Le té­moin clé fra­gi­li­sé

Le Parisien (Hauts de Seine) - - FAIT DU JOUR - PAR TI­MO­THÉE BOUTRY ET JÉ­RÉ­MIE PHAM-LÊ

PA­TRICK F. est « un té­moin cré­dible » mais « l’in­té­gra­li­té de ses sou­ve­nirs n’ont pu se pro­duire ain­si qu’il le dé­crit en l’état des don­nées que nous dé­te­nons ». Voi­là ce qui res­sort des conclu­sions d’une nou­velle ana­lyse réa­li­sée par les gen­darmes du ren­sei­gne­ment cri­mi­nel de Pon­toise. Ef­fec­tuée à l’aide du « su­per-lo­gi­ciel » AnaC­rim en fé­vrier 2018, cette syn­thèse ex­plore la per­ti­nence du té­moi­gnage du cou­sin de Mu­rielle Bolle, pierre an­gu­laire de l’ins­truc­tion. En juin 2017, ce quin­qua­gé­naire gra­ve­ment ma­lade contacte les en­quê­teurs à la suite de la re­lance de l’en­quête sur la mort du pe­tit Gré­go­ry. Il livre des in­for­ma­tions ca­pi­tales : en no­vembre 1984, ra­con­tet-il, il est pré­sent à La­ve­li­ne­de­vant-Bruyères (Vosges) lorsque sa cou­sine est lyn­chée par sa fa­mille pour avoir dé­si­gné Ber­nard La­roche comme l’au­teur du rapt mor­tel. Il dé­crit une scène d’une vio­lence in­sou­te­nable.

Ce té­moi­gnage, certes tar­dif, est du pain bé­nit pour l’ac­cu­sa­tion, qui y voit une confir­ma­tion de sa thèse : Mu­rielle Bolle, ado­les­cente, a bien as­sis­té à l’en­lè­ve­ment de Gré­go­ry mais a été for­cée de re­ve­nir sur ses aveux. C’est no­tam­ment en s’ap­puyant sur le pro­cès-ver­bal de Pa­trick F. que la juge Bar­bier a mo­ti­vé la mise en exa­men de Mu­rielle Bolle, an­nu­lée hier par la chambre de l’ins­truc­tion. De­puis, les gen­darmes ont no­té dans le ré­cit de cet homme des points « in­con­ci­liables » avec les évé­ne­ments. Ils ont re­po­si­tion­né cha­cun des pro­ta­go­nistes, en fonc­tion de leurs ver­sions, dans la pé­riode cru­ciale de la ré­trac­ta­tion. Il y a d’abord un doute sur l’heure d’ar­ri­vée de Pa­trick F. dans les Vosges. Ce­lui-ci la si­tue aux alen­tours de 17 heures le 5 no­vembre 1984. Il pré­cise qu’il aper­çoit une nuée de jour­na­listes fondre sur sa cou­sine. Or, à l’époque, la nuit tombe dès la fin de l’après­mi­di et les seules in­ter­views de Mu­rielle Bolle ont été réa­li­sées en plein jour. « D’ailleurs, au­cun té­moin ne parle d’une pré­sence jour­na­lis­tique ce soir-là », écrivent les gen­darmes. Sur les rares en­re­gis­tre­ments ex­hu­més par les en­quê­teurs, en outre, Pa­trick F. n’ap­pa­raît pas.

PA­TRICK F. POUR­RAIT AVOIR « IN­VEN­TÉ UNE PAR­TIE DE SON TÉ­MOI­GNAGE »

Le cou­sin de Mu­rielle Bolle confond-il les dates ? Lors d’un in­ter­ro­ga­toire, il l’a re­con­nu lui-même : « Je peux faire er­reur sur les dates mais pas sur l’évé­ne­ment. Pen­sez­vous que je se­rais as­sez fou pour in­ven­ter une telle conne­rie ? » Les gen­darmes tentent de sau­ver sa cré­di­bi­li­té, ex­pli­quant que son té­moi­gnage s’ap­puie sur « cer­tains points pré­cis et vé­ri­fiés ». Ain­si, d’an­ciens voi­sins ont aus­si rap­por­té des « hur­le­ments » et des « bruits » éma­nant de la mai­son des Bolle. « L’altercation est in­con­tes­table. Le de­gré de vio­lence va­rie en fonc­tion de la ca­té­go­rie de té­moins », re­lèvent les en­quê­teurs. Pour eux, plu­sieurs hy­po­thèses sont pos­sibles : Pa­trick F. a « in­ven­té une par­tie de son té­moi­gnage » ou « ras­semble plu­sieurs faits de plu­sieurs jours en un en­chaî­ne­ment unique ».

Plus trou­blant, le quin­qua­gé­naire ré­pète que sa mère, Mar­celle L., l’ac­com­pa­gnait lors de son sé­jour à La­ve­line-de­vant-Bruyères. In­ter­ro­gée à ce su­jet en dé­cembre 2017, cette der­nière ré­fute pour­tant net : « Je n’étais pas là. » « Nous vous rap­pe­lons que vous té­moi­gnez sous ser­ment », lui rap­pellent les gen­darmes. « Mais je m’en fous, qu’est-ce que vous al­lez me faire ? Me mettre en taule à 79 ans ? » ré­torque la vieille dame. Et de lâ­cher : « Se­lon moi, [mon fils] a ten­dance à men­tir. Mais je ne vous di­rai rien sur lui car j’ai dé­jà eu as­sez de pro­blèmes […] Je ne veux rien en­tendre de cette race de chiens ». Pour sa dé­fense, Pa­trick F. avait pré­ve­nu qu’il en­tre­te­nait des rap­ports exé­crables avec sa gé­ni­trice.

Gré­go­ry Ville­min, 4 ans, a été en­le­vé et as­sas­si­né le 16 oc­tobre 1984. Son corps a été re­trou­vé dans la soi­rée dans les eaux de la Vo­logne (Vosges), non loin de chez lui.

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