Bir­ken­feld, un re­pen­ti en or mas­sif

L’ex-ban­quier d’UBS a ré­vé­lé la plus grande fraude fis­cale de l’his­toire. Après un sé­jour en pri­son, il est de­ve­nu ri­chis­sime. Ses in­for­ma­tions sont à l’ori­gine du pro­cès en cor­rec­tion­nelle de l’éta­blis­se­ment suisse, qui se tient à Pa­ris à par­tir du 8 oct

Le Parisien (Oise) - - LA UNE -

Ne la per­dez pas, cette montre vaut 35 000 balles. » Ses pre­miers mots de taulard sonnent comme un aveu : oui, Brad­ley Bir­ken­feld aime l’ar­gent et le clin­quant. En ce 8 jan­vier 2010, lors­qu’il fran­chit la porte du pé­ni­ten­cier fé­dé­ral de Schuyl­kill, en Penn­syl­va­nie (Etats-Unis), pour être in­car­cé­ré, cet ex-ban­quier amé­ri­cain en­joint la ma­tonne d’être aux pe­tits soins avec son pré­cieux bra­ce­let. Une Au­de­mars Pi­guet Royal Oak Off­shore T3, la co­pie conforme de la montre por­tée par Ar­nold Sch­war­ze­neg­ger dans « Ter­mi­na­tor 3 », qu’il ne re­trou­ve­ra que lorsque l’ai­guille des heures au­ra fait 1 037 tours de ca­dran. Deux ans plus tard.

Un mois après avoir quit­té sa cel­lule, en 2012, Brad­ley Bir­ken­feld ar­bore à son poi­gnet le gros bra­ce­let et, sur son vi­sage, un large sou­rire. Le voi­là riche ! In­dé­cem­ment riche. Il vient d’en­cais­ser un pre­mier chèque de 75 816 958,40 $ (65,5 M€) si­gné par l’In­ter­nal Re­ve­nue Ser­vice (IRS). Le tout-puis­sant fisc amé­ri­cain ré­com­pense l’ex-taulard pour ses pré­cieuses in­for­ma­tions. Brad­ley Bir­ken­feld avait, juste avant de fi­ler der­rière les bar­reaux, ba­lan­cé les noms, pré­noms et nu­mé­ros de comptes de cen­taines de contri­buables qui dis­si­mu­laient dol­lars, lin­gots et autres dia­mants à l’Union de banques suisses (UBS). Le dé­but d’un scan­dale mon­dial au terme du­quel l’IRS a ré­cu­pé­ré plus de 15 Mds$ qui échap­paient jus­qu’alors à ses ra­dars… Et mis fin au se­cret ban­caire suisse aux Etats-Unis.

UN PLAN COM À L’AMÉ­RI­CAINE

Outre-At­lan­tique, l’ex-ban­quier de­vient une lé­gende, l’un des lan­ceurs d’alerte les plus connus du pays, comme Ju­lian As­sange (Wi­kiLeaks) ou Ed­ward Snow­den (les écoutes de la NSA). Mais le trem­ble­ment de terre dé­clen­ché a eu des ré­pliques en Eu­rope. Sans lui, la mai­son mère d’UBS en Suisse et sa fi­liale à Pa­ris ne se­raient pas convo­quées de­vant la jus­tice fran­çaise le 8 oc­tobre. La plus puis­sante des banques hel­vé­tiques est pour­sui­vie pour dé­mar­chage illi­cite et blan­chi­ment ag­gra­vé de fraude fis­cale ; sa suc­cur­sale pour com­pli­ci­té. C’est la deuxième fois qu’UBS se­ra évo­qué dans un tri­bu­nal cette an­née, après le pro­cès en ap­pel de Jé­rôme Ca­hu­zac en fé­vrier der­nier.

Le géant amé­ri­cain de 1,93 m a spé­cia­le­ment or­ga­ni­sé son agen­da pour être à Pa­ris au dé­but du pro­cès. Confor­ta­ble­ment ins­tal­lé dans un in­ter­mi­nable fau­teuil Ches­ter­field or, il a don­né ren­dez-vous dans un nou­veau cinq-étoiles ro­co­co, choi­si à des­sein pour son nom : l’Hô­tel Banke. Une an­cienne banque ! Et s’il n’est pas ap­pe­lé à té­moi­gner ? Tant pis ! Le Yan­kee de 53 ans a pré­pa­ré un plan com à l’amé­ri­caine. Le jour J, il dis­tri­bue­ra gra­tui­te­ment à l’en­trée du tri­bu­nal son livre à pa­raître le 4 oc­tobre en France, « le Ban­quier de Lu­ci­fer ». Des ca­mions pu­bli­ci­taires sillon­ne­ront la ca­pi­tale avec la cou­ver­ture éta­lée sur des af­fiches géantes. De quoi rap­pe­ler à ceux qui l’ou­blie­raient qu’il est l’un des hommes clés du dos­sier. Au cours de l’ins­truc­tion, il a été en­ten­du de longues heures par Guillaume Daïeff, l’un des ma­gis­trats fi­nan­ciers en charge de l’af­faire. Mal­gré sa sul­fu­reuse ré­pu­ta­tion.

Car Brad­ley Bir­ken­feld est loin d’être le che­va­lier blanc qui colle d’ha­bi­tude à l’image du lan­ceur d’alerte. Et pour cause. Avant de por­ter le fer contre la cor­rup­tion dans le monde en­tier, il était un rouage es­sen­tiel de la plus grande fraude fis­cale. Dans les an­nées 1990 et au dé­but des an­nées 2000, ce ban­quier haut de gamme bra­con­nait les grandes for­tunes aux Etats-Unis pour les ra­battre vers les coffres d’UBS en Suisse. « Par­fois, le crime paie », avait écrit le « New York Times » dans un

LE GÉANT DE 1,93 M SE­RA PRÉ­SENT AU PRO­CÈS

« À SAINT-BARTH, JE FAIS LA CONNAIS­SANCE D’UNE SU­PERBE BLONDE. QUELQUES SE­MAINES PLUS TARD, ELLE DÉ­BARQUE À MON AP­PAR­TE­MENT DE GE­NÈVE AVEC UN GI­GAN­TESQUE OURS EN PE­LUCHE. ELLE ME DE­MANDE UN COU­TEAU, DÉCAPITE L’OURS ET EN DÉVERSE 300 000 $ EN LI­QUIDE. »

EN 2005, IL RE­TOURNE SA VESTE HORS

DE PRIX

ar­ticle qui lui était consa­cré. Lui-même le re­con­naît dans son livre : « Je n’étais pas un en­fant de choeur, je sa­vais ce que je fai­sais », re­lève-til dans le pro­logue.

Que fai­sait-il ? Ar­ri­vé en Suisse — « Dis­ney­land » des ban­quiers, se­lon ses propres termes — à l’âge de

29 ans, ce na­tif de Bos­ton, dans le Mas­sa­chu­setts, s’est spécialisé dans la « ges­tion de for­tune ». Au Cré­dit suisse puis à la Bar­clays, et en­fin chez UBS, il est de­ve­nu l’un des ca­dors de la pêche au gros… Rien que du mil­lion­naire, voire du mil­liar­daire. Au Cré­dit suisse, son bap­tême du feu avec le nec plus ul­tra du se­cret ban­caire — les « comptes à nu­mé­ro » (ces comptes re­liés à au­cun nom et donc dif­fi­ci­le­ment tra­çables par le fisc) — est digne d’un po­lar. Deux clients « ita­liens, soi­gnés, ha­billés de bla­zers et de pan­ta­lons de fla­nelle se re­trouvent avec 100 000 $ cha­cun dans leurs at­ta­chés-cases », ra­conte-t-il. Stu­peur, quelques mi­nutes plus tard, lors­qu’il fait dé­fi­ler les pages de leur dos­sier : « Tous les deux étaient prêtres au Va­ti­can » ! Par­fois, les ren­contres sont bien moins as­cé­tiques. « A Saint-Barth, je fais la connais­sance d’une su­perbe blonde qui s’avère être une ac­trice de films (NDLR : pour adultes). Quelques se­maines plus tard, elle dé­barque à la porte de mon ap­par­te­ment de Ge­nève avec une va­lise rose et un gi­gan­tesque ours en pe­luche. Elle me de­mande un cou­teau, décapite l’ours et en déverse 300 000 $ en li­quide. »

LOGE À WIM­BLE­DON, DέNERS DE STAN­DING : UBS NE LÉSINE PAS

Mais le pois­son ne mord pas tou­jours si fa­ci­le­ment à l’ha­me­çon. Au cours des an­nées 2000, le « su­per ban­quier » écume l’Amé­rique du Nord en quête des plus grosses for­tunes du pays. Pour les sé­duire et les convaincre de dis­si­mu­ler leurs dol­lars dans les coffres-forts hel­vètes, Brad­ley Bir­ken­feld voit les choses en grand. Il en­voie par di­zaines des in­vi­ta­tions à des courses de che­vaux pres­ti­gieuses,

convie ses nou­veaux amis à par­ta­ger une loge à Wim­ble­don ou lors d’un match de cri­cket, dé­livre quelques pré­cieuses places pour les fi­nales de foot­ball à ses pros­pects les plus al­lé­chants. UBS ne lésine pas sur les moyens pour per­mettre à son meilleur chas­seur de créer une proxi­mi­té, de ras­su­rer, de co­pi­ner. Pe­tit à pe­tit, le ban­quier Bir­ken­feld de­vient Brad, l’homme de confiance. Et Brad, tran­quille­ment, tisse sa toile. Fil par fil : dî­ners de stan­ding, cham­pagne et même su­perbes filles russes aux jambes in­ter­mi­nables, « si char­mantes avec mes clients qu’ils en bais­saient le pan­ta­lon », confie-t-il. Comme une arai­gnée pa­tiente mais d’une ef­fi­ca­ci­té re­dou­table, le ban­quier use de cette tech­nique vieille comme le monde.

SI LA JUS­TICE EST AVEUGLE, LE FISC, LUI, EST SOURD

Cette vie de na­bab, faite de vi­rées en Fer­ra­ri et d’es­ca­pades en yacht, s’as­som­brit brus­que­ment un ma­tin de 2005. En fouillant sur l’in­tra­net d’UBS, l’un de ses col­lègues fait une dé­cou­verte in­quié­tante : un mé­mo de trois pages, un do­cu­ment of­fi­ciel que la banque pour­rait sor­tir comme un jo­ker en cas d’en­nuis sé­rieux avec la jus­tice. Le conte­nu de ce fi­chier ? Les règles d’éthique que les ban­quiers d’UBS étaient of­fi­ciel­le­ment cen­sés suivre. Tout le contraire de leurs pra­tiques au quo­ti­dien. Pour Brad­ley Bir­ken­feld, cette dé­cou­verte est un coup de mas­sue. En cas de pé­pin, ce se­ra le sauve-qui-peut gé­né­ral. La banque aban­don­ne­ra ses meilleurs sol­dats en rase cam­pagne. « UBS pro­tège ses fesses. On va tous l’avoir dans l’os, la fête est fi­nie », prend-il sou­dain conscience. Ce jour-là, il dé­cide de re­tour­ner sa veste hors de prix. Il ac­cu­mule des piles de do­cu­ments, puis dé­mis­sionne. Avec en tête l’étape sui­vante : pous­ser la porte du mi­nis­tère de la Jus­tice amé­ri­cain les bras char­gés de preuves.

Ce­lui-ci ne l’ac­cueille pas avec le grand sou­rire es­comp­té. Car mal­gré la longue liste de mil­lion­naires qu’il dé­pose entre les mains des juges, le ban­quier re­pen­ti omet de dé­voi­ler l’iden­ti­té de son plus gros client, un oli­garque russe. Un fâ­cheux « trou de mé­moire » qui lui vaut d’être mis à l’ombre au pé­ni­ten­cier de Schuyl­kill pour com­pli­ci­té de blan­chi­ment de fraude fis­cale. Pour­tant, si la jus­tice est aveugle, le fisc, lui, est sourd. Il n’écoute pas les condam­na­tions et signe les chèques dus aux lan­ceurs d’alerte, sans sour­ciller. Au pays du bu­si­ness, toute in­for­ma­tion pré­cieuse mé­rite sa­laire. En tout, Brad­ley Bir­ken­feld a tou­ché 104 M€, une com­mis­sion pro­por­tion­nelle au mon­tant des avoirs ré­cu­pé­rés et des amendes in­fli­gées. « Je dois ren­trer à Wa­shing­ton, pour ré­cu­pé­rer un autre chèque », souf­flait-il, presque bla­sé, mi-sep­tembre, dans le sa­lon pri­vé d’un cercle très sé­lect à Pa­ris.

C’est sur l’île de Malte, dans une somp­tueuse vil­la, que Brad­ley Bir­ken­feld a po­sé ses mal­lettes en cro­co. Mais son coeur, ces der­niers temps, s’est épris de Pa­ris. A tel point qu’il ai­me­rait de­ve­nir fran­çais. « Je vais de­man­der à Em­ma­nuel Ma­cron la na­tio­na­li­té ! » lance-t-il lors de ce dé­jeu­ner, mi-figue mi­rai­sin, en ava­lant une gor­gée d’un grand cru de bour­gogne. Ce n’est donc pas un ha­sard si, lors­qu’il se dé­place en France, l’homme court les pa­laces de la ca­pi­tale et dîne aux meilleures tables. En vi­site, au prin­temps der­nier dans la Ville Lu­mière, il se de­man­dait comment créer le buzz à la sor­tie de son livre. « Et si on louait le toit de l’Arc de Triomphe ? » ques­tion­nait-il, le plus sé­rieu­se­ment du monde. Ce jour-là, la montre de Ter­mi­na­tor avait dis­pa­ru de son poi­gnet. Mais le mil­lion­naire n’avait pas pour au­tant omis de por­ter un bi­jou clin­quant. A son ma­jeur, une che­va­lière aux pro­por­tions « king size », sertie de 124 dia­mants, ai­man­tait les yeux des ba­dauds. Il est comme ça, Brad. Vo­lon­tiers « show off ».

Et si les Pa­ri­siens n’y voyaient qu’une bague tel­le­ment énorme qu’elle ne pou­vait être que de pa­co­tille, des Amé­ri­cains, eux, au­raient tout de suite re­con­nu le bi­jou. Ce­lui re­mis chaque an­née aux vain­queurs du my­thique Su­per­bowl. L’an­neau scin­tillant que s’est of­fert Brad­ley Bir­ken­feld pour une pe­tite for­tune ap­par­te­nait à l’un des joueurs des Pa­triots de la Nou­velle-An­gle­terre. Les « Pats » — l’équipe de la ré­gion de Bos­ton, dont il est ori­gi­naire — ont rem­por­té le tro­phée en 2005. L’an­née où l’an­cien chas­seur de mil­lion­naires a quit­té UBS pour en­fi­ler le cos­tume de lan­ceur d’alerte ri­chis­sime.

Hô­tel Banke (Pa­ris IXe), jeu­di. De­ve­nu ri­chis­sime après avoir col­la­bo­ré avec les autorités amé­ri­caines, Bir­ken­feld aime le clin­quant.

La carte de vi­site de Brad­ley Bir­ken­feld quand il tra­vaillait pour UBS, de 2001 à 2005.

En 2012, l’an­cien ban­quier per­çoit un pre­mier chèque du fisc amé­ri­cain : 75 M$ (65,5 M€).

Brad­ley Bir­ken­feld de­vant le Cer­vin, à une date in­con­nue. Il qua­li­fie la Suisse de « Dis­ney­land » des ban­quiers.

La montre« à 35 000 balles » de l’ex-ban­quier, co­pie conforme de celle por­tée par Ar­nold Sch­war­ze­neg­ger (à droite) dans le film « Ter­mi­na­tor 3 ».

Pé­ni­ten­cier fé­dé­ral de Schuyl­kill (Etats-Unis), le 8 jan­vier 2010. Brad­ley Bir­ken­feld (à droite) avant son in­car­cé­ra­tion pour com­pli­ci­té de blan­chi­ment de fraude fis­cale. Il res­te­ra deux ans en pri­son.

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