Cam­brio­lages, agres­sions et sacs de colle

Le Parisien (Essonne) - - FAITS DI­VERS - PAR NI­CO­LAS JAC­QUARD

EN LAN­GAGE JU­DI­CIAIRE, ils sont à la fois au­teurs et vic­times. Mais dans les mots de Jacques, libraire à la Goutte-d’Or, ces quelques di­zaines de mi­neurs ma­ro­cains iso­lés sont tout à la fois « pré­da­teurs et proies ».

Ap­pa­rus au grand jour il y a dix-huit mois, ils ont d’abord squat­té le square Ba­shung, entre les mé­tros Bar­bès et La Cha­pelle. N’y sta­tionne plus que le Scé­nic d’un maître-chien der­rière un pan­neau qui in­dique que l’en­droit est fer­mé la se­maine, « sauf ani­ma­tions ». Pour les trou­ver, il faut re­mon­ter jus­qu’au square Saint-Ber­nard, 100 m plus haut. En ce dé­but d’après-mi­di, ils sont une quin­zaine à er­rer. Des ado­les­cents pour la plu­part. « Les plus pe­tits — le plus jeune avait 8 ans — sont les seuls qui ac­ceptent d’être mis à l’abri », pré­cise Jean-Ra­phaël Bourge, de l’as­so­cia­tion de ri­ve­rains Ac­tion Bar­bès.

Pour les autres, dont une tren­taine sont dé­sor­mais jeunes ma­jeurs, c’est donc la rue. Et une mi­sère sans bornes. La plu­part ont les yeux qui pa­pillonnent, consé­quence de la prise de drogue. « Quand ils traînent en­core avec le sac de colle à snif­fer, c’est qu’ils sont ar­ri­vés ré­cem­ment, constate ce com­mer­çant. Après, ils passent à plus dur. » Le pro­ces­sus est le même en ma­tière de dé­lin­quance.

« LA GENTILLESSE, POUR EUX, C’EST DE LA FAI­BLESSE » MEHDI, PA­TRON DE BAR

Ini­tia­le­ment, la plu­part de leurs actes étaient com­mis dans le quar­tier. « C’est bien simple, dans le sec­teur, ils ont cam­brio­lé tous les ap­par­te­ments, exa­gère Mehdi, un pa­tron de bar. Les voi­tures ont été cas­sées, les vé­los vo­lés, c’est usant. » Long­temps, sa propre ter­rasse a été un spot pri­sé pour les vols à l’ar­ra­ché. « Au dé­but, je leur don­nais un verre d’eau ou un ti­cket res­to, se sou­vient Mehdi, lui-même d’ori­gine magh­ré­bine. Mais la gentillesse, pour eux, c’est de la fai­blesse. Alors, à cinq ou six re­prises, j’en ai cor­ri­gé plu­sieurs. De­puis, ils m’évitent. » Comme ils ont ap­pris à s’éloi­gner du quar­tier. « Ils rayonnent main­te­nant dans tous les ar­ron­dis­se­ments, no­tam­ment les XVe et XVIe », note un po­li­cier de ter­rain. « La Gout­ted’Or sert cette fois de base ar­rière, note un autre. Ils y re­fourguent les pro­duits vo­lés, achètent la drogue qu’ils consomment et s’in­tègrent dans le tis­su de la dé­lin­quance lo­cale. »

Par­fois avec dif­fi­cul­té. La rue de Jes­saint bruisse ain­si de cette « ra­ton­nade » ré­cente. Quand « les Al­gé­riens de Bar­bès » ont at­tra­pé un pe­tit de 14 ans qui avait vo­lé un col­lier à une ma­man. « Ils l’ont ti­ré par les che­veux pour l’em­me­ner. C’était ter­rible », sou­pire Ca­the­rine, une res­tau­ra­trice té­moin de la scène.

Sur la ZSP Bar­bès, la dé­lin­quance de voie pu­blique a tou­te­fois bais­sé de 12 % sur les huit pre­miers mois de l’an­née, avec 8 791 faits consta­tés contre 10 140 à la même pé­riode en 2017. « Les gens font plus at­ten­tion », es­time cet ha­bi­tant. Sur­tout, nombre de vio­lences sont in­quan­ti­fiables et ne donnent lieu à au­cun dé­pôt de plainte. « Celle qui règne entre eux, c’est la pire », in­siste Sa­my, le voi­sin de Ca­the­rine. Les nou­veaux ra­ckettent les an­ciens. Les grands frappent les pe­tits. « La der­nière fois, ils sont ren­trés chez le bou­cher pour prendre un cou­teau, dé­crit-il. J’ai dû les sé­pa­rer, et j’ai failli être frap­pé. Tous les trois jours, on trouve des traces de sang sur le trot­toir… »

« Ma fille en a dé­cou­vert un de 14 ans al­lon­gé par terre, com­plète Ca­the­rine. Son pouls était tel­le­ment bas à cause de la drogue que même les pom­piers l’ont cru mort. »

« CES GA­MINS SONT MAL­TRAI­TÉS ET AVEC EUX TOUT LE QUAR­TIER » JACQUES, LIBRAIRE

C’est qu’à la Goutte-d’Or « on ne laisse pas quel­qu’un au sol », mar­tèle la quin­qua­gé­naire, tout en se dé­so­lant que « après avoir vé­cu quelques an­nées d’une mixi­té em­bal­lante » cette poi­gnée de rues ait été « sa­cri­fiée par les pou­voirs pu­blics ». « Ces ga­mins sont mal­trai­tés et avec eux tout le quar­tier », ré­sume Jacques, le libraire.

« Toute la nuit, vous en­ten­dez leurs cris qui montent du square Saint-Ber­nard, dé­crit une mère de fa­mille. C’est ter­rible. On se dit que nous avons un toit, et qu’eux n’en ont pas. » Aux beaux jours, ils dorment à ciel ou­vert. A même le sol, sur des ma­te­las cras­seux, voire ces der­niers temps sur un écha­fau­dage de la rue de Jes­saint. A l’ap­proche de la mau­vaise sai­son, la la­ve­rie voi­sine de­vrait à nou­veau faire of­fice de dor­toir. « Le pire, c’est que ce sont des gosses, pas des voyous », re­con­naît Mehdi, le pa­tron de bar à la main leste.

Un point de vue lar­ge­ment par­ta­gé dans ce quar­tier mé­tis­sé qui pen­sait en avoir vu d’autres. « Il y avait dé­jà les dea­lers, les mi­grants, et toute cette pau­vre­té, re­lève Jean-Ra­phaël Bourge, mais un équi­libre pré­caire avait été trou­vé entre les forces en pré­sence, que l’ar­ri­vée de ces mi­neurs a fait ex­plo­ser. »

Li­vrés à eux­mêmes, ces en­fants sont sou­vent po­ly­toxi­co­manes. Ils sniffent de la colle ou prennent du Ri­vo­tril, un an­xio­ly­tique qui les dés­in­hibe.

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