Quoi ma gueule ?

Le châ­teau de Mous­sy ouvre pour la pre­mière fois ses portes au pu­blic, pour les Jour­nées du pa­tri­moine, avant d’être trans­for­mé en hô­tel. Une oc­ca­sion unique de vi­si­ter ce lieu char­gé de mé­moire.

Le Parisien (Essonne) - - LOISIRS PATRIMOINE - TEXTES : PAU­LINE CONRADSSON. PHOTOS : PHI­LIPPE LAVIEILLE

C’est un châ­teau co­quet en briques rouges, en­tou­ré d’un grand parc ar­bo­ré et d’une an­cienne ferme, à deux pas de la mai­rie de Mous­sy-le-Vieux (Seine-etMarne). Une belle de­meure bour­geoise comme l’Ile-deF­rance en fait tant. Vide ou presque. A l’in­té­rieur, les longs cou­loirs et les nom­breuses chambres font pen­ser à un hô­tel de stan­ding dé­ser­té. Seul le bal­let des avions de l’aé­ro­port de Rois­sy, tout proche, vient bri­ser le si­lence.

Dif­fi­cile d’ima­gi­ner la vie in­tense qui a ré­gné entre ces murs. Car pen­dant près de cent ans, le châ­teau de Mous­sy a ac­cueilli les Gueules cas­sées, sur­nom des bles­sés de la face, ren­dus cé­lèbres par Marc Du­gain et son ro­man « La chambre des of­fi­ciers ». Des mil­liers de mi­li­taires, mu­ti­lés au com­bat, de­puis les éclats d’obus de la Pre­mière Guerre mon­diale, jus­qu’aux conflits ac­tuels. Ven­du, le site doit être pro­chai­ne­ment trans­for­mé en com­plexe hô­te­lier. Un tour­nant dans l’his­toire du vil­lage for­te­ment mar­qué par ces gueules cas­sées.

Nous sommes au len­de­main de l’Ar­mis­tice de 1918, il y a tout juste cent ans. La France panse ses plaies et compte ses morts. Des hommes, bles­sés dans les tran­chées, tentent de re­trou­ver leur vi­sage dans le mi­roir. En vain. Ils sont dé­fi­gu­rés à vie. « Ren­trer chez soi pour re­trou­ver ses pa­rents, sa com­pagne, était com­pli­qué pour beau­coup d’entre eux, ra­conte Co­rine Va­lade, ad­jointe à la culture de Mous­sy-le-Vieux et in­col­lable sur l’his­toire du châ­teau. Il y a la honte, la peur d’être re­je­té ».

Mar­qués phy­si­que­ment et psy­cho­lo­gi­que­ment, ces hommes ne touchent pas non plus, avant le mi­lieu des an­nées 1920, la pen­sion d’in­va­li­di­té, ver­sée aux autres bles­sés de guerre. « Comme ils avaient leurs bras et leurs jambes, l’Etat es­ti­mait qu’ils pou­vaient tra­vailler », note Oli­vier Rous­sel, pré­sident de l’as­so­cia­tion.

C’est pour les sou­te­nir qu’est créée l’union des bles­sés de la face et de la tête (UBFT), en 1921. Une riche Amé­ri­caine, re­con­nais­sante d’avoir vu son fils re­ve­nir vi­vant de la guerre, lui lègue une par­tie de sa for­tune, per­met­tant l’achat du do­maine de Mous­sy, en 1926.

POUR « SOU­RIRE, QUAND MÊME »

Il faut à ces hommes, des gar­çons de vingt ans pour la plu­part, un lieu de conva­les­cence pas trop loin des hô­pi­taux pa­ri­siens, pour se re­po­ser entre deux opé­ra­tions. Mais aus­si un re­fuge pour ap­prendre à ac­cep­ter ce nou­veau vi­sage et ces re­gards de pi­tié, d’hor­reur, qui les font se sen­tir comme des bêtes cu­rieuses. Là, ils ré­ap­prennent à « Sou­rire, quand même », slo­gan de l’as­so­cia­tion.

« Il fal­lait leur re­don­ner le goût de vivre, no­tam­ment par le tra­vail, in­siste Co­rine Va­lade, qui gui­de­ra les vi­si­teurs lors des Jour­nées du pa­tri­moine. Beau­coup d’entre eux ve­naient de la terre et les tra­vaux de la ferme leur per­met­taient de se sen­tir utile, de re­trou­ver des sen­sa­tions ».

DES HIS­TOIRES D’AMOUR

Che­vaux, chèvres, poules et même un couple de paons animent la cour. Les ré­si­dents, jus­qu’à 80 dans les an­nées 1930-1940, fa­briquent leur propre cidre avec les pommes du ver­ger. Une vraie fra­ter­ni­té s’ins­talle. Ter­rains de sport, salles de billard, salle de bal, sont là pour les di­ver­tir. Leur fa­mille vient en vi­site. Des couples se forment dans le parc de 40 ha, au­jourd’hui clas­sé, plan­tés de nom­breux arbres re­mar­quables.

« Il n’était pas rare que des his­toires d’amour naissent entre une in­fir­mière, une veuve de guerre, une blan­chis­seuse et un ré­sident », note la guide.

Les gens du vil­lage par­ti­cipent à la vie du châ­teau. Les gueules cas­sées font par­tie de leur quo­ti­dien. Près d’une cen­taine sont en­ter­rées dans le pe­tit cimetière du vil­lage, dans un car­ré dé­dié. « Pour les ha­bi­tants, ça fait quelque chose de voir l’as­so­cia­tion par­tir après tout ce temps », glisse l’ad­jointe. Une page d’his­toire qui se tourne.

▣ Do­maine des Gueules cas­sées de Mous­sy-le-Vieux (77). Vi­sites gui­dées d’1 h 30 pour les jour­nées du pa­tri­moine sa­me­di et di­manche à 15 heures. Gra­tuit et sans ré­ser­va­tion.

Pen­dant près de cent ans, le châ­teau de Mous­sy a ac­cueilli les Gueules cas­sées, sur­nom des mi­li­taires mu­ti­lés au com­bat lors de la Pre­mière Guerre mon­diale.

Mar­qués phy­si­que­ment et psy­cho­lo­gi­que­ment, ces hommes ne tou­chaient pas, avant le mi­lieu des an­nées 1920, de pen­sion d’in­va­li­di­té. « Comme ils avaient leurs bras et leurs jambes, l’Etat es­ti­mait qu’ils pou­vaient tra­vailler ». Ci-des­sus, Bie­nai­mé Jour­dain, l’un des trois fon­da­teurs de l’as­so­cia­tion.

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