La mère du « bé­bé du coffre » se sa­borde

Ro­sa-Ma­ria Da Cruz a nié hier avoir pro­di­gué à sa fille des soins qui ont pour­tant exis­té. Ce re­vi­re­ment ajoute à la com­plexi­té de cette femme, in­ca­pable d’ex­pli­quer son geste.

Le Parisien (Essonne) - - FAITS DIVERS - DE NOTRE EN­VOYÉE SPÉ­CIALE À TULLE (COR­RÈZE), LOUISE COLCOMBET

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N’AVAIS PAS CONSCIENCE QU’IL S’AGIS­SAIT D’UN BÉ­BÉ, J’AVAIS COMME UN RI­DEAU DE­VANT

LES YEUX

SEPT ANS ont pas­sé de­puis cet ac­cou­che­ment éclair, à la sau­vette, dans le sous-sol de sa mai­son de Bri­gnac-la-Plaine (Cor­rèze). Cinq de­puis la dé­cou­verte stu­pé­fiante de sa fille Sé­ré­na, âgée de 23 mois, dans le coffre de sa voi­ture. Mais de­vant la cour d’as­sises, à Tulle, où elle est ju­gée cette se­maine pour avoir in­fli­gé par ses mau­vais trai­te­ments des sé­quelles ir­ré­ver­sibles à sa fille dé­sor­mais lour­de­ment han­di­ca­pée, Ro­sa-Ma­ria Da Cruz, 50 ans au­jourd’hui, reste une énigme. Pour les ju­rés, confron­tés à ce cas dif­fi­cile et in­édit, mais avant tout pour elle-même.

« En­fant », « être hu­main », « chose vi­vante » ou même « jouet en bois »… la cour s’est ef­for­cée tout l’après-mi­di de sug­gé­rer des qua­li­fi­ca­tifs à l’ac­cu­sée, ap­pe­lée à pré­ci­ser son res­sen­ti face à l’exis­tence de Sé­ré­na, no­tam­ment tout au long de ces deux ans de claus­tra­tion. « Mon psy­chiatre m’a fait ac­cep­ter Sé­ré­na », « j’ai ap­pris à l’ai­mer du­rant ces cinq ans, mais je n’ar­rive pas à avan­cer, il fau­drait que je la voie… », confesse Ro­sa-Ma­ria Da Cruz, prise dans les rets d’une his­toire qui la dé­passe tou­jours.

EN 2017, SÉ­RÉ­NA DE­VIENT UNE « CHOSE »

Au mo­ment de sa garde à vue, les choses semblent pour­tant éta­blies. Elle y dé­crit cal­me­ment, et avec force dé­tails, l’ar­ri­vée im­promp­tue de ce « bout de chou » dont elle ne sau­ra que faire, mais qu’elle se re­fuse tou­te­fois à aban­don­ner et qu’elle va alors choi­sir de ca­cher à tous. « C’était ma fille, mon bé­bé », ré­pè­te­ra-t-elle au cours de l’ins­truc­tion, avant de chan­ger brus­que­ment de ter­mi­no­lo­gie, en 2017. Sé­ré­na de­vient une « chose », « ex­pul­sée » à l’is­sue d’un dé­ni de gros­sesse, dont l’avo­cate de l’ac­cu­sée, Me Chrystèle Chas­sagne-Del­pech, qui en­tend plai­der son ac­quit­te­ment, es­time qu’il s’est pro­lon­gé en « dé­ni d’en­fant ».

« Dans le dé­ni de gros­sesse, la si­dé­ra­tion est telle qu’il n’y a au­cun geste pour sou­la­ger l’en­fant. Là, vous aviez bien conscience que ce n’était pas une chose ! », lui fait re­mar­quer le pré­sident Gilles Fon­rouge, rap­pe­lant les quelques soins mal­gré tout pro­di­gués à Sé­ré­na pen­dant ces deux ans qu’il qua­li­fie « d’hi­ber­na­tion ». « Vous avez dit : Je l’avais pour moi toute seule, on a plu­tôt l’im­pres­sion d’une dis­si­mu­la­tion d’en­fant… » « Je n’avais pas conscience qu’il s’agis­sait d’un bé­bé, j’avais comme un ri­deau de­vant les yeux », ré­pète en boucle l’ac­cu­sée, qui, prise dans les sables mou­vants de ses contra­dic­tions, fi­nit par se sa­bor­der. « Tout ce que j’ai dit est faux : je ne m’en suis ja­mais oc­cu­pée, je ne l’ai ja­mais te­nue dans mes bras, je ne lui ai ja­mais fait de câ­lins, je ne l’ai nour­rie qu’oc­ca­sion­nel­le­ment… »

Un nau­frage au­quel re­fuse d’as­sis­ter la cour, puis l’avo­cat gé­né­ral, lui rap­pe­lant les couches ache­tées, les draps, les bi­be­rons, la nour­ri­ture, les vê­te­ments et les jouets re­trou­vés. « Vous êtes en train de mettre à mal tout ce que vous avez dit sur votre com­por­te­ment qui, mal­gré l’hor­reur de la si­tua­tion, se vou­lait bon, même s’il était in­adap­té. Vous le com­pre­nez, ça ? », tente une ma­gis­trate as­ses­seur. En vain. De même que Ro­sa-Ma­ria Da Cruz, in­ca­pable d’ex­pli­quer son si­lence pen­dant ces deux ans, ne blâme ni son com­pa­gnon, un homme fruste et vo­lage qui ne vou­lait pas de ce qua­trième en­fant, ni le corps mé­di­cal, après l’ac­cou­che­ment trau­ma­tique de son aî­né.

« Pas sur­prise » par cette nou­velle ver­sion — « je ne sais même plus com­bien elle m’en a li­vré » — son avo­cate, Me Chrystèle Chas­sagne-Del­pech, tente de la ra­me­ner vers ce sta­tut de « bonne mère » dé­crite par son en­tou­rage… et les dé­bats vers le dé­ni de gros­sesse. Elle en veut pour preuve ce pré­cé­dent, cet ac­cou­che­ment sur­prise de A., son deuxième fils, en 2004 en plein re­pas de fa­mille. « Cette fois-là, c’était dif­fé­rent, j’étais en­tou­rée », dé­taille Ro­sa-Ma­ria Da Cruz. « Pour Sé­ré­na, avez-vous mis la main pour l’étouf­fer, avez­vous eu en­vie de la mettre dans un sac-pou­belle ? », ques­tionne son avo­cate. Elle se­coue la tête. « L’ins­tinct ma­ter­nel ? » Sa ré­ponse est un mur­mure : « Peut-être. »

Tulle (Cor­rèze), lun­di. Ro­sa-Ma­ria Da Cruz est ju­gée de­puis lun­di aux as­sises pour avoir dis­si­mu­lé sa fille Sé­ré­na dans le coffre de sa voi­ture pen­dant vingt-trois mois.

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