A Pa­ris, le casse-tête des en­fants des rues

Le nombre d’in­ter­pel­la­tions de mi­neurs iso­lés ma­ro­cains est en hausse à Pa­ris. Les au­to­ri­tés s’ar­rachent les che­veux pour trai­ter le cas de ces en­fants, à la fois dé­lin­quants et vic­times.

Le Parisien (Essonne) - - LA UNE - PAR JÉ­RÉ­MIE PHAM-LÊ ET DA­MIEN DELSENY

La pré­sence de di­zaines de mi­neurs iso­lés, dans plu­sieurs ar­ron­dis­se­ments pa­ri­siens, s’ac­com­pagne d’une hausse de la pe­tite dé­lin­quance.

SUR L’ESCALATOR qui mène à la sta­tion Bar­bès-Ro­che­chouart (Pa­ris XVIIIe), un ado­les­cent à la sil­houette ef­flan­quée, flot­tant dans un tee-shirt orange, se glisse der­rière une vieille dame voû­tée. Un re­gard pru­dent en ar­rière et il se jette sur sa proie, la fai­sant chu­ter lour­de­ment sur la tête. Bi­lan : un col­lier en toc dé­ro­bé et une hos­pi­ta­li­sa­tion dans un état sé­rieux… Cette scène vio­lente, fil­mée fin juillet par les ca­mé­ras de la RATP, illustre une dé­lin­quance qui pré­oc­cupe les au­to­ri­tés au plus haut ni­veau. Celle des mi­neurs ma­ro­cains iso­lés à Pa­ris, ins­tal­lés dans le quar­tier de la Goutte-d’Or. Li­vrés à eux­mêmes, à la re­cherche de me­nus lar­cins pour sur­vivre. Un casse-tête tant sé­cu­ri­taire qu’hu­ma­ni­taire : la jus­tice et les ser­vices de l’en­fance peinent à trou­ver les ré­ponses pé­nales et édu­ca­tives adap­tées à ces mi­grants, dé­lin­quants in­gé­rables mais aus­si vic­times de la rue à pro­té­ger.

« Ils sont très jeunes, par­fois âgés de 9 ou 10 ans, et dé­jà très abî­més, ré­sume Laë­ti­tia Dher­vil­ly, vice-pro­cu­reur de Pa­ris et chef de la sec­tion des mi­neurs. Abî­més phy­si­que­ment en rai­son des vio­lences de rues et des vio­lences qu’ils s’im­posent entre eux. Mais aus­si abî­més psy­chi­que­ment, car ils sont po­ly­toxi­co­manes. Ils re­fusent tout contact avec l’adulte. »

DES VOLS

DE PLUS EN PLUS VIO­LENTS

Se­lon le mi­nis­tère de l’In­té­rieur, plus de 1 200 in­ter­pel­la­tions de mi­neurs se dé­cla­rant ma­ro­cains ont été comp­ta­bi­li­sées de­puis le 1er jan­vier à Pa­ris. Soit une hausse de 52 % par rap­port à 2017. L’an pas­sé, 813 gardes à vue ont été di­li­gen­tées. Un flux ten­du qui a pous­sé la mai­rie de Pa­ris à faire ap­pel en juin à des fonc­tion­naires ma­ro­cains pour iden­ti­fier ces mi­grants. Alors que leur mis­sion ne de­vait du­rer qu’un mois, ces ren­forts ont été pro­lon­gés.

En réa­li­té, ils sont entre 30 et 60 mi­neurs ma­ro­cains en per­ma­nence dans la ca­pi­tale, au gré des mou­ve­ments. Ces sans-pa­piers mul­ti­plient les alias et les al­lers-re­tours entre les com­mis­sa­riats et la rue. « Au dé­part, ils com­met­taient des vols simples, à la tire, ex­plique le par­quet des mi­neurs. Dé­sor­mais, dés­in­hi­bés par le Ri­vo­tril (NDLR : un mé­di­ca­ment an­xio­ly­tique), ils s’adonnent aux vols qui peuvent être très vio­lents, comme les ar­ra­chages de col­liers ou les cam­brio­lages. » Ils ciblent sou­vent des femmes seules ou âgées. Avec leur ga­ba­rit fluet, ils donnent dans les ef­frac­tions acro­ba­tiques. Le 4 août, dans le XVIIIe, deux jeunes Ma­ro­cains ont ain­si été in­ter­pel­lés en pos­ses­sion de ju­melles après avoir dé­ro­bé bi­joux et montres dans un ap­par­te­ment du 4e étage en es­ca­la­dant un écha­fau­dage. « En garde à vue, ils sont plu­tôt mé­pri­sants et tai­seux. Cer­tains ont le re­gard vide, à force de snif­fer de la colle », dé­crit Ben­ja­min Pan­dol­fo, dé­lé­gué du syn­di­cat Uni­té SGP-Po­lice FO pour le sec­teur.

PAS DE FI­LIÈRE OR­GA­NI­SÉE

Ces mi­neurs ma­ro­cains sont ar­ri­vés su­bi­te­ment au prin­temps 2016, par di­zaines, après être pas­sés par l’Es­pagne. Ils ont aus­si sé­jour­né dans d’autres pays d’Eu­rope, comme la Suède, où ils ac­ceptent da­van­tage l’ac­cueil. Se­lon les ma­gis­trats spé­cia­li­sés, ils af­firment eux-mêmes « ve­nir à Pa­ris pour ré­cu­pé­rer l’argent de la dé­lin­quance ». Une en­quête ju­di­ciaire a été ou­verte en 2017 pour per­cer les mys­tères de leur par­cours mi­gra­toire. « Les in­ves­ti­ga­tions ne dé­montrent pas l’exis­tence de fi­lières à l’im­mi­gra­tion. Ni in­ter­mé­diaires ni don­neurs d’ordres adultes n’ont été iden­ti­fiés », in­dique Laë­ti­tia Dher­vil­ly. Un sché­ma à l’op­po­sé de la dé­lin­quance des mi­neurs de l’Eu­rope de l’Est, pe­tites mains de clans ma­fieux consti­tués. Des ré­seaux lo­caux ont bien été iden­ti­fiés : de simples voyous qui pro­fitent de la fra­gi­li­té de ces jeunes Ma­ro­cains pour échan­ger leurs bu­tins contre des ca­chets de Ri­vo­tril ou un squat pour dor­mir…

Plus trou­blant, les en­quêtes n’ont mis au jour au­cun or­phe­lin. Au contraire, ces mi­neurs en­tre­tiennent des liens, via les ré­seaux so­ciaux, avec des pa­rents res­tés au Ma­roc, sou­vent dans la ré­gion de Fès. Sans ja­mais ré­vé­ler leur si­tua­tion pré­caire.

Une en­quête me­née l’an der­nier a mon­tré que ces mi­neurs, bien qu’iso­lés à Pa­ris, ont tous des pa­rents au Ma­roc, avec qui ils sont bien sou­vent en contact.

Pa­ris XVIIIe, mer­cre­di. Entre 30 et 60 jeunes sont pré­sents en per­ma­nence dans la ca­pi­tale.

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