Les pa­trons du Cu­ba libre ren­voyés en cor­rec­tion­nelle

L’in­cen­die de ce bar de Rouen en 2016 avait pro­vo­qué la mort de 14 jeunes qui fê­taient un an­ni­ver­saire. Le chef d’ho­mi­cides in­vo­lon­taires a été re­te­nu.

Le Parisien (Oise) - - FAITS DIVERS - PAR TIMOTHÉE BOUTRY ET PAS­CALE ÉGRÉ Me FA­BIEN PICCHIOTTINO, AVO­CAT DE PLU­SIEURS PAR­TIES CI­VILES

EN PAR­COU­RANT le sous-sol si­nis­tré du Cu­ba libre au len­de­main du drame, les en­quê­teurs ont dé­cou­vert une tarte aux pommes ren­ver­sée avec deux bou­gies type feu de ben­gale. Le tra­gique sym­bole d’une fête d’an­ni­ver­saire qui a vi­ré au cau­che­mar. Le 6 août 2016, Ophé­lie cé­lé­brait ses 20 ans dans ce bar de Rouen (Sei­neMa­ri­time). Mais l’em­bra­se­ment de cette pièce trans­for­mée en dan­cing a pris au piège ses in­vi­tés. Qua­torze per­sonnes âgées de 18 à 25 ans sont mortes et six autres ont été bles­sées.

Au terme de deux ans d’en­quête, la jus­tice vient de ren­voyer le gé­rant et le pro­prié­taire du bar, deux frères de 39 et 47 ans, de­vant le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel pour ho­mi­cides in­vo­lon­taires par vio­la­tion d’une obli­ga­tion de sé­cu­ri­té ou de pru­dence. L’ac­ci­dent est « le ré­sul­tat d’une sé­rie de né­gli­gences ac­cu­mu­lées dans le temps qui ont abou­ti à une tra­gé­die hu­maine hors du com­mun », consi­dère le juge d’ins­truc­tion dans son or­don­nance.

L’en­quête a per­mis d’éta­blir que le feu était par­ti des bou­gies qui ont en­flam­mé le pla­fond de l’es­ca­lier me­nant au sous-sol. L’un des res­ca­pés a as­su­ré que les flammes s’étaient en­suite pro­pa­gées à une « vi­tesse in­ouïe ». En cause : la mousse po­ly­uré­thane « ex­trê­me­ment in­flam­mable » qui re­cou­vrait les murs et le pla­fond de cette pièce exi­guë. Ce re­vê­te­ment, dont l’em­bra­se­ment dé­gage des gaz toxiques, avait été po­sé deux ans plus tôt par les pa­trons du bar en guise d’iso­lant pho­nique. Ceux-ci ont re­con­nu qu’ils ne s’étaient pas sou­ciés des pro­prié­tés du ma­té­riau avant d’en re­cou­vrir les pa­rois.

DISSIMULATION COU­PABLE

Même si les fu­mées ont ra­pi­de­ment en­va­hi l’es­pace con­fi­né, les vic­times au­raient sans doute pu s’ex­traire du sous-sol… si la porte de se­cours n’avait pas été ver­rouillée. Lors de leur in­ter­ven­tion, les pom­piers ont été contraints de for­cer cette porte pour ten­ter de por­ter se­cours aux res­ca­pés, mal­heu­reu­se­ment trop tard. Le gé­rant a en ef­fet in­di­qué qu’il avait l’ha­bi­tude de fer­mer cette is­sue par peur des in­tru­sions et qu’il avait ou­blié de li­bé­rer l’ac­cès. Le sys­tème de désen­fu­mage ne fonc­tion­nait pas non plus.

Au-de­là de ces er­reurs ma­ni­festes, les en­quê­teurs se sont ren­du compte que les ex­ploi­tants du Cu­ba libre n’avaient ja­mais si­gna­lé la trans­for­ma­tion du sous-sol en es­pace de danse. Cette « dissimulation », se­lon le terme du juge d’ins­truc­tion, n’est pas sans con­sé­quence puisque la connais­sance de l’ex­ploi­ta­tion com­mer­ciale de cet es­pace au­rait en­traî­né la vi­site d’une com­mis­sion de sé­cu­ri­té.

Les par­ties ci­viles ont ac­cueilli la nou­velle de ce ren­voi avec sou­la­ge­ment. « Nous sommes sa­tis­faits d’être ar­ri­vés au bout d’une phase d’ins­truc­tion qui a été longue mais né­ces­saire au re­gard des nom­breuses ex­per­tises réa­li­sées », ré­agit Me Marc Fran­çois, l’avo­cat de la fa­mille du DJ qui a pé­ri dans le drame. Le pro­cès de­vrait in­ter­ve­nir au pre­mier se­mestre 2019. « Mes clients veulent que des sanc­tions soient prises. Ils ont hâte d’avoir les ré­ponses à leurs ques­tions », sou­ligne Me Fa­bien Picchiottino, qui re­pré­sente plu­sieurs par­ties ci­viles. Avo­cat de la fa­mille d’une vic­time et de la Fen­vac (Fé­dé­ra­tion na­tio­nale des vic­times d’at­ten­tats et d’ac­ci­dents col­lec­tifs), Me Gé­rard Chem­la es­time, lui, que « le piège mor­tel dans le­quel ces en­fants se sont re­trou­vés en­fer­més est le ré­sul­tat d’une in­con­sé­quence ca­rac­té­ri­sée ».

Au cours de l’en­quête, les ex­ploi­tants du bar ont glo­ba­le­ment as­su­mé leurs fautes. « Mon client est sans doute en par­tie res­pon­sable, re­late Me Ak­li Ait Ta­leb, l’avo­cat d’un des gé­rants. Mais on peut aus­si se de­man­der si d’autres ac­teurs n’ont pas aus­si une part de res­pon­sa­bi­li­té. »

MES CLIENTS VEULENT QUE DES SANC­TIONS SOIENT PRISES

Rouen (Seine-Ma­ri­time), le 6 août 2016. L’en­quête a mis en évi­dence une ac­cu­mu­la­tion de né­gli­gences ayant abou­ti à une « tra­gé­die hu­maine hors du com­mun ».

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