dans les en­trailles du RER A

Grâce à lui, chaque jour, 1,2 mil­lion d’usa­gers tra­versent l’Ile-de-France d’est en ouest. Con­duc­teurs, ou­vriers, ai­guilleurs, agents d’ac­cueil… en cou­lisses, ils sont des cen­taines à s’ac­ti­ver, de jour comme de nuit.

Le Parisien (Essonne) - - TRANSPORTS - TEXTES ET PHO­TOS JEAN-GABRIEL BONTINCK

Bien­ve­nue sur la pre­mière ligne d’Eu­rope. Au­jourd’hui, on vous fait dé­cou­vrir l’en­vers du dé­cor.

6 H 00 Vin­cennes LA TOUR DE CONTRÔLE S’ÉVEILLE

Les pre­miers RER partent pour le ser­vice. Les agents de tra­vaux viennent de li­bé­rer les rails. L’équipe de ré­gu­la­tion au poste cen­tral de com­man­de­ment (PCC) ar­rive peu à peu à Vin­cennes (92). Se plon­ger dans les cou­lisses du RER A, c’est se confron­ter à un autre monde, qui s’agite en se­cret, avec son lan­gage, son jar­gon, ses codes. Le PCC, c’est le centre né­vral­gi- que, le coeur du ré­ac­teur. Là où tout se dé­cide. En tout, 55 agents RATP tra­vaillent ici. A l’heure de pointe, ils sont entre 15 et 20.

« Sur le TCO, en­voie-moi le Ki­wi 48 en D 5 D 7 », an­nonce Jacques, le chef de ré­gu­la­tion, à Ka­rine, l’ai­guilleuse. Il s’agit de di­ri­ger un train en pro­ve­nance de Cer­gy (95) sur une voie de La Dé­fense. Le tout ap­pa­raît sur un grand pan­neau op­tique dans la salle de contrôle. Les ai­guillages de la pre­mière ligne d’Eu­rope se jouent ici. Si l’ai­guilleur n’ap­puie pas sur le bon bou­ton, le train ne peut avan­cer. De sa ca­bine, le conduc­teur, lui, suit le che­min qu’on lui in­dique.

« C’est un peu comme le tou­ché-cou­lé, sou­rit Ka­rine. On joue aux petits trains, mais avec des gens de­dans… » Res­sent-elle de la pres­sion, avec plus de 2 000 per­sonnes mas­sées dans ces RER ? « De la pres­sion, non, mais de la res­pon­sa­bi­li­té, oui. Il y a des gens à l’in­té­rieur. Et si on res­pecte bien les consignes, le sys­tème de sé­cu­ri­té est in­té­gré. » En ré­su­mé, im­pos­sible d’en­voyer un train sur un autre.

En re­vanche, il faut par­fois sup­pri­mer des trains, en cas de pé­pin, pour évi­ter les bou­chons. Ceux-ci ar­rivent vite, quand on sait que 72 RER peuvent cir­cu­ler en même temps sur la ligne. « La dé­fi­ni­tion de la ré­gu­la­tion ? Faire que les trains soient à l’heure », ré­sume Jacques, le chef qui a connu tous les postes, de conduc­teur à ai­guilleur. On lui si­gnale une in­fil­tra­tion d’eau dans un tun­nel. « Il va fal­loir cou­per un quart d’heure. C’est pos­sible avant la pointe ? », de­mande-t-il à ses équipes, avant de plon­ger dans ses plans de trans­port aux mes­sages co­dés.

10 H 00 Entre Vin­cennes et Nanterre EN CA­BINE AVEC UNE CONDUC­TRICE

Te­nue dé­con­trac­tée, sou­rire aux lèvres mais l’oeil dé­jà concen­tré, San­dra monte à l’avant de son im­po­sant RER A. Dans cette rame double étage MI09, elle trans­porte jus­qu’à 2 600 voya­geurs. « C’est as­sez sym­pa à conduire, plus que le mé­tro », ex­plique celle qui a au­pa­ra­vant pas­sé dix ans sur la ligne 13. « Je pré­fère le RER, on fait pas mal d’ex­té­rieur et on peut al­ler plus vite. Le mé­tro, c’est maxi­mum 70 km/h, là, on peut at­teindre 120 km/h. On fait le tour com­plet de la ligne en plus ou moins deux heures. »

Même si le pi­lo­tage au­to­ma­tique dans le tron­çon cen­tral entre Vin­cennes (94) et Nanterre (92) est qua­si gé­né­ra­li­sé, les tâches de San­dra res­tent im­por­tantes, et elle garde la main sur les com­mandes et les freins, et l’oeil sur ses écrans de contrôle. « Je fais at­ten­tion en en­trant en gare, sur­tout quand il y a du monde. Les gens ne sont pas tou­jours pru­dents. Heu­reu­se­ment notre klaxon est très fort ! »

La plu­part de ses tra­jets se passent bien, as­sure-t-elle. Une fois, pour­tant, San­dra se sou­vient avoir dû faire pa­tien­ter sa rame en pleine voie, pen­dant trois heures, après un ac­ci­dent grave de voya­geur de­vant elle. Sa bonne hu­meur a per­mis aux voya­geurs de pa­tien­ter avec le sou­rire. « Je les ai te­nus au cou­rant. A la fin, cer­tains sont même ve­nus me re­mer­cier ! »

14 H 00 Su­cy-en-Brie LES TRAINS PASSENT CHEZ LE GA­RA­GISTE

Pour faire tour­ner à haute fré­quence le RER A, la RATP dis­pose de 183 trains à deux ni­veaux (140 MI09 et 43 MI2N). Hau­te­ment sol­li­ci­té, ce ma­té­riel très ré­cent né­ces­site un sui­vi constant. « Comme pour votre voi­ture », ré­sume Alain Bu­no, res­pon­sable de la main­te­nance. Pour faire ces sur­veillances et

petits tra­vaux ré­gu­liers, la RATP dis­pose de trois ate­liers, rien que pour la ligne A, à Tor­cy (77), Rueil (92) et Su­cy-en-Brie (94). Ce der­nier, le plus grand, a été ré­no­vé en 2012 pour ac­cueillir les nou­veaux trains à deux étages.

« Les RER passent ici au moins une fois tous les 20 000 km », dis­tance qu’ils par­courent en moins de deux mois ! A Su­cy, sur les 13 ha du centre de main­te­nance, 15 à 20 trains peuvent sta­tion­ner. « On en garde le moins pos­sible à l’ate­lier à l’heure de pointe, il faut qu’ils soient en ligne. »

Mais quand ils s’ar­rêtent au ga­rage, vos RER y su­bissent de la « main­te­nance pré­ven­tive », c’est-à-dire des ré­vi­sions (freins, portes, etc.), se­lon un plan éta­bli à l’avance. « Quand un train doit s’ar­rê­ter, on le si­gnale au PCC pour qu’il pla­ni­fie son ter­mi­nus à proxi­mi­té d’un ate­lier. » Les RER peuvent aus­si ve­nir entre les mains ex­pertes des 300 agents (dont 150 à Su­cy) pour de la « main­te­nance cor­rec­tive », c’est-à-dire la ré­pa­ra­tion de pannes. Bar­dés d’élec­tro­nique, les trains MI09 sont « ba­vards » : ils si­gnalent quand une pièce com­mence à fai­blir.

Par­mi les choses à sur­veiller, le pan­to­graphe : ce bras ar­ti­cu­lé sur le toit des trains, char­gé de main­te­nir le con­tact à haute ten­sion avec la ca­té­naire. Maxime, mé­ca­ni­cien d’en­tre­tien, prend les me­sures et vé­ri­fie que le pan­to­graphe est as­sez souple et large. Il pro­fite d’être sur le toit pour chan­ger et dé­pous­sié­rer la clim. « Beau­coup d’équi­pe­ments sont sur le toit pour lais­ser plus de place aux usa­gers dans la rame », ex­plique Alain Bu­no. L’heure creuse pas­sée, ce RER pour­ra être à nou­veau en ser­vice dès l’heure de pointe du soir.

18 H 00 Gare de Châ­te­let-les-Halles LES AGENTS AU SE­COURS DES VOYA­GEURS PER­DUS

En à peine trente se­condes dans le hall de la pre­mière gare sou­ter­raine d’Eu­rope, Jen­ni­fer a dé­jà ré­pon­du à trois ques­tions. Dans la four­mi­lière de Châ­te­letles-Halles, por­ter un gi­let vert de la RATP, c’est l’as­su­rance de se faire as­saillir de de­mandes de la part de voya­geurs pres­sés ou per­dus. Mais tou­jours en gar­dant son calme. « On nous a ap­pris à ne pas cou­rir pour ne pas créer de mou­ve­ment de panique », ex­plique la jeune femme.

Pour cette gi­gan­tesque sta­tion, ils ne sont qu’une pe­tite di­zaine de gi­lets verts, avec une triple mis­sion : vendre au gui­chet, in­for­mer et sur­veiller. Et ils ne s’en­nuient ja­mais. « Sou­vent, les gens nous de­mandent une in­for­ma­tion mais la mettent en doute et sont per­sua­dés d’avoir rai­son, ra­conte Gautier, le ma­na­ger. Il y a aus­si ceux qui fument ou urinent sur le quai, sans au­cun res­pect. Mais aus­si beau­coup de gens hon­nêtes. On nous rap­porte très sou­vent des té­lé­phones ou­bliés, par exemple. »

Par­mi les autres mis­sions, l’ac­com­pa­gne­ment des per­sonnes en fau­teuil rou­lant. « Il faut par­fois en em­me­ner 20 par jour. » Mais aus­si, en cas d’ur­gence, la pos­si­bi­li­té de bou­cler com­plè­te­ment la gare. Ce qui n’est ja­mais arrivé. Mal­gré tout, Châ­te­let-les-Halles n’a pas li­vré tous ses se­crets aux gi­lets verts. « Il y a 16 sor­ties et de mul­tiples re­coins. Ce­la fait sept ans que je tra­vaille ici, et je dé­couvre en­core des choses », sou­rit Gautier.

23 H 00 Entre Rueil et La Dé­fense DES GUEULES NOIRES SOUS LA GARE DES COLS BLANCS

Le ser­vice voya­geur touche à sa fin mais la jour­née du RER A n’est pas fi­nie : c’est par­ti pour les tra­vaux de nuit. Car sur cette ligne très fré­quen­tée, les voies souffrent. « On a dû ac­cé­lé­rer la ca­dence des tra­vaux, ex­plique Jean-Michel Sence, di­rec­teur du RER A. Passer de trains de 1 700 à 2 600 usa­gers, avec les deux étages, ce­la use plus vite les rails. »

A Rueil-Mal­mai­son (92), les équipes de nuit sont ar­ri­vées vers 23 heures. Bien­ve­nue dans un monde à part : à la RATP, ils ne sont que 600 à « la voie », sur 46 000 sa­la­riés. Et une cen­taine s’oc­cupe du RER A, dans des condi­tions ex­trêmes. « Nos corps sont dé­ré­glés », souffle Kha­lid, après quatre ans de nuit à 23 heures-6 heures.

Ce soir-là, un cadre an­nonce les mis­sions. L’un des groupes va re­nou­ve­ler un rail de 36 m, sous un tun­nel à La Dé­fense. « Un dé­faut in­terne in­vi­sible à l’oeil nu a été dé­tec­té par ul­tra­son », ex­plique Pra­veen Bas­ka­ra­na­than, res­pon­sable de la main­te­nance des voies.

La di­zaine d’ou­vriers se di­rige vers un train de tra­vaux qui em­barque tout le ma­té­riel né­ces­saire (rail, scies, fers à sou­der, pe­tite grue…). A peine le der­nier pas­sé à La Dé­fense, à 1 heure du ma­tin, les agents dé­talent comme des four­mis sur les voies. Le temps est comp­té : à 4 h 30, il fau­dra rendre la voie par­faite.

Cha­cun sait ce qu’il a à faire : les uns dé­vissent les rails, les autres amènent le rail de plus de 2 t via une pe­tite grue, une équipe scie ce­lui qui est en­dom­ma­gé, et les sou­deurs pré­parent leur mix­ture bouillante pour fondre le nou­veau rail avec la voie. Un tra­vail de haute pré­ci­sion dans un concert de bruits, d’étin­celles et de pous­sières noires. Et un mé­tier à haut risque. Que ce soit à la SNCF, à la RATP ou chez leurs sous-trai­tants, les ac­ci­dents sont nom­breux. En Ile-de-France, deux dé­cès sont à dé­plo­rer cette an­née chez ces for­çats du rail.

Les ai­guillages de la pre­mière ligne d’Eu­rope se jouent ici, au poste cen­tral de com­man­de­ment de Vin­cennes.

San­dra conduit des RER A pour la RATP de­puis trois ans : « Je pré­fère le RER au mé­tro, on fait pas mal d’ex­té­rieur et on peut al­ler plus vite. »

Au mi­lieu de la nuit, les ou­vriers RATP de la voie soudent le rail qu’ils viennent de rem­pla­cer en un temps re­cord.

Dans les ate­liers de main­te­nance, Maxime, mé­ca­ni­cien d’en­tre­tien, vé­ri­fie le pan­to­graphe sur le toit d’une rame (à g.). Tan­dis qu’à Châ­te­let, Jen­ni­fer, agent en gare, ren­seigne les voya­geurs.

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