« UNE CAS­SURE ENTRE DEUX FRANCE »

Po­li­to­logue, voit le mou­ve­ment des Gi­lets jaunes comme le ré­vé­la­teur de frac­tures qu’Em­ma­nuel Ma­cron n’a pas créées mais qu’il a exar­cer­bées.

Le Parisien (Hauts de Seine) - - FAIT DU JOUR - P▶OPOS ▶ECUE■LL■S PA▶ HEN­RI VERNET

DI­REC­TEUR du dé­par­te­ment opi­nion de l’Ifop et cher­cheur as­so­cié à la Fon­da­tion Jean Jau­rès, Jé­rôme Fourquet ana­lyse les frac­tures de la so­cié­té.

On a l’im­pres­sion d’une France frac­tu­rée. C’est un constat juste ?

JÉ­RÔME FOURQUET. Oui. Ce mou­ve­ment est ré­vé­la­teur de mul­tiples frac­tures qui se su­per­posent. Frac­ture spa­tiale d’abord, avec d’un cô­té la France des zones ru­rales et de l’éta­le­ment ur­bain, for­te­ment dé­pen­dante de l’au­to­mo­bile, donc ex­trê­me­ment sen­sible au prix des car­bu­rants. De l’autre cô­té, la France des grandes villes, à com­men­cer par Pa­ris, où moins d’un foyer sur deux dis­pose d’une voi­ture. Sa­me­di der­nier, il y avait un contraste criant entre les 2 000 points de blo­cage, pour la plu­part dans des pe­tites villes ou des vil­lages, et les ef­fec­tifs sque­let­tiques de la ma­nif des jaunes place de la Con­corde et sur les Champs-Ely­sées.

Et la deuxième frac­ture ?

C’est la frac­ture so­ciale. La France qui se mo­bi­lise ou qui sou­tient les Gi­lets jaunes, c’est la France des fins de mois dif­fi­ciles, la France du sa­la­riat ou des re­trai­tés, la France de la pe­tite classe moyenne. Celle qui a le sen­ti­ment de ne plus ar­ri­ver à bou­cler les fins de mois. Ou — quand elle y ar­rive — de ne plus pou­voir se per­mettre le moindre ex­tra.

A qui s’op­pose-t-elle ?

A une France beau­coup plus ai­sée : cadres, in­gé­nieurs, pro­fes­sions in­tel­lec­tuelles. Ils re­prochent aux blo­queurs de se pré­oc­cu­per de mettre de l’es­sence dans leur ré­ser­voir, alors qu’ils ne voient pas que la mai­son brûle. Les pre­miers ont les moyens d’avoir une vi­sion à long terme, les autres ont le sen­ti­ment d’être as­pi­rés vers le bas par la hausse des dé­penses contraintes et des taxes, dont le prix à la pompe est l’em­blème. Il y a un fos­sé béant entre les cadres d’un cô­té, les ou­vriers et em­ployés de l’autre.

La po­li­tique joue-t-elle un rôle dans le mou­ve­ment ?

Oui, la troi­sième frac­ture est po­li­tique. L’élec­to­rat qui sou­tient très for­te­ment ce mou­ve­ment est ce­lui de la pro­tes­ta­tion, ceux qui votent Ras­sem­ble­ment na­tio­nal (ex-FN), Du­pont-Ai­gnan et, dans une cer­taine me­sure, la France in­sou­mise. Mais on constate aus­si un fort sou­tien par­mi la po­pu­la­tion dé­ta­chée de la po­li­tique, abs­ten­tion­niste, re­ve­nue de tout.

Tous ces élé­ments se su­per­posent ?

Pre­nons, par exemple, deux dé­par­te­ments en Ile-de-France, les Yve­lines et la Seine-et-Marne : la mo­bi­li­sa­tion est beau­coup plus forte dans le se­cond, plus po­pu­laire, où le Ras­sem­bleGi­lets ment na­tio­nal a fait des scores très éle­vés. Tan­dis que les Yve­lines sont plus ma­cro­niennes, plus fillo­nistes. C’est aus­si un élec­to­rat dé­pen­dant de l’au­to­mo­bile, mais avec de plus grosses cy­lin­drées et les moyens de faire le plein.

Pour­quoi ces frac­tures ex­plosent-elles au­jourd’hui ?

Elles sont connues de­puis long­temps — ré­fé­ren­dum de 2005, élec­tions suc­ces­sives… Ce­la ex­plose main­te­nant à cause du dé­to­na­teur du car­bu­rant. Em­ma­nuel Ma­cron n’a pas créé ces frac­tures, il hé­rite du far­deau. Mais il a exa­cer­bé ces cli­vages par son ac­tion et son com­por­te­ment, comme on l’en­tend sur les ronds-points. Il a avivé des plaies qui étaient dé­jà à vif.

Quel peut être l’ave­nir de ce mou­ve­ment ?

Une cer­ti­tude : quelle que soit l’am­pleur de la ma­ni­fes­ta­tion à Pa­ris au­jourd’hui, ce mou­ve­ment, tant so­cio­lo­gi­que­ment que po­li­ti­que­ment, au­ra été très ré­vé­la­teur de la cas­sure entre deux France.

MAC▶ON A AV■VÉ DES PLA■ES QU■ ÉTA■ENT

DÉ­JÀ À V■F

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.