de­puis 1989. Sal­man Ru­sh­die, 71 ans, en a as­sez d’être ré­su­mé à ce livre et à sa condi­tion d’homme me­na­cé. Ce nou­veau ro­man, « la Mai­son Gol­den », s’il évoque le fa­na­tisme re­li­gieux, dresse, à tra­vers les des­tins contra­riés d’une fa­mille d’In­diens ré­cem­ment ins­tal­lée à New York, l’état de l’Amé­rique et du monde d’au­jourd’hui. Un livre sombre et joyeux, lé­ger et sé­rieux, grave et drôle, à l’image de son au­teur, qui nous a re­çus chez son édi­teur pa­ri­sien. Et qui a fi­na­le­ment ac­cep­té de re­ve­nir sur sa fat­wa.

Pour­quoi avoir choi­si de si­tuer « la Mai­son Gol­den » pen­dant la pré­si­dence d’Oba­ma ?

SAL­MAN RU­SH­DIE. A l’ori­gine, il y a trois ans, je sou­hai­tais juste écrire un ro­man sur New York. Per­sonne ne se sou­ciait alors de Do­nald Trump. Et puis, pro­gres­si­ve­ment, il est de­ve­nu in­con­tour­nable et je me suis dit que ce se­rait bien de com­men­cer le livre à ce mo­ment d’op­ti­misme que fut l’élec­tion d’Oba­ma, et de le clore dans cette in­cer­ti­tude consé­cu­tive à celle de Trump.

Vous ima­gi­niez que Trump pour­rait être pré­sident ?

J’ai tout fait pour me convaincre que son élec­tion était im­pos­sible. J’étais per­sua­dé, le jour même, que nous au­rions une femme pré­si­dente, Hilla­ry Clin­ton. Vous ima­gi­nez le choc. Je pense que même Trump ne l’avait pas an­ti­ci­pé ! Or le ro­man, plus ma­lin, avait pré­vu que ce se­rait lui.

Pour vous, l’Amé­rique, voire le monde, se di­rige vers le chaos ?

C’est un risque, oui. Chaque jour, on se ré­veille et on a l’im­pres­sion qu’on a vé­cu le pire. Mais non, c’est pire en­suite : c’est l’ef­fet Trump, un plon­geon per­pé­tuel dans le vide, ça pa­raît sans fin. Ça peut chan­ger : les élec­tions de mi-man­dat en no­vembre pour­raient mo­di­fier les choses. Au-de­là, les stupides pro­blèmes de na­tio­na­lisme gangrènent le monde en­tier, comme ce qu’il s’est pas­sé pour le Brexit au Royaume-Uni. Les gens ont la nos­tal­gie de choses qui n’ont pas exis­té !

Qu’est-ce qui vous semble dan­ge­reux dans le fa­na­tisme ?

Au-de­là de ce qui m’est ar­ri­vé per­son­nel­le­ment, le fa­na­tisme na­tio­na­liste ou re­li­gieux de­mande aux gens de choi­sir, d’être tout noir ou tout blanc, d’être homme ou femme, d’être hin­dou ou mu­sul­man. Or les écri­vains le savent bien : un per­son­nage sans contraste est un per­son­nage ra­té. L’hu­main est fait de zones grises, de mé­langes. Un ré­pu­bli­cain peut s’en­tendre avec un dé­mo­crate si tous deux sont fans de la même équipe de foot. Moins on s’ac­corde sur les zones grises, plus les risques de conflits sont im­por­tants.

Vous vi­vez tou­jours pro­té­gé à cause de la fat­wa, comme Ro­ber­to Sa­via­no, l’au­teur de « Go­mor­ra », qui est me­na­cé par la ma­fia…

Je connais Ro­ber­to. Un soir, à New York, après un évé­ne­ment lit­té­raire, je l’ai rac­com­pa­gné à sa voi­ture blin­dée, en­tou­ré de ses gardes du corps. C’était ter­rible. Mais moi, je suis re­par­ti tran­quille­ment à pied puis en taxi ! Pour moi, c’est ter­mi­né, c’est de l’his­toire an­cienne, je ne vis plus ca­ché dé­sor­mais. Je ne veux plus de pro­tec­tion, même si on m’en im­pose une par­fois, ce qui m’ir­rite.

Di­riez-vous que Re­né, le hé­ros de votre livre, est votre double lit­té­raire ?

Un peu. Je vis de­puis presque vingt ans aux Etats-Unis, et comme les Gol­den, je viens d’Inde. Dé­sor­mais, on peut da­van­tage m’as­si­mi­ler à Re­né, car j’ai un pas­se­port Amé­ri­cain…

Mais Re­né est ci­néaste, pas écri­vain…

Au dé­part, je sou­hai­tais qu’il soit écri­vain. Mais j’ai vite chan­gé d’idée : un écri­vain qui écrit à pro­pos d’un écri­vain qui es­saye d’écrire un livre, c’est d’un en­nui !

Vous pré­pa­rez un nou­veau livre ?

Oui, un ro­man qui au­ra un rap­port avec Don Qui­chotte, mais je ne peux pas vous en dire plus…

“LES STUPIDES PRO­BLÈMES DE NA­TIO­NA­LISME GANGRÈNENT” LE MONDE EN­TIER

« La Mai­sonGol­den », de Sal­man Ru­sh­die, Ed. Actes Sud, 416 p., 23 €.

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