L’AR­CHE­VÊQUE DE PA­RIS S’EN­GAGE

PMA, EU­THA­NA­SIE, AVOR­TE­MENT, PÉ­DO­PHI­LIE

Le Parisien (Oise) - - LA UNE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR CH­RIS­TINE MATEUS ET VINCENT MONGAILLARD

Mgr Au­pe­tit ap­pelle les ca­tho­liques à se mo­bi­li­ser contre toute évo­lu­tion des lois de bioé­thique.

Je suis tout à fait pour la re­cherche mais il y a des re­cherches lé­gi­times, d’autres non. Vous sa­vez, les mé­de­cins na­zis pen­saient aus­si qu’ils fai­saient de la re­cherche. Est-ce qu’un mé­de­cin peut en­core s’ex­pri­mer li­bre­ment ? La ré­ponse est oui. La li­ber­té de conscience est le droit le plus fon­da­men­tal de toute so­cié­té.

PMA ET RE­CHERCHE

Comment avez-vous ac­cueilli l’avis du Conseil consul­ta­tif na­tio­nal d’éthique (CCNE) qui s’est dit, mar­di, fa­vo­rable à l’ex­ten­sion de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes ? Sans sur­prise. Il y a long­temps que je pense que le CCNE n’est plus ce qu’il était. J’ai connu ce­lui du pro­fes­seur Ber­nard. Il avait été vou­lu comme un co­mi­té de sages qui puisse s’ex­pri­mer de ma­nière in­dé­pen­dante. Je ne sens plus ce­la au­jourd’hui. Le ré­sul­tat était at­ten­du, ce qui est un peu in­quié­tant. On se de­mande pour­quoi on a fait des états gé­né­raux, ils n’ont au­cun im­pact sur la dé­ci­sion fi­nale.

La com­mu­nau­té ca­tho­lique n’a-t-elle pas été en­ten­due ? Le pro­blème n’est pas là. Ce n’est pas l’Eglise ca­tho­lique qui est en jeu. L’Eglise ca­tho­lique est un éveilleur de consciences. La vraie ques­tion est : qu’est-ce que la di­gni­té de l’homme ? Ce­la va bien au-de­là de la concep­tion ca­tho­lique de l’hu­ma­ni­té. Nous pen­sons qu’une so­cié­té doit se construire sur la fra­ter­ni­té, sur la re­cherche du bien com­mun. Or, on ne trouve au­cun ar­gu­ment à ce ni­veau-là. Quels sont, se­lon vous, les prin­ci­paux su­jets qui touchent le plus à cette di­gni­té de l’homme ?

Il y en a au moins deux. D’abord cette ques­tion de la PMA. Est-il pen­sable que l’on puisse consi­dé­rer qu’un en­fant n’a pas be­soin de père ? Parce que c’est de ce­la qu’il s’agit. Il peut y avoir, bien évi­dem­ment, des en­fants éle­vés sans leur père pour des rai­sons ac­ci­den­telles ou parce qu’ils sont aban­don­nés mais, là, on dé­crète lé­ga­le­ment qu’un en­fant n’en a pas be­soin.

Et le se­cond ?

La ques­tion de l’em­bryon. La re­cherche s’ouvre de plus en plus. Mais, dans la lé­gis­la­tion, vous n’avez rien. Il n’y a pas de sta­tut ju­ri­dique de l’em­bryon hu­main. Ce vide au­to­rise des ex­pé­riences et fait de lui un co­baye. Puis­qu’on uti­lise de moins en moins les ani­maux, on va uti­li­ser les em­bryons hu­mains. Alors, est-ce que la larve de sca­ra­bée do­ré se­ra plus pro­té­gée que l’em­bryon hu­main ? C’est une ques­tion qui va bien au-de­là de la re­li­gion.

Le mé­de­cin que vous êtes aus­si de­vrait être un pas­sion­né de re­cherche. Or, là, elle vous fait peur…

Je suis tout à fait pour la re­cherche mais il y a des re­cherches lé­gi­times, d’autres non. Vous sa­vez, les mé­de­cins na­zis pen­saient aus­si qu’ils fai­saient de la re­cherche. C’est ain­si qu’ils ont pré­sen­té leur dé­fense ! La re­cherche ne jus­ti­fie pas tout. Si le but est sou­vent bon, le moyen em­ployé ne l’est pas tou­jours. Le diag­nos­tic pré­na­tal est une bonne chose, mais lors­qu’on l’uti­lise pour éli­mi­ner l’en­fant parce qu’il est por­teur d’une tare quel­conque, là c’est une ques­tion éthique.

Est-ce que vous ap­pe­lez les ca­tho­liques à se mo­bi­li­ser contre l’ex­ten­sion de la PMA ? J’ap­pelle les ca­tho­liques à se mo­bi­li­ser par une pa­role, dé­jà.

Ce­la n’a pas por­té ses fruits… Une pa­role, si elle est juste, tra­verse l’his­toire et fi­nit par triom­pher. C’est tou­jours comme ce­la. Elle fe­ra son che­min de conscience en conscience. Pas d’ap­pel à ma­ni­fes­ter ?

La ques­tion d’une ma­ni­fes­ta­tion dans la rue ap­par­tient aux ci­toyens, pas aux évêques. Ce n’est pas à nous d’en or­ga­ni­ser et nous ne le fe­rons pas.

Et y par­ti­ci­per ?

Si j’y par­ti­cipe, ce se­ra en tant que ci­toyen, je n’irai ja­mais en tant qu’évêque. Ce n’est pas ma place. Mais comme ci­toyen, je suis libre.

Croyez-vous en une Ma­nif pour tous bis ?

Je ne suis pas sûr que les gens se mo­bi­lisent comme ils l’ont fait au mo­ment du ma­riage pour tous. D’ailleurs, ils s’étaient sur­tout mo­bi­li­sés contre la PMA. Vont-ils se re­mo­bi­li­ser

alors que ce­la n’a ser­vi à rien sur le plan lé­gal ? Je ne sais pas. Je pense quand même que ces ma­ni­fes­ta­tions, avec des cen­taines de mil­liers de per­sonnes, et pas seule­ment des ca­tho­liques, ont ser­vi au ré­veil des consciences. Elles ont mon­tré qu’il n’y avait pas de consen­sus.

Etes-vous ras­su­ré par le gou­ver­ne­ment qui ex­plique que l’ex­ten­sion de la PMA n’en­traî­ne­ra pas la le­vée de l’in­ter­dic­tion de la ges­ta­tion pour au­trui (GPA) ? Je n’y crois pas une se­conde. Lors­qu’il y a eu le ma­riage pour tous, on nous avait dé­jà af­fir­mé qu’il n’y au­rait pas de PMA. Au nom de quoi re­fu­se­rait-on au­jourd’hui la GPA ?

EU­THA­NA­SIE

Sur la fin de vie, l’avis du CCNE évoque des cas ex­cep­tion­nels qui pour­raient faire évo­luer la loi à la marge. C’est un pas vers l’aide ac­tive à mou­rir ? Oui, il y a des risques réels que ce soit une « ou­ver­ture » ou alors c’est une cau­tion pour ceux qui mi­litent en sa fa­veur au sein de la Ré­pu­blique en marche, comme M. Tou­raine, par exemple (NDLR : le dé­pu­té Jean-Louis Tou­raine est l’au­teur d’une tri­bune pour le droit à l’eu­tha­na­sie). Ce­la ne me pa­raît pas très sé­rieux.

L’Eglise doit être co­hé­rente. […]

Il faut re­mer­cier les vic­times de pé­do­phi­lie que nous ne sa­vions peut-être pas en­tendre, mais aus­si les mé­dias d’avoir ré­vé­lé toutes ces af­faires.

Se­lon vous, il ne faut pas tou­cher à la loi ac­tuelle sur la fin de vie… Elle a au moins le mé­rite d’exis­ter et de per­mettre une forme de sou­plesse. Faire une loi qui va dire ce que l’on peut faire ou ne pas faire, c’est ex­trê­me­ment com­pli­qué en ma­tière de fin de vie. L’im­por­tant, c’est que la per­sonne puisse vivre ces mo­ments qui sont d’une in­ten­si­té ex­tra­or­di­naire. Si on sup­prime ces ins­tants d’in­ti­mi­té entre un pa­rent qui s’en va et ceux qui res­tent, il y a quelque chose de vo­lé. Il faut gé­né­ra­li­ser les soins pal­lia­tifs et per­mettre aux proches d’y par­ti­ci­per. Ce qui est in­sup­por­table, c’est de voir les gens souf­frir sans pou­voir rien faire.

AVOR­TE­MENT

Un pré­sident de syn­di­cat de gy­né­co­logues a ré­cem­ment as­si­mi­lé l’IVG à un ho­mi­cide, sus­ci­tant une vive po­lé­mique. Le sou­te­nez-vous ? Je le sou­tiens dans son ex­pres­sion. Est-ce qu’un mé­de­cin peut en­core s’ex­pri­mer li­bre­ment ? La ré­ponse est oui. La li­ber­té de conscience est le droit le plus fon­da­men­tal de toute so­cié­té. Une so­cié­té qui l’an­ni­hile, ça s’ap­pelle une dic­ta­ture. L’ob­jec­tion de conscience fait par­tie du droit mé­di­cal et elle est in­tou­chable. Ce droit doit être ab­so­lu­ment pré­ser­vé, je peux vous dire que les mé­de­cins vont ré­agir du­re­ment si on y touche.

Des sé­na­teurs PS ont dé­po­sé ven­dre­di une pro­po­si­tion de loi pour sup­pri­mer cette clause de conscience… C’est ter­rible. Ce­la si­gni­fie qu’on entre dans une forme de dic­ta­ture qui dit : « Vous n’avez pas le droit de pen­ser, votre conscience doit être éteinte. »

Avez-vous uti­li­sé ce droit quand vous étiez mé­de­cin concer­nant des de­mandes d’avor­te­ment ? Oui, bien sûr, j’ai ex­pli­qué à la pa­tiente : « Moi, en conscience, je ne peux pas. » Le mé­de­cin est libre, c’est ca­pi­tal. Ce­la s’ap­pelle la re­la­tion mé­de­cin­ma­lade. Si­non, c’est une pres­ta­tion de ser­vice.

PÉ­DO­PHI­LIE

Sur la bioé­thique, l’Eglise met en avant l’in­té­rêt de l’en­fant. Mais comment peut-elle être cré­dible alors que ces mêmes en­fants sont par­fois la proie de prêtres pé­do­philes ? L’Eglise doit être co­hé­rente. Il nous faut une conver­sion ra­di­cale si­non on ne peut pas avoir de pa­role cré­dible. Il faut re­mer­cier les vic­times que nous ne sa­vions peut-être pas en­tendre, mais aus­si les mé­dias d’avoir ré­vé­lé toutes ces af­faires. C’est une bonne chose. Il y a un ab­cès, le pus doit être vi­dé. Nous avons dé­jà pris des dé­ci­sions, nous avons fait des si­gna­le­ments, nous nous sommes en­tou­rés de ju­ristes… Nous ne pou­vons pas ré­gler ces pro­blèmes nous-mêmes, il nous faut tra­vailler avec le droit ci­vil et écou­ter les vic­times, les ac­com­pa­gner pour qu’elles se re­cons­truisent. Etes-vous fa­vo­rable à la mise en place d’une com­mis­sion d’en­quête par­le­men­taire

(lire page 4) ? Pour­quoi pas, bien sûr ! Une com­mis­sion na­tio­nale d’ex­per­tise in­dé­pen­dante a été créée par la Con­fé­rence des évêques de France en 2016. Mais si ce n’est pas suf­fi­sant, il faut faire autre chose.

Contre la pé­do­phi­lie, le pape Fran­çois en fait-il as­sez ? Il es­saie d’en faire le plus pos­sible. Il faut qu’il soit sui­vi, le pro­blème est là. Il a beau être pape, il a une pa­role d’au­to­ri­té mais pas de pou­voir.

Face aux scan­dales, l’Eglise ca­tho­lique al­le­mande vient d’ap­pe­ler à une ré­flexion sur le cé­li­bat. Faut-il au­to­ri­ser les prêtres à se ma­rier ? C’est une fausse ques­tion. Je pense que la pé­do­phi­lie n’est pas liée au cé­li­bat. C’est une struc­ture men­tale, et il est pos­sible que cer­tains pro­fils pé­do­philes se ré­fu­gient dans l’Eglise et dans le cé­li­bat. Mais la grande ma­jo­ri­té sont ma­riés et pères de fa­mille. Croire qu’en ma­riant les prêtres il n’y au­ra plus de pro­blème, c’est une douce il­lu­sion.

Eglise Saint-Sul­pice (Pa­ris VIe), hier. L’ar­che­vêque Mi­chel Au­pe­tit.

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