« Cer­tains ont la vo­lon­té de ren­ver­ser les élites »

Le Parisien (Oise) - - POLITIQUE - PORPOS RE­CUEILLIS PAR HEN­RI VERNET

POUR LE PO­LI­TO­LOGUE Jean-Yves Ca­mus, le risque est que la co­hé­sion na­tio­nale soit mise à mal alors que s’op­posent deux France.

Les po­li­tiques sont par­ti­cu­liè­re­ment vi­sés par les Gi­lets jaunes, pour­quoi ? JEAN-YVES CA­MUS. Cer­tains par­ti­ci­pants à ce mou­ve­ment ont la vo­lon­té de ren­ver­ser les élites, de faire sé­ces­sion avec notre sys­tème ins­ti­tu­tion­nel. On ne me­sure pas l’am­pleur du re­jet que cer­tains ex­priment : ce­la les pousse à s’en prendre à Em­ma­nuel Ma­cron qui paye pour tous les gou­ver­ne­ments pré­cé­dents. Ils s’en prennent aus­si aux mé­dias. En les chas­sant des bar­rages, ils ex­priment une dé­fiance in­édite. Dé­fiance éga­le­ment vis-à-vis des syn­di­cats, qui cherchent à en­trer dans le mou­ve­ment. Ils n’at­tendent plus rien des po­li­tiques ?

Non. Cette vio­lence pa­roxys­tique — comme par exemple les me­naces adres­sées aux dé­pu­tés via les ré­seaux so­ciaux — si­gni­fie qu’un cer­tain nombre de Fran­çais n’en sont même plus au stade du dé­goût vis-à-vis de la classe po­li­tique. Ils ne se contentent plus sim­ple­ment de dire que ces gens ne nous re­pré­sentent pas, ils veulent vé­ri­ta­ble­ment les ren­ver­ser. Or on ren­verse ra­re­ment avec des mots doux. Plus pré­oc­cu­pant en­core, cette vin­dicte ne s’exerce plus uni­que­ment à l’égard de la re­pré­sen­ta­tion par­le­men­taire et des par­tis. Elle est le signe qu’il y a des Fran­çais qui ne s’aiment pas entre eux. Sur quoi ce­la peut-il dé­bou­cher ?

Le risque est que la co­hé­sion na­tio­nale soit mise à mal par l’exis­tence de deux groupes op­po­sés. Deux groupes aux an­ta­go­nismes liés au fait que cer­tains sont des ga­gnants de la mon­dia­li­sa­tion et d’autres des per­dants ob­jec­tifs. Ils n’ont plus le sen­ti­ment de faire na­tion, c’est peut-être ce qu’on est en train de perdre. La vio­lence s’est li­bé­rée ? In­con­tes­ta­ble­ment. La vio­lence s’est li­bé­rée, elle a pris le contrôle d’un cer­tain nombre de ter­ri­toires, de quar­tiers, où il n’y a plus de dia­logue, mais la guerre d’une bande contre une autre. La grande in­con­nue de ce mou­ve­ment, c’est com­bien de ses membres votent ? Et com­bien vo­te­ront à son is­sue ?

Ce phé­no­mène est-il ré­ver­sible ?

Oui, heu­reu­se­ment. Le pré­sident a rai­son de prô­ner les ver­tus de la pé­da­go­gie et du dia­logue, mais il ne suf­fit pas de le dire. Or le dia­logue est dif­fi­cile à mettre en oeuvre avec les Gi­lets jaunes, car on ne sait pas qui peut les re­pré­sen­ter. Com­ment en sor­tir ?

Le grand pro­blème pour les gou­ver­nants, c’est la dis­so­cia­tion du temps éco­no­mique et du temps po­li­tique. Si le chef de l’Etat met en oeuvre des me­sures dont il es­compte qu’elles vont por­ter leurs fruits avant la fin d’un man­dat de cinq ans, les Fran­çais ne les voient pas. C’est en grande par­tie la cause du mou­ve­ment, beau­coup se disent nous avons tout es­sayé, et nous n’avons rien vu. Ils peuvent pen­ser que le jeu po­li­tique n’est qu’un théâtre d’ombres. La marge de ma­noeuvre des gou­ver­nants est faible, in­fé­rieure sur beau­coup de su­jets à celle des Ga­fa ou des mul­ti­na­tio­nales.

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