A Vienne, sur les pas du doc­teur Freud

Alors que le mu­sée d’Art et d’His­toire du ju­daïsme va lui consa­crer une ex­po­si­tion à Pa­ris, vi­site sur les pas du père de la psy­cha­na­lyse dans la ca­pi­tale au­tri­chienne.

Le Parisien (Essonne) - - LA UNE - YVES JAEGLÉ

Al­lon­gez-vous. Quelle iro­nie : Vienne, qui dé­daigne un peu son grand homme Sig­mund Freud, n’a ja­mais son­gé à lui consa­crer une rue, une place ou une grande ave­nue, mais seule­ment de­puis les an­nées 2000 un parc mo­derne, rem­pli de tran­sats. Le parc Sig­mund-Freud. Des jeunes gens en po­si­tion se­mi-al­lon­gée y pro­fitent du so­leil ce jeu­di 13 sep­tembre. On l’a tra­ver­sé ra­pi­de­ment, en plein centre-ville, entre deux ca­fés vien­nois que fré­quen­tait l’in­ven­teur de la psy­cha­na­lyse. On sor­tait de l’uni­ver­si­té, où le maître a sui­vi des études de mé­de­cine et de neu­ro­lo­gie. Sa sculp­ture, sous les ar­cades, par­mi celles des grands hommes de l’an­cienne ca­pi­tale de l’em­pire aus­tro­hon­grois et les No­bel de la science au­tri­chienne, par­ti­cu­liè­re­ment fade, presque ca­chée dans un coin, n’a été éri­gée qu’en 1955, des an­nées après sa mort, en 1939. Des di­zaines de som­mi­tés lo­cales to­ta­le­ment in­con­nues à l’étran­ger bé­né­fi­cient de bustes bien plus ma­jes­tueux. Qu’im­porte. Un acte man­qué. Les vrais sou­ve­nirs sont tou­jours ca­chés, di­rait Sig­mund.

UN GRAND AP­PAR­TE­MENT PRESQUE DÉ­SERT

Dans cette ville si verte, où les voi­tures semblent ra­len­tir, se dis­sé­mi­ner au loin, on dé­couvre les charmes de la pré­sence dif­fuse du fon­da­teur de la thé­ra­pie par la pa­role. Au 19 Berg­gasse, l’adresse my­thique du ca­bi­net dans le­quel il vé­cut qua­ran­te­sept ans et dont les fe­nêtres donnent sur la cour d’un quar­tier bour­geois, se tient le mu­sée Freud. Qua­trième étage. Une son­nette à son nom de­vant l’im­meuble, qu’on s’ima­gine ac­tion­ner comme si l’on avait ren­dez-vous avec l’ex­plo­ra­teur de l’in­cons­cient. Pour en­tendre son fa­meux ra­cle­ment de gorge, lui qui fu­mait le ci­gare. Un grand ap­par­te­ment presque dé­sert puisque l’au­teur juif de « l’In­ter­pré­ta­tion des rêves », après l’An­schluss, le rat­ta­che­ment de l’Au­triche à l’Al­le­magne na­zie en 1938, a dû dé­mé­na­ger très ra­pi­de­ment à Londres, en em­por­tant la presque to­ta­li­té de ses meubles. Ses quatre soeurs, res­tées à Vienne, âgées, ont été dé­por­tées et as­sas­si­nées dans les camps comme 47 000 autres juifs de la ville.

Il y a une âme dans ces lieux. D’abord celle de Freud : la salle d’at­tente de ses pa­tients abrite ses vrais meubles, les seuls qui sont res­tés là. Un ca­na­pé, des fau­teuils, quelques pièces an­tiques lui ayant ap­par­te­nu, des pho­tos nom­breuses. On dé­couvre son ca­bi­net et les chambres de ses six en­fants. Une di­zaine de per­sonnes vi­vaient là, sa femme, sa belle-soeur, les gou­ver­nantes… Au troi­sième, qu’il ha­bi­ta quelques an­nées, sa cui­sine d’époque où on lui pré­pa­rait chaque ma­tin des oeufs au ba­con : Freud n’a ja­mais été très ca­sher. On ima­gine les al­lées et ve­nues, les si­lences, le bruit des en­fants.

UNE PAUSE DANS LES FAS­TUEUX CA­FÉS

L’ap­par­te­ment a une autre his­toire, tra­gique : après son dé­part et l’en­trée des na­zis dans Vienne, des fa­milles juives du quar­tier y sont par­quées : 79 per­sonnes ont at­ten­du leur dé­por­ta­tion dans ces murs mêmes où Freud écou­ta ses pre­miers pa­tients. Très peu en sont re­ve­nus. On a sou­dain le ver­tige. « Ma­laise dans la ci­vi­li­sa­tion », son grand livre, était bien plus tris­te­ment pro­phé­tique en­core qu’il ne le pen­sait. Le 19 Berg­gasse a été oc­cu­pé par la Ges­ta­po, puis par les Russes en 1945, à la Li­bé­ra­tion. Le mu­sée est né dans les an­nées 1970. Qui le vi­site ? Très peu d’Au­tri­chiens, mais beau­coup d’Al­le­mands, de Fran­çais et d’Ar­gen­tins, des pays où Freud a tou­jours des adeptes.

On change d’air, on suit ses traces à tra­vers les ca­fés de son quar­tier et leurs im­menses voûtes Art dé­co. A Vienne, on mange et l’on marche, beau­coup. La fa­meuse es­ca­lope pa­née vien­noise, à deux étages, in­con­tour­nable, ne doit pas vous conduire à faire l’im­passe sur le gâ­teau aux pommes, le stru­del. Une nour­ri­ture consis­tante mais pas si lourde, que l’on di­gère en évi­tant au­tant que pos­sible mé­tros et trams — très pra­tiques quand même — pour mar­cher d’un parc à l’autre et vers les mu­sées où les contem­po­rains de Freud, les peintres Gus­tav Klimt et Egon Schiele, ont fait eux aus­si leur ré­vo­lu­tion. Sur leurs ta­bleaux, en ma­jes­té au Leo­pold Mu­seum, se lit en pein­ture ce que dé­cou­vrait Freud dans l’in­cons­cient : Eros et Tha­na­tos, dé­sir et mort, hys­té­rie, ful­gu­rances… Ces deux ar­tistes ma­jeurs sont morts en 1918, vic­times de la grippe es­pa­gnole. Klimt avait 55 ans, Schiele 28.

Il nous faut en­core du su­cré pour res­pi­rer : vite, un gâ­teau aux pommes ou au cho­co­lat, les in­dé­pas­sables spé­cia­li­tés lo­cales, au Ca­fé Cen­tral ou au Landt­mann, où se ren­daient Freud et d’autres cé­lé­bri­tés comme Mar­lene Die­trich. Il ne l’ana­ly­sa pas, mais on peut en rê­ver. Ici, les larges fau­teuils in­vitent presque à s’al­lon­ger. Le pas­sé se hume dans une tasse de thé.

L’of­fice de tou­risme de Vienne or­ga­nise des vi­sites gui­dées sur les pas de Freud. Rens. : www.sig­mund­freud­tour­vien­na.com.

Le Ca­fé Cen­tral, ou­vert en 1876, est une ins­ti­tu­tion à Vienne. Ce lieu de ren­dez-vous mon­dain, qui a vu pas­ser Sig­mund Freud ou Mar­lene Die­trich, est au­jourd’hui pri­sé des tou­ristes.

L’ap­par­te­ment de Freud (à droite, vers 1906) a été trans­for­mé en mu­sée. A gauche, la salle d’at­tente de ses pa­tients.

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