Dans les cou­lisses de la rup­ture

Que s’est-il donc pas­sé dans la tête de Gé­rard Col­lomb pour qu’il claque la porte avec fra­cas ? Tout s’est noué en vingt-quatre heures, entre lui et le pré­sident. Ré­cit.

Le Parisien (Essonne) - - FAIT DU JOUR - PAR GAËTANE MORIN, NA­THA­LIE SCHUCK ET PAU­LINE THÉVENIAUD

Tout s’est joué en face à face entre le pré­sident et son mi­nistre de l’In­té­rieur. Dans un bras de fer in­so­lite entre un homme et son père po­li­tique. Lun­di soir, Gé­rard Col­lomb s’en­ferme dans son grand bu­reau. Il prend la plume pour ré­di­ger sa lettre de dé­mis­sion. Alors qu’il doit par­tir un quart d’heure plus tard en Gui­née, il an­nule tout. Puis il prend le che­min de l’Ely­sée.

Que s’est-il donc pas­sé dans sa tête ? « On a com­pris qu’il y avait eu quelque chose ce wee­kend de l’ordre de l’in­time », confie l’un de ses sou­tiens. « Sa femme, Ca­ro­line, lui a dit : Tu ne peux pas res­ter », croit sa­voir un autre ami. La goutte d’eau ? Da­niel Cohn-Ben­dit l’ap­pe­lant lun­di à prendre sa « re­traite ». Il sait à quel point l’icône eu­ro­péenne est proche du pré­sident. « Et comme l’Ely­sée n’a pas pris sa dé­fense, il a dé­ci­dé de je­ter l’éponge », pour­suit la même source.

Dans la voi­ture qui le ra­mène du pa­lais, il ré­pète en boucle les mots qu’il vient de pro­non­cer de­vant le pré­sident. Qui l’a convain­cu de res­ter, en­core un peu. Pas ba­nal, Col­lomb ap­pelle en­suite lui-même « le Fi­ga­ro » — sans pré­ve­nir ses conseillers ! — pour an­non­cer que Ma­cron vient de re­fu­ser son dé­part. « Les voies du Gé­gé sont im­pé­né­trables… C’est une ma­nière de se re­lé­gi­ti­mer. Le mes­sage, c’était : Les co­cos, je suis en­core là ! » s’es­claffe un proche. Hier, il re­met une pièce dans la ma­chine en mar­te­lant son en­vie de quit­ter le na­vire. Et réunit dans la fou­lée ses conseillers pour leur dire qu’il rentre à Lyon et leur faire ses adieux. « C’était ferme, dé­fi­ni­tif », confie un par­ti­ci­pant, qui s’at­ten­dait à ce qu’il quitte Pa­ris… dès hier soir. Et ne re­vienne que pour la pas­sa­tion de pou­voirs. Les ma­cro­nistes du pre­mier cercle ne dé­co­lèrent pas. « C’est un vieux vi­cieux et Em­ma­nuel s’est fait avoir comme un bleu ! Il rentre de son pé­riple [aux An­tilles] épui­sé et il se prend ça en pleine fi­gure. C’est hon­teux », vi­tu­père l’un. « Bri­gitte ne lui adresse plus la pa­role de­puis deux mois », glisse un pi­lier de la ma­jo­ri­té.

MINE DE RIEN

A n’y rien com­prendre ? « Gé­rard est tri­ple­ment sous pres­sion : ex­trê­me­ment fa­ti­gué, dé­pres­sif et pous­sé par sa femme à par­tir. Il est en mode : j’en­voie tout ba­la­der. Il est à bout », confie un ponte de la ma­cro­nie. Sans comp­ter qu’un « putsch » cou­vait à Lyon, se­lon un conseiller du pou­voir, pour qui « il y avait le feu à la ba­raque ». Col­lomb est ren­tré « trau­ma­ti­sé d’un mee­ting sa­me­di dans sa ville », ra­conte un cadre LREM. Un autre fi­dèle dé­crypte : « Il a eu, de­puis très long­temps, l’ha­bi­tude d’être le seul maître à bord, le ba­ron dans son fief. Etre en po­si­tion de subalterne vis-à-vis du pré­sident et du Pre­mier mi­nistre, il ne le vi­vait pas bien. Il a vou­lu être maître du jeu, des hor­loges. » Quitte à en­ta­mer l’au­to­ri­té du pré­sident, avec qui il a dî­né le 10 sep­tembre à l’Ely­sée. Une se­maine plus tard, il an­non­çait son dé­part dans « l’Ex­press »… après les eu­ro­péennes.

Lors du dî­ner po­li­tique qui a sui­vi à l’Ely­sée, il n’y a pas eu un mot sur le su­jet, pour­tant. « C’était un peu un dî­ner de cons ! » ba­lance un convive. Au­tour de la table, Bru­no Le Maire et Gé­rald Dar­ma­nin ont pris la pa­role l’air de rien, avant de la cé­der à Col­lomb, qui a fait un long dé­ga­ge­ment de la Chine à la Rus­sie en pas­sant par la Ma­cé­doine, « et le pré­sident écou­tait comme si tout al­lait bien ». « Il par­lait sé­cu­ri­té, grands pro­blèmes pla­né­taires… Sur­réa­liste ! » souffle un in­vi­té, es­to­ma­qué. Mo­tus, aus­si, au pe­tit dé­jeu­ner de la ma­jo­ri­té à Ma­ti­gnon, hier. Le lo­ca­taire du per­choir, Ri­chard Fer­rand, a bien ten­té d’ame­ner le su­jet sur le ton de la plai­san­te­rie, fa­çon : « Alors, Col­lomb reste au gou­ver­ne­ment ou pas ? » Edouard Phi­lippe a cou­pé court. Et pour cause. Il n’était pas dans la boucle !

La vie po­li­tique sait se mon­trer iro­nique. Un conseiller de l’ombre se sou­vient du temps où Fran­çois Hol­lande re­fu­sait de dé­bar­quer le re­muant Ma­cron, alors que tout le monde le pres­sait de le sor­tir. Et le voi­là qui se re­trouve dans une si­tua­tion iden­tique… « Ma­cron n’ar­rive pas à vi­rer les gens et il n’aime pas agir sous la contrainte. Là, Col­lomb vient de dé­ci­der à sa place », glisse un ma­cro­niste. Une rup­ture ? Un proche de Col­lomb achève : « Avant, ils fai­saient les choses en concer­ta­tion. Mais là, ils ne sont même pas ar­ri­vés à mettre au point une pré­sen­ta­tion qui per­mette à tout le monde de sau­ver la face… »

“ÊTRE EN PO­SI­TION DE SUBALTERNE VIS-À-VIS DU PRÉ­SIDENT ET DU PRE­MIER MI­NISTRE, IL NE LE VI­VAIT PAS BIEN. IL A VOU­LU ÊTRE MAÎTRE DU JEU, DES HOR­LOGES ” UN MA­CRO­NISTE

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