« Per­sonne n’a par­lé et per­sonne ne par­le­ra »

Eliane Ke­ra­mi­das était l’avo­cate des fa­milles de vic­times.

Le Parisien (Essonne) - - FAITS DIVERS - GEOFFROY TOMASOVITCH

DES DOS­SIERS CRI­MI­NELS, Me Eliane Ke­ra­mi­das en a vu pas­ser dans son ca­bi­net de Mar­seille. La tue­rie du Bar du Té­lé­phone l’a par­ti­cu­liè­re­ment mar­quée. Cette pé­na­liste avait tout juste 30 ans en 1978. « Je connais­sais presque toutes les fa­milles des vic­times. On m’a aus­si­tôt avi­sée », pré­cise celle qui est de­ve­nue leur avo­cate.

Qua­rante ans plus tard, elle garde un sou­ve­nir in­tact de la re­cons­ti­tu­tion. « Je m’y suis ren­due avec ma pe­tite Re­nault 5. L’unique té­moin, Jean, dont le frère fai­sait par­tie des vic­times et qui en avait ré­chap­pé, était avec moi, ter­ro­ri­sé. Je me sou­viens de tout ce sang sur les murs, un pe­tit bar en­san­glan­té. Jean re­vi­vait la scène, il vou­lait par­tir… » Une ami­tié forte s’est nouée entre ce « mi­ra­cu­lé » et l’avo­cate. « On est al­lé voir un film sur l’af­faire (NDLR : “le Bar du Té­lé­phone”, de Claude Bar­rois avec Lam­bert Wil­son et Ri­chard An­co­ni­na, sor­ti en 1980). Jean trem­blait sur son siège, c’était in­sup­por­table pour lui. »

« PE­TITES FRAPPES »

La mort bru­tale de son client reste gra­vée dans sa mé­moire. « A l’époque, un jour­na­liste s’était mis en tête d’in­ter­vie­wer Jean sur la tue­rie. Un jour, Jean, qui était fra­gi­li­sé, a ap­pe­lé dix fois mon ca­bi­net, mais j’étais aux Beau­mettes. Lui s’en­ivrait dans un bar, ré­pé­tant qu’il al­lait pas­ser à la té­lé. Quand je suis ren­trée, on m’a ap­pris que Jean ve­nait d’être as­sas­si­né. » Autre sou­ve­nir mar­quant dans cette af­faire : le juge Mi­chel. « En tant qu’avo­cate, je l’ai sou­vent cô­toyé. Un gar­çon in­tel­li­gent, cou­ra­geux, té­mé­raire même. Il était par­ti en guerre contre les tra­fi­quants de drogue pour qui il avait le plus grand mé­pris. » Mal­gré sa vo­lon­té fa­rouche, le ma­gis­trat s’est par­fois heur­té à une cer­taine im­puis­sance.

Se­lon l’avo­cate, ce 3 oc­tobre, les tueurs avaient ci­blé quel­qu’un, ou deux per­sonnes, mais l’un a été dé­mas­qué. La pé­na­liste n’a ja­mais cru à une im­pli­ca­tion des par­rains de Mar­seille de l’époque. « Faux, tranche-telle. C’étaient des pe­tites frappes ve­nues ré­gler une em­brouille et qui ont pa­ni­qué. » A ses yeux, la po­lice n’est pas al­lée à l’es­sen­tiel. « Elle n’a pas cher­ché où il fal­lait. C’est un vaste gâ­chis. Per­sonne n’a par­lé, per­sonne ne par­le­ra. On ne sau­ra ja­mais la vé­ri­té, per­sonne n’y a in­té­rêt. »

Au­jourd’hui en­core, elle est res­tée en contact avec des proches des vic­times pour les­quels elle a ob­te­nu des in­dem­ni­sa­tions — « sauf une fa­mille, au mo­tif scan­da­leux que le dé­funt avait un ca­sier ju­di­ciaire ». « Ce sont des gens gen­tils, tran­quilles. Ils ont su­bi ce deuil puis ce si­lence. » Un si­lence sans doute dé­fi­ni­tif.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.