Mais où est la re­lève de soeur Em­ma­nuelle ?

La re­li­gieuse est dé­cé­dée il y a dix ans. Mais de­puis, comme le montre un son­dage que nous pu­blions en ex­clu­si­vi­té, rares sont les voix qui in­carnent la lutte contre la pau­vre­té.

Le Parisien (Oise) - - SOCIÉTÉ - PAR VINCENT MONGAILLARD

AVEC SON FRANC-PAR­LER, sa drôle de voix ai­guë, son tu­toie­ment des puis­sants, sa blouse grise et ses bas­kets noires, elle bous­cu­lait les consciences et les coeurs. Comme s’ex­cla­mait un de ses fans, Ja­mel Deb­bouze : « Soeur Em­ma­nuelle, tu dé­chires ! » Mais de­puis une dé­cen­nie jour pour jour, de­puis sa dis­pa­ri­tion ce 20 oc­tobre 2008 à l’aube de ses 100 ans, au­cune per­son­na­li­té en­ga­gée aux cô­tés des pauvres n’a pris le re­lais pour dé­gai­ner des « Yal­lah ! » en­traî­nants. Dé­jà, la mort, un an plus tôt, de l’ab­bé Pierre avait lais­sé un grand vide en ma­tière de coups de gueule sui­vis d’ef­fets.

Se­lon un son­dage* que nous dé­voi­lons, plus de la moi­tié des Fran­çais (53 %) ne par­viennent pas à ci­ter d’eux-mêmes une fi­gure hexa­go­nale in­car­nant la lutte contre la pau­vre­té. Et ceux qui donnent spon­ta­né­ment un nom pensent d’abord à des dé­funts (l’ab­bé Pierre et Co­luche) pour illus­trer ce com­bat tou- jours très d’ac­tua­li­té. Au sein de l’Eglise, au­cun prêtre, au­cun évêque, au­cune re­li­gieuse ne s’est bruyam­ment dé­mar­qué ces der­niers temps au­près de l’opi­nion pu­blique pour dé­fendre les plus fra­giles.

LES GRANDES CAUSES SONT AILLEURS

« Soeur Em­ma­nuelle se pré­oc­cu­pait dé­jà de ce­la de son vi­vant. Je l’ai vue in­ter­pel­ler des di­gni­taires re­li­gieux en leur de­man­dant : Mais qui pren­dra la place après moi ? Elle n’avait pas peur de l’ou­vrir, de faire des vagues, de s’ex­po­ser », se sou­vient Ca­the­rine Al­va­rez, di­rec­trice de l’ONG As­mae-As­so­cia­tion soeur Em­ma­nuelle. A ses yeux, ce sont plu­tôt les « col­lec­tifs », « les grou­pe­ments d’as­so­cia­tions » qui, au­jourd’hui, montent au cré­neau avec des tri­bunes. Les formes d’en­ga­ge­ment ont ain­si évo­lué. « La lutte est da­van­tage in­car­née par une or­ga­ni­sa­tion qu’une per­sonne, elle de­vient aus­si plus longue pour par­ve­nir à ses fins », ob­serve-telle. Se­lon An­toine Vac­ca­ro, pré- sident du Centre d’étude et de re­cherche sur la phi­lan­thro­pie (Cer­Phi), si de nou­velles icônes peinent à émer­ger, c’est parce que « l’opi­nion pu­blique n’a pas en­core to­ta­le­ment fait le deuil de l’ab­bé Pierre et de soeur Em­ma­nuelle ». « Il y a au­jourd’hui beau­coup d’ac­teurs mo­bi­li­sés mais sans le cha­risme ni la force de com­mu­nion de ces deux fi­gures, qui ont long­temps oc­cu­pé le ter­rain émo­tion­nel », ana­lyse l’ex­pert. Il faut dire aus­si que la lutte contre la pré­ca­ri­té en France et l’aide au tiers-monde ont un peu per­du de leur ré­so­nance, vic­times de « phé­no­mènes de re­pli ». Les grandes causes prio­ri­taires semblent ailleurs. « C’est, no­tam­ment, la re­cherche mé­di­cale qui in­té­resse les gens. La fi­gure em­blé­ma­tique y est re­pré­sen­tée par le cher­cheur for­mi­dable… mais ano­nyme », sou­ligne-t-il.

Ce qui est sûr, c’est que l’Eglise n’est plus la four­nis­seuse of­fi­cielle de « saints » le­vant les foules. La crise de foi n’a pas été di­gé­rée. « Soeur Em­ma­nuelle et l’ab­bé Pierre sont les grands-pa­rents d’un monde fran­çais qui s’est sé­cu­la­ri­sé, les an­cêtres des french doc­tors qui, eux-mêmes, ne sont plus des hé­ros », dé­crypte Jean-Fran­çois Co­lo­si­mo, his­to­rien des re­li­gions. « Comme on est moins à l’épreuve de l’his­toire, beau­coup moins de per­son­na­li­tés flam­boyantes sont sor­ties du rang », en­chaîne-t-il. Mais, se­lon lui, cette pé­nu­rie n’est que pas­sa­gère. La re­lève va bien­tôt faire par­ler d’elle. « Le tra­gique est de re­tour chez nous. Les en­fants nés après 1990, qui ont connu le ter­ro­risme, sont beau­coup plus re­ven­di­ca­tifs, ils nous ré­servent des sur­prises », pro­nos­tique-t-il.

* En­quête Har­ris In­ter­ac­tive pour As­mae-As­so­cia­tion soeur Em­ma­nuelle réa­li­sée en ligne du 25 au 27 sep­tembre 2018 au­près de 1 091 per­sonnes.

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Y A AU­JOURD’HUI BEAU­COUP D’AC­TEURS MO­BI­LI­SÉS, MAIS SANS LE CHA­RISME NI LA FORCE DE COM­MU­NION DE SOEUR EM­MA­NUELLE ET L’AB­BÉ PIERRE, QUI ONT LONG­TEMPS OC­CU­PÉ LE TER­RAIN ÉMO­TION­NEL AN­TOINE VAC­CA­RO, DU CENTRE D’ÉTUDE ET DE RE­CHERCHE SUR LA PHI­LAN­THRO­PIE

Pa­ris (XIXe), sep­tembre 2004. Soeur Em­ma­nuelle était ve­nue par­rai­ner des ro­siers bap­ti­sés à son nom.

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