La re­nais­sance ou l’âge sombre

Le Parisien (Essonne) - - RUGBY XV DE FRANCE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR OLI­VIER FRAN­ÇOIS

en­aître sur un ta­pis de feuilles mortes… Le XV de France n’en est pas à un clin d’oeil près. Fleu­rir au mo­ment même où la na­ture baisse son ri­deau, voi­là son cre­do, sa rai­son d’être si on pousse un peu. Car cette nou­velle sai­son s’ouvre ce soir sur une tour­née abor­dable face à des Sud-Afri­cains usés, des Ar­gen­tins en construc­tion et des Fid­jiens li­mi­tés, qui re­pré­sente bien plus qu’une simple rampe de lan­ce­ment vers le mon­dial au Ja­pon (du 20 sep­tembre au 2 no­vembre). Après tant d’an­nées d’er­rance, tant de dés­illu­sions, de crises et de bou­le­ver­se­ments, il est temps de re­don­ner un peu d’es­poir à un pu­blic qui vient de moins en moins nom­breux au stade.

Jacques Bru­nel, le sé­lec­tion­neur ca­ta­pul­té à la tête des Bleus il y a à peine plus de dix mois en rem­pla­ce­ment de Guy No­vès, n’est pas un ma­gi­cien, ni même, mal­gré ses mous­taches, un chef gau­lois prêt à dé­fier les ar­mées ro­maines. « Mon ob­jec­tif est que nous soyons le plus près pos­sible des meilleurs », mar­tèle-t-il, comme s’il te­nait à ne ja­mais trop s’avan­cer. Bru­nel a rai­son. Son bi­lan chif­fré (2 vic­toires en 8 matchs) n’est pas meilleur que ce­lui de ses de­van­ciers, et ses in­ter­ro­ga­tions beau­coup plus nom­breuses que ses cer­ti­tudes. Il a seule­ment pour lui la fraî­cheur de la nou­veau­té et quelques ta­lents ca­pables d’en­tre­te­nir son rêve. Ted­dy Tho­mas, Da­mian Penaud ou An­toine Du­pont, même s’il n’est que rem­pla­çant ce soir, ont des jambes de feu, taillées pour em­bra­ser le Stade de France. On n’at­tend que ça. On ne de­mande que ça. Des ga­lops, des es­sais. Du cu­lot, de l’au­dace. A en­tendre le ca­pi­taine, Guil­hem Gui­ra­do, la se­maine a été pé­tillante à Mar­cous­sis. « Ce ma­tin (hier) à l’en­traî­ne­ment, j’ai même dû cal­mer les joueurs car il y avait beau­coup d’en­vie, glisse-t-il. J’es­père que c’est de bon au­gure. »

Sans doute. Et le mo­ment est pro­pice pour li­bé­rer ces éner­gies. Même s’ils ont réus­si l’ex­ploit de faire tom­ber les All Blacks cet été (36-34 à Wel­ling­ton le 15 sep­tembre), les Spring­boks, bat­tus par un XV d’An­gle­terre amoin­dri il y a une se­maine (12-11) n’ont rien d’im­pres­sion­nant. Les Bleus, sans ré­fé­rence ces der­nières sai­sons, ont les moyens de com­men­cer leur tour­née du bon pied et d’en­vi­sa­ger un car­ton plein en no­vembre. Ils de­vront, vu les op­po­si­tions pro­po­sées, re­ve­nir avec deux suc­cès dans leur mu­sette. Si­non, c’est qu’il n’y a plus grand-chose à faire.

ROLIVIER FRAN­ÇOIS,

JOUR­NA­LISTE CE SOIR, elle se­ra de­vant sa té­lé­vi­sion dans sa mai­son de Ché­raute, pe­tit vil­lage tout près de Mau­léon, aux confins du Pays basque. Et elle au­ra peur. Comme une ma­man. Ma­rianne Lo­pez, la mère de Ca­mille, l’ou­vreur de Cler­mont et du XV de France qui af­fronte les Spring­boks à Saint-De­nis, si fière du re­tour de son fils sous le maillot bleu, tremble de­puis son ac­ci­dent (frac­ture ou­verte de la mal­léole gauche le 21 oc­tobre 2017 lors d’un match de Coupe d’Eu­rope), au­quel elle a as­sis­té en di­rect de­vant son écran. Aide-soi­gnante à la re­traite de­puis peu, elle nous a confié ses es­poirs mê­lés d’ap­pré­hen­sion et son re­gard sur un sport où les trau­ma­tismes sont de plus en plus nom­breux.

Quel sen­ti­ment avez-vous alors que votre fils ef­fec­tue son re­tour par­mi les Bleus ?

MA­RIANNE LO­PEZ. Je suis fière, bien sûr. Je me­sure le che­min par­cou­ru de­puis sa bles­sure. Il a vrai­ment tra­vaillé dur pour re­ve­nir. Je suis an­xieuse aus­si, car Ca­mille veut tel­le­ment dis­pu­ter la pro­chaine Coupe du monde (NDLR : du 20 sep­tembre au 2 no­vembre 2019). Il n’avait pas été sé­lec­tion­né pour la pré­cé­dente en An­gle­terre, il l’avait très mal vé­cu, et nous aus­si. Et puis, for­cé­ment, j’ai peur main­te­nant.

A cause de sa bles­sure ?

Oui. Il a souf­fert énor­mé­ment. Nous sommes al­lés ré­gu­liè­re­ment à Cler­mont, avec mon ma­ri, pour le voir. C’était dur. Il n’avait ja­mais res­sen­ti une telle dou­leur avant. Il avait eu une rup­ture des li­ga­ments croi­sés quand il était à Per­pi­gnan (NDLR : du­rant la sai­son 2013-2014) mais ce­la n’avait rien à voir.

« ON NE DE­MANDE QUE ÇA. […] DU CU­LOT, DE L’AU­DACE »

Vous sou­ve­nez-vous de son ac­ci­dent ?

J’étais de­vant la té­lé quand c’est ar­ri­vé. Je l’ai en­ten­du hur­ler. Je n’ai pas te­nu. Je suis sor­tie de la mai­son. J’étais très mal. Ma belle-fille Ma­ri­na m’a vite don­né des nou­velles avant qu’il soit évacué à l’hô­pi­tal de Cler­mont. Après, je me suis dit que je n’arriverais plus ja­mais à re­gar­der un match. Et, fi­na­le­ment, je re­com­mence. Je sais que c’est son mé­tier ; d’ailleurs, il n’ar­rête pas de me le dire.

En par­lez-vous sou­vent avec lui ?

Non. Il ne veut pas. Il me dit qu’il sait ce que je pense. Je lui ré- ponds qu’il ver­ra quand ses deux gar­çons, qui ont 3 et 4 ans, joue­ront au rug­by. Ils sont dé­jà avec un bal­lon dans les mains.

Vous avez pour­tant tou­jours connu ça, avec un ma­ri puis deux fils joueurs de rug­by…

Oui. Mais j’ai l’im­pres­sion qu’avant ce n’était pas pa­reil. Les contacts sont de plus en plus vio­lents. J’ai as­sis­té à la fi­nale du Top 14 entre Cler­mont et Tou­lon au Stade de France (NDLR : en 2017) et, de mon siège, j’en­ten­dais les chocs, mal­gré le bruit des 80 000 spec­ta­teurs. C’était ter­rible, fou. Ces épaules lan­cées en avant sur les tho­rax. Ces pla­quages hauts. Je n’avais ja­mais connu ça. Le rug­by a chan­gé.

La mul­ti­pli­ca­tion des com­mo­tions cé­ré­brales est-elle in­quié­tante pour vous ?

Oui. Je re­vois en­core ce jeune ai­lier de Cler­mont se­cou­ru sur la pe­louse du Ra­cing (NDLR : Sa­muel Ezea­la est sor­ti après un KO lors d’un match de Top 14 à la Pa­ris La Dé­fense Are­na le 7 jan­vier 2018), entre des draps blancs. Ce­la m’a gla­cée. J’ai pen­sé aux pa­rents. C’est trau­ma­ti­sant. Bien sûr que l’on trans­pose. Il y a aus­si eu la mort de ce jeune (NDLR : Louis Fa­j­frows­ki, joueur d’Au­rillac, dé­cé­dé d’une com­mo­tion car­diaque consé­cu­tive à un trau­ma­tisme tho­ra­cique après un pla­quage en août der­nier). Je com­prends que ce­la ef­fraie les ma­mans dont les en­fants veulent jouer au rug­by.

Qu’en pense votre ma­ri, an­cien ar­rière et édu­ca­teur au club de Mau­léon dans les Py­ré­nées-At­lan­tiques ?

Il me dit que c’est comme ça, qu’il y a tou­jours eu des bles­sures dans ce sport. Mais il re­con­naît qu’il y a un pro­blème car l’école de rug­by de Mau­léon a per­du des li­cen­ciés. Elle ac­cueille 100 ga­mins cette an­née contre 130 la sai­son pré­cé­dente. Moi, je re­garde beau­coup de matchs et je trouve que ça tape dur, de plus en plus. Alors je croise les doigts pour Ca­mille.

“APRÈS

(SA BLES­SURE),

JE ME SUIS DIT QUE JE N’ARRIVERAIS PLUS JA­MAIS À RE­GAR­DER UN MATCH. ET FI­NA­LE­MENT

JE RE­COM­MENCE

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