« Je me sou­viens en­core de la haine dans son re­gard »

Poi­gnar­dé dans un champ par un homme ra­di­ca­li­sé et fi­ché S dont le pro­cès s’ouvre au­jourd’hui, Yves Bous­suge, agri­cul­teur, a tou­jours dé­non­cé un acte ter­ro­riste. Ce que la jus­tice n’a pas re­te­nu.

Le Parisien (Oise) - - FAITS DIVERS - PAR JÉ­RÉ­MIE PHAM-LÊ

« PAS UN JOUR ne passe sans que j’y pense avec ma dou­leur au bras. Je me sou­viens en­core de la haine dans le re­gard de mon agres­seur. » A 58 ans, Yves Bous­suge, grand-père et agri­cul­teur dans le vil­lage de La­roque-Tim­baut (Lot-et-Ga­ronne), se dé­crit comme « dé­pres­sif », mais il n’a pas le temps de se mor­fondre. « J’ai re­pris le tra­vail, sans ré­édu­ca­tion. Le monde agri­cole, c’est marche ou crève ! »

En ap­pa­rence, le pro­cès de son agres­sion en juin 2017, qui se tient au­jourd’hui à Agen, est une ba­nale af­faire de vio­lences avec cou­teau. Si ce n’est que la jus­tice a long­temps hé­si­té avant de qua­li­fier les faits, en rai­son du pro­fil de l’au­teur : Ka­mel Bel­bak­kal, 42 ans, était fi­ché S pour sa radicalisation et as­si­gné à ré­si­dence. D’abord exa­mi­né en com­pa­ru­tion im­mé­diate, le dos­sier a été ren­voyé à l’ins­truc­tion après que le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel s’est dé­cla­ré in­com­pé­tent pour le ju­ger. La par­tie ci­vile, elle, a de­man­dé en vain que la qua­li­fi­ca­tion ter­ro­riste soit re­te­nue. « La pro­cu­reur m’a ex­pli­qué que l’agres­seur n’avait pas at­ta­qué un sym­bole, dé­plore Yves Bous­suge. C’est af­fli­geant ! Si ce­la s’était pas­sé à Pa­ris ou si j’étais po­li­cier, on au­rait crié à l’at­ten­tat. Là, c’est la cam­pagne… » « A l’au­dience, nous sou­tien­drons qu’il s’agit au moins d’une at­taque d’ins­pi­ra­tion ter­ro­riste », ap­puie son avo­cate, Me So­phie Grol­leau.

L’HOMME INVECTIVE LES DEUX AGRI­CUL­TEURS EN PLEINE MOIS­SON

Ce 18 juin 2017, se­lon l’or­don­nance de ren­voi de­vant le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel, il est peu avant 21 heures et Yves Bous­suge est au vo­lant de sa mois­son­neuse-bat­teuse dans un champ de La­roque-Tim­baut, en com­pa­gnie d’un jeune agri­cul­teur. A quelques ving­taines de mètres de là, un scoo­ter conduit par Ka­mel Bel­bak­kal re­monte la route prin­ci­pale, sui­vi par le Scé­nic d’un ami à lui. Dé­jà condam­né pour vio­lences conju­gales, Bel­bak­kal ne res­pecte pas les ho­raires de son as­si­gna­tion à ré­si­dence, ré­gime au­quel il est sou­mis de­puis 2016 en rai­son de son adhé­sion sup­po­sée aux thèses de l’is­lam ra­di­cal. Des images de pro­pa­gande de Daech et des vi­déos de dé­ca­pi­ta­tions avaient été dé­cou­vertes sur son té­lé­phone. Aga­cé et aveu­glé par la pous­sière pro­vo­quée par la mois­son de l’orge, le fi­ché S s’ar­rête net et invective les deux agri­cul­teurs. Me­naces aux­quelles Yves Bous­suge au­rait ré­pon­du par un bras d’hon­neur.

UNE PLAIE PRO­FONDE

Se­lon la ver­sion de la vic­time et de son ami, ils conti­nuent à s’en­fon­cer dans les champs sur 150 m lorsque Bel­bak­kal monte à bord du Scé­nic et les prend en chasse. Là, il au­rait sor­ti de son coffre un « bâ­ton mar­ron » qu’il au­rait agi­té. Puis, après une bous­cu­lade avec le quin­qua­gé­naire, bran­di un cou­teau type Opi­nel « d’au moins 25 cm ».

Fai­sant tour­noyer la lame, Bel­bak­kal au­rait alors crié plus de trois fois « Al­la­hou ak­bar » et « Tu sais ce que c’est Al­la­hou ak­bar ? », avant de se je­ter sur Yves Bous­suge et le poi­gnar­der à l’avant-bras. Ce der­nier dit avoir eu le sen­ti­ment que son agres­seur vi­sait la gorge. L’un des coups pro­voque une plaie pro­fonde jus­qu’à l’os, avec une sec­tion qua­si com­plète du muscle du tri­ceps.

L’agri­cul­teur s’ef­fondre sur le dos. Il re­çoit un nou­veau coup au ge­nou pen­dant que son jeune ami le tire par l’épaule pour l’éloi­gner. Là, c’est « le trou noir », se­lon la vic­time, choquée. Bel­bak­kal s’en­fuit alors. Il se­ra in­ter­pel­lé et pla­cé en garde à vue le len­de­main.

De­vant les gen­darmes de la bri­gade de re­cherches d’Agen, le sus­pect ad­met une al­ter­ca­tion mais nie avoir pos­sé­dé un cou­teau, se di­sant lui-même vic­time de coups. A sa deuxième au­di­tion, il re­fuse de ré­pondre aux ques­tions et dé­clare : « Je suis fa­ti­gué, la so­cié­té m’en­terre. Le Dieu existe. Je suis mu­sul­man, lais­sez-moi me cas­ser en Sy­rie. A force, je vais faire une conne­rie. » Mal­gré l’échec des en­quê­teurs à re­trou­ver le cou­teau, il est mis en exa­men et écroué. « Ses dé­né­ga­tions ne sau­raient être re­te­nues, compte te­nu de la va­ria­tion de ses dé­cla­ra­tions et sur­tout des consta­ta­tions ob­jec­tives sur les lieux (traces de sang fraîches) et sur le corps d’Yves Bous­suge », note la juge d’ins­truc­tion.

Re­lâ­ché du­rant l’ins­truc­tion sous contrôle ju­di­ciaire, Bel­bak­kal, chez qui l’ex­pert psy­cho­logue a re­le­vé « des convic­tions iden­ti­taires et phi­lo­so­phiques », com­pa­raî­tra dé­te­nu après avoir été condam­né pa­ral­lè­le­ment pour des vio­lences en pri­son et le non-res­pect de son as­si­gna­tion à ré­si­dence. Son avo­cat n’avait pas pu être joint hier.

SI CE­LA S’ÉTAIT PAS­SÉ À PA­RIS OU SI J’ÉTAIS PO­LI­CIER, ON AU­RAIT CRIÉ À L’AT­TEN­TAT. LÀ, C’EST LA CAM­PAGNE… YVES BOUS­SUGE

La­roque-Tim­baut (Lot-et-Ga­ronne). Yves Bous­suge a été poi­gnar­dé en juin 2017 alors qu’il tra­vaillait dans un champ avec un col­lègue.

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